DIVERSEL

Table des matières
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Préface

Olivier NOTÉ, Directeur de publication

oliviernote1@yahoo.fr

École Normale Supérieure de Bertoua (Cameroun)

Portée sur les fonts baptismaux il y a moins d’un an seulement, la revue Diversel, hébergée par le Département de Lettres Modernes Françaises de l’École Normale Supérieure de Bertoua, dont nous accueillons actuellement le premier numéro, présente un florilège d’articles scientifiques rédigés par des chercheurs issus d’horizons divers. Les domaines abordés par ces derniers sont pluriels et thématisent la plasticité des perspectives induite par le concept de « Diversel » forgé par Patrick Chamoiseau pour désigner la mutation en cours dans le monde postmoderne dont la complexité constitue le paradigme majeur. Ainsi, la configuration plurielle de l’ouvrage entre en résonance avec le nom de la revue et la catégorie du composite qu’il dénote et qui subsume les dynamiques de l’interconnexion des savoirs, de l’interdisciplinarité, du croisement des imaginaires, des langues, des identités, lesquelles, en redessinant la carte du monde, lui donnent l’image d’un vêtement d’arlequin. En d’autres mots, cette première livraison se donne à lire comme le reflet spéculaire de notre contemporanéité, où les idées de centre, d’axe et de hiérarchie, consubstantielles à une rationalité de type binaire, ont laissé la place aux catégories de l’hybridité, du métissage et du composite qui nous disposent à l’errance et au renouvellent permanent. 

Cette première livraison est donc une invitation à voyager, à explorer des territoires symboliques et à aborder avec les chercheurs des questions relevant du domaine des lettres, de la didactique et de la philosophie. Il s’agit d’un ouvrage constitué de trois sections où sont répartis seize articles. La section Langue et linguistique d’expression française en comprend sept. Le premier est celui de Pierre Essengué, qui s’intéresse à la relation entre les concepts de crise et d’appropriation en sociolinguistique en vue de montrer que l’usage local de la langue française permet « de passer d’une politique de développement assimilé à une politique de développement autocentré, conférant finalement à la langue étrangère le statut de langue autochtone de fait ». Le deuxième article est celui de Laurain Assipolo, qui analyse la codification des variétés locales du français comme levier de développement en Afrique subsaharienne. Son argument central est que la reconnaissance et la valorisation des variétés locales du français peuvent favoriser une meilleure appropriation des savoirs, une plus grande inclusion sociale et un développement économique et culturel plus équilibré. Le troisième article, rédigé par Simplice Aimé Kengni, étudie les procédés de construction du groupe nominal ainsi que les mécanismes du sens autour de la Covid-19 dans l’espace Cameroun. En s’appuyant sur un corpus constitué d’éléments tirés de la presse écrite, des conversations ordinaires et de la comédie, il en évalue l’enjeu et établit un bilan normatif. Achille Cyriac Assomo, pour sa part, explore les pratiques linguistiques des écrivains francophones contemporains d’Afrique, lesquels travaillent la langue d’écriture moyennant divers mécanismes structuraux qui induisent une nouvelle forme d’engagement que Lise Gauvin nomme « langagement », pour désigner leur volonté de subvertir la langue qui a servi à les coloniser. Denis Elong, qui est l’auteur du cinquième article, procède à une étude logométrique des discours de Paul Biya en vue de montrer comment ceux-ci prennent position vis-à-vis des discours de haine et les violences qui représentent une gangrène sociale récurrente. L’article de Tilado Jerôme Natama, qui est le sixième de cette section, développe une approche sémantique des tropes en s’appuyant sur Le Parachutage de Norbert Zongo, pour relever que ces procédés de création littéraire permettent de mettre en exergue certaines valeurs africaines dont la négligence est la cause de tous les maux que connaît l’Afrique. Le dernier article est celui d’Hugues Merlin Ketchiamain. Il procède à une analyse sémiolinguistique desCoqs ne chanteront plus Jeanne Mbella Ngom dans le but de questionner le statut de la femme dans la société patriarcale camerounaise. Il soutient que la romancière développe une écriture au vitriol, puisqu’en dénonçant le mauvais traitement réservé aux femmes, elle œuvre à leur revalorisation.   

La section consacrée à la littérature d’expression française comprend six articles. Le premier est celui de Pierre Abossolo,qui s’intéresse aux œuvres africaines où le visible et l’invisible se côtoient sans heurts, avec des échanges et une continuité fonctionnelle qui influence l’organisation sociale et le fonctionnement des êtres. Il montre notamment comment l’intervention du surnaturel permet aux écrivains de s’opposer à l’action coloniale, laquelle a fragilisé l’organisation socioculturelle de l’Afrique en portant un coup à ses croyances ancestrales. Le deuxième article est celui de Jean Marie Yombo. Il explore les pratiques des romanciers du domaine littéraire francophone contemporain d’Afrique en vue de montrer, d’une part, comment celles-ci subvertissent les canons hérités de la tradition occidentale et, d’autre part, comment elles contestent les hiérarchies supposées, générées par la rationalité coloniale. En dernière instance, il soutient que cette subversion des codes, en décentrant la théorie, permet l’émergence d’un canon transculturel. Denis Adrien Atangana Ngono, qui est l’auteur de l’article suivant, explore le roman Les Enfants sont rois de Delphine de Vigan pour réfléchir sur les dérives totalitaires induites par l’usage addictif de l’internet et des réseaux sociaux, dont les enjeux financiers et de célébrité exposent l’homme contemporain à une forme de servitude volontaire. Édouard Djob-li-kana, auteur du quatrième article,propose une lecture herméneutique de Bleu-Blanc-Rouge d’Alain Mabanckou en s’intéressant à l’itinéraire des personnages émigrés et aux défis auxquels ils font face lorsqu’ils entrent en contact avec la société française. Par la suite, l’article de Pierre Olivier Emouck s’intéresse à l’emprise du numérique sur la création romanesque. En focalisant son analyse sur Les Enfants sont rois de Delphine de Vigan, il débouche sur l’idée que l’influence des médias orchestre une crise de l’écriture caractérisée par une langue incisive, donnant lieu à une esthétique nouvelle de l’extrême contemporain. Enfin, Michèle Ndendé s’intéresse à la manière dont Calixte Beyala utilise les fragments épigraphiques pour subvertir l’ordre canonique du récit et faire entendre les plaintes d’un personnage masculin dans un roman pourtant écrit dans une veine féministe. 

La troisième et dernière section de l’ouvrage réunit trois articles portant sur la philosophie et la didactique. Le premier, qui est celui d’Hervé Toussaint Ondoua, développe le thème de l’idéalisme subjectif chez Ernst Cassirer, lequel sublime le langage et pense qu’il faut se limiter au monde des formes et dénier le monde de la matière. Le deuxième article est celui de Benjamin Eyounga. Il montre que, contrairement l’idée de Francis Fukuyama selon laquelle la démocratie libérale est le système qui met fin à l’histoire, celle-ci est plutôt à l’origine des frustrations qui contribuent à remuer les luttes et à mettre en branle la dynamique historique. Le troisième et dernier article de cette section est rédigé par Charlotte Essébé. À partir de l’analyse de « la cuiller sale », extrait des Nouveaux contes d’Amadou Koumba de Birago Diop, la chercheure a su montrer comment l’enseignant peut concilier, lors de la transposition didactique du conte merveilleux, les savoirs dits théoriques et les savoirs à transmettre aux apprenants, en vue de produire sur eux une action efficace. 

Ce premier numéro de la revue Diversel est l’œuvre d’une équipe de chercheurs dynamiques, traduisant leur engouement à travailler pour le rayonnement scientifique de l’Université et de l’École Normale Supérieure de Bertoua, à travers la vulgarisation et la diffusion du savoir et de l’information scientifique. En exprimant notre satisfécit pour ce bel ouvrage, il ne nous reste qu’à vous souhaiter bonne lecture.

Analyse des savoirs dans la transposition didactique du conte merveilleux : quelles propositions d’application au conte « La cuiller sale » extrait des Nouveaux contes d’Amadou Koumba ?

Analysis of knowledge in the didactic transposition of the wonderful tale: what proposals for application to the tale “La cuiller sale” from Amadou Koumba’s Nouveaux contes?

Charlotte ESSEBE

kedicharlotte@yahoo.fr

Université de Bertoua (Cameroun)

Reçu : 10/11/2024     Accepté : 15/02/2025 Publié : 15/05/2025

Résumé :

La notion de savoirs, dans certains usages de transposition didactique, détermine le statut qu’ils ont à l’école et en formation. La relation entre les deux instances qui sont la discipline scolaire pour la formation des élèves d’un côté et la discipline de formation pour les enseignants de l’autre n’est pas toujours évidente. En effet, il ne s’agit pas seulement de faire passer les connaissances que les enseignants auront à transmettre aux élèves, car, il se pose également le problème lié au choix et à l’usage des savoirs théoriques. Ainsi, en ce qui concerne la didactique du français, les références théoriques peuvent permettre à l’enseignant d’orienter son cours, les élèves n’étant pas obligés de connaître ces dernières. L’objectif de cette étude est alors de montrer comment l’enseignant peut établir, lors de la transposition didactique, les relations entre les savoirs théoriques et les savoirs à enseigner dans «La cuiller sale» des Nouveaux contes d’Amadou Kumba. Par ailleurs la méthode que cette recherche a adoptée est à la structure narrative du conte. Les résultats obtenus présentent deux cas de figures car l’épreuve qualifiante est suivie par l’héroïne avec succès tandis que Penda sa sœur ne la réussit pas. Cette épreuve permet donc de reconnaître l’héroïne comme telle. 

Mots clés : transposition didactique, savoirs théoriques, savoirs scolaires, conte, enseignants, élèves.

Abstract:

The notion of knowledge, in certain uses of didactic transposition, determines the status they have at school and in training. The relationship between the two bodies, which are the school discipline for the training of pupils on the one hand and the training discipline for teachers on the other, is not always clear. Indeed, it is not only a question of passing on the knowledge that teachers will have to pass on to students, because there is also the problem related to the choice and use of theoretical knowledge. Thus, as far as the didactics of French is concerned, theoretical references can allow the teacher to orient his course, since students are not obliged to know them. The objective of this study is to show how the teacher can establish, during the didactic transposition, the relations between theoretical knowledge and know-how to teach in «The dirty spoon» of the new tales of Amadou Kumba. Moreover, the method adopted by this research is based on the narrative structure of the tale. The results obtained show two cases of figures because the qualifying test is followed by the heroine with success while Penda her sister does not pass it. This test allows us to recognize the heroine as such.

Keywords: didactic transposition, theoretical knowledge, school knowledge, storytelling, teacher, student.

Introduction

La didactique désigne l’approche qui renvoie à l’utilisation des techniques et méthodes d’enseignement propres à une discipline. Elle insiste essentiellement sur les contenus à enseigner. Dans ce sens, avant d’entrer dans la salle de classe, l’enseignant a le devoir d’effectuer un travail de recherche, de sélection, en ce qui concerne les savoirs. Il doit également les traiter et les organiser. Ainsi, en didactique, on distingue deux types de savoirs : le savoir savant et le savoir à enseigner. Le premier se trouve dans les livres, les publications scientifiques, etc. Le second, l’objet d’enseignement, est forcément différent du savoir savant, l’objet de connaissance dont il est issu. La relation établie entre les deux savoirs porte le nom de transposition didactique. C’est une notion que l’on doit au sociologue Michel Verret, et qui a été reprise par Yves Chevallard. Celui-ci lui donne une définition au sens restreint, selon Petit Jean (1998 : 8) : « la transposition didactique désigne le passage du savoir savant au savoir à enseigner » Chevallard (1985 : 18). Il revient ainsi à l’enseignant d’exercer « une vigilance épistémologique », pour reprendre l’expression de l’auteur, dont l’objet est d’apprécier les modalités de la formulation des notions à enseigner.

Michel Verret part de l’idée selon laquelle « toute pratique d’enseignement d’un objet présuppose la transformation préalable de son objet en objet d’enseignement ». Pour Garcia-Debanc (1998 : 133), en important ce concept dans le champ de la didactique des mathématiques naissante et en permettant aux didacticiens de lire les travaux de Michel Verret, Yves Chevallard a fondé l’autonomie des didactiques des disciplines comme champ autonome défini par la spécificité de son objet d’étude, précisément l’analyse des écarts entre théories de référence et savoirs à enseigner. L’auteur rajoute : « Chevallard se sert de la transposition didactique comme outil de base de son projet scientifique qui est de faire de la didactique des mathématiques une science ». C’est, selon l’auteur, ce qui est souligné dans les premières réflexions de Chevallard (1985 : 13) :

Le concept de transposition didactique, par cela seulement qu’il renvoie au passage du savoir savant au savoir enseigné, donc à l’éventuelle, à l’obligatoire distance qui les sépare, témoigne d’un questionnement nécessaire en même temps qu’il en est l’outil premier […]  C’est l’un des instruments de la rupture que la didactique doit opérer pour se constituer en son domaine propre ; parce que le savoir devient par lui-même problématique en ce qu’il peut figurer, désormais, comme un terme dans l’énoncé de problèmes nouveaux.

Après avoir relevé les termes clés de cette réflexion à savoir « distance obligatoire » et « rupture », Garcia-Debanc déclare que l’objet d’étude de la didactique est alors d’analyser ces écarts ou « d’étudier les contraintes qui pèsent sur le savoir à enseigner » (Terrise et Leziart 1997 : 7). En didactique du français, c’est la notion de « pratique de référence » ou celle de « transposition didactique » qui se révèle le plus opératoire pour l’analyse des écarts. Dans cette optique notre sujet est le suivant : analyse des savoirs dans la transposition didactique du conte merveilleux : quelles propositions d’application au conte « La cuiller sale » des Nouveaux contes d’Amadou Kumba ? L’article pose le problème de transposition didactique selon lequel l’enseignant, en préparant son cours est appelé à mener une réflexion sur les savoirs et leur usage afin de souligner les enjeux didactiques. Il s’agit plus précisément de l’analyse des écarts entre théories de référence et savoir à enseigner. Ainsi, peut-on se poser la question suivante : comment l’enseignant peut-il organiser les savoirs adressés aux élèves d’une part et ceux dont il a besoin pour l’apprentissage des notions d’autre part ? L’objectif de cette étude est alors de montrer comment l’enseignant peut établir, lors de la transposition didactique, les relations entre les savoirs théoriques et les savoir à enseigner dans «La cuiller sale» des Nouveaux contes d’Amadou Kumba. Après avoir présenté et analysé les concepts liés à cette recherche, l’attention sera portée sur les références théoriques du conte (les savoirs savants) pour aboutir à la structure classique du conte merveilleux (les savoirs scolaires).

Définitions et analyse des concepts

André Petit Jean (1988) souligne que le concept de transposition didactique a très vite été assimilé par de nombreusesdidactiques qui l’ont travaillé en fonction de leurs spécificités disciplinaires. À cette notion, sont associées d’autres à savoir : l’élève ou l’apprenant, l’enseignant, l’enseignement/apprentissage… Il est question de voir comment ces différentes notions interagissent entre elles. Par ailleurs, deux autres termes importants ont été relevés. Il s’agit des savoirs théoriques et des savoirs scolaires.

Les concepts liés à la notion de transposition didactique

Dans son utilisation contemporaine, la didactique étudie les interactions qui peuvent s’établir dans une situation d’enseignement/apprentissage entre un savoir identifié, un enseignant qui dispense ce savoir et des apprenants quireçoivent ce dernier. Il s’agit du triangle didactique d’Yves Chevallard établi en 1985, dont les trois notions (enseignant,savoir, élève) en constituent les trois pôles. Du triangle didactique, découle « le contrat didactique » qui est établi entre l’enseignant et l’élève. C’est un accord implicite dans lequel l’enseignant s’engage à enseigner, à apporter les savoirs àl’apprenant et ce dernier, de son côté, s’engage à apprendre. Chacun des partenaires est tenu de respecter les clauses de ce contrat qui établissent que dans la salle de classe, tout doit se passer dans de bonnes conditions. Le contrat légitime de cepoint de vue les statuts, les rôles et les attentes des uns et des autres ; c’est un contrat moral. Tout concourt à dire que l’enseignant se trouve au cœur même du contrat didactique, dans la mesure où il joue le rôle d’agent social, il représentel’autorité publique dans la salle de classe, et c’est lui qui, en amont, établit le processus de « transposition didactique ».

Par ailleurs, quelle que soit l’approche théorique à laquelle on adhère en pédagogie, on fait toujours référence à deux concepts fondamentaux à savoir l’enseignement et l’apprentissage. L’enseignement est généralement défini comme une organisation des situations d’apprentissage. Ce concept a une portée plus restrictive que le terme éducation car il met plus l’accent sur la transmission des savoirs. Mais il fait partie intégrante du concept d’éducation.

En ce qui concerne le terme apprentissage Benjamin Nkoum (2017 : 35) affirme que ce dernier provient étymologiquement du mot latin « apprehendere » qui signifie saisir, s’emparer de, appréhender. Par ailleurs, Joël Legendre (2005 : 88) définit l’apprentissage comme un acte de perception et d’intégration d’un objet par un sujet. L’enseignement et l’apprentissage sont donc deux concepts liés, même si leur application diffère. Ainsi, la situation d’enseignement-apprentissage est une situation particulière de communication qui articule trois composantes : un enseignant, des apprenants et un contenu d’enseignement. Cette situation est conçue par l’enseignant dans le but de provoquer un apprentissage précis chez l’apprenant. L’enseignant transmet le savoir à l’apprenant et celui-ci le reçoit, il se l’approprie. Le savoir peut ainsi être défini comme étant la capacité qu’une personne a acquise de désigner, de discriminer les objets qui lui sont extérieurs. La connaissance est alors l’expérience d’un savoir approprié, c’est-à-dire un savoir transformé par l’apprenant. La connaissance est stable, c’est ce que l’on a retenu après avoir appris alors que le savoir est dans les livres et dans les publications scientifiques. On peut dire que l’apprentissage est le processus par lequel un individu transforme le savoir en connaissance. Cependant, l’apprentissage n’est pas seulement la simple acquisition des savoirs, il est beaucoup plus l’appropriation des savoirs : « Apprendre c’est construire des connaissances, mais également des compétences, c’est-à-dire des manières d’apprendre et de faire des choses qui vont se voir dans des gestes professionnels » (Nkoum, 2017 : 19). Finalement, on dit qu’il y a apprentissage lorsque le comportement du sujet qui a appris n’est plus dépendant de la situation d’utilisation de son savoir, autrement dit, lorsque les savoirs appris sont disponibles en permanence pour agir, sans que la personne n’ait à refaire le chemin de leur acquisition à chaque fois.

Les savoirs théoriques ou le premier niveau de lecture.

Les enseignants en formation acquièrent les savoirs qu’ils ne transmettent pas forcément aux élèves. Il s’agit le plus souvent des savoirs pour l’enseignant. D’ailleurs ces derniers peuvent paraître hermétiques aux élèves, notamment à ceux du premier cycle de l’enseignement secondaire. Elisabeth Nonnon (1998) parle des savoirs disciplinaires, des notions dontl’enseignant a besoin pour organiser un apprentissage, sans forcément les transmettre en tant que tels ou les expliciter complètement pour les élèves. Dans certains cas, dit l’auteur, la distinction est relativement claire. Parmi les savoirs utiles à l’enseignant pour mieux comprendre le fonctionnement de sa classe et les élèves, certains sont clairement les savoirs pourl’enseignant, et n’appartiennent qu’à cette catégorie. Ainsi, pour ce qui est de cet article, la lecture psychologique du conteou encore le schéma mythologique de ce dernier, ne sont pas enseignés aux élèves, mais sont utiles pour comprendre son interprétation.

Toutefois, la distinction entre les savoirs pour l’enseignant et ceux pour les élèves n’est pas facile dans certains cas, dans la mesure où les deux savoirs appartiennent à la même discipline. Cela demande alors de la part de l’enseignant, un véritable travail « épistémologique ».

Les savoirs scolaires ou le second niveau de lecture.

Il est question ici des savoirs à enseigner aux élèves ; comment organiser ces savoirs ? Cela concerne l’enseignement,c’est-à-dire ce qui se fait en amont de l’apprentissage et qui peut être défini comme étant l’organisation des situations d’apprentissage. Il s’agit de ce qui permet la connaissance des objets d’enseignement transmis d’une façon ou d’une autreet dit aux élèves : concepts, règles, critères, définitions, corps de métalangage (Elisabeth Nonnon, 1998). Pour les enseignants en formation, cela se pose souvent comme des acquis permettant de construire une cohérence autour d’objectifs d’enseignement en phase avec les textes d’orientation et les exigences didactiques. Ces savoirs pour les élèvesleur seront présentés comme objets de savoirs ou comme outils avec des statuts de vérité différents selon l’épistémologie del’enseignant. Par exemple, plusieurs manuels ou de séquences en 6e et 5e présentent d’emblée le schéma narratif, l’opposition discours/récit. Ce qu’il faut voir, c’est comment dans le déroulement du cours lui-même, se définit pour lesélèves le contrat disciplinaire qui détermine à leurs yeux le rapport de cohérence entre connaissances à retenir et textes àlire. Quoi qu’il en soit, les savoirs doivent faire l’objet d’une « vigilance épistémologique constante » en gardant toujoursvive la question de leur fonction dans l’apprentissage (sur quel plan servent-ils ? Qu’en attend-on et à quel niveau ?), deleur statut ou (objet de savoir), de leur degré d’explication, de leur place dans l’évaluation.

Les théories liées au conte merveilleux 

Le merveilleux peut se définir par le caractère de ce qui appartient au surnaturel, au monde de la magie, de la féerie, à l’irréel. L’intervention des êtres surnaturels dans les œuvres littéraires constitue ce qu’on appelle en littérature lemerveilleux. C’est une impression mêlée de surprise et d’admiration. Le merveilleux est différent du fantastique qui provoque l’étrange, la peur.

Théorie générale du conte.

Dans L’inquiétante étrangeté publié en 1919, Freud assimile le conte à ce qu’il appelle « le principe de plaisir ». Malgré le sens complexe d’une telle formule, on peut retenir que le conte sauvegarde un principe de plaisir indispensable au psychisme. Selon le Vocabulaire de la psychanalyse de Laplanche et Pontalis, ouvrage paru en 1967, le principe de plaisir est « un des deux principes régissant le fonctionnement mental : l’ensemble de l’activité psychique a pour but d’éviter ledéplaisir et de procurer le plaisir ». Lié au désir, au principe de plaisir, le conte abolit les lois du réel. Il construit un monde autre, libéré du monde réel.

Par ailleurs, dans sa thèse de doctorat soutenue en 2020, Uranie Michet met en exergue Les romantiques allemands, dont Freud est l’héritier. Ces derniers ont formulé les mêmes intuitions, mais dans un registre et un contexte propre à l’époque. Le conte privilégie une faculté spirituelle, l’imagination, qui est la véritable liberté de l’homme et le fait accéder à l’idéal, à l’harmonie universelle, à ce que Hoffmann nomme « l’âme du monde » dans Les Fantaisies dans la manière de Callot publié en 1984. Le conte est une forme de langage poétique qui concilie en lui deux modes complémentaires de compréhension du monde, et qui est à la fois synthèse du réel et accès au surréel merveilleux. Le conte combine ainsi plusieurs principes, d’une part ce qu’Hoffmann nomme « la fantaisie dans la manière de Callot » et, d’autre part, le merveilleux et le fantastique. « Fantaisie » dérive de l’allemand « Phantasie », c’est-à-dire le fait de combiner des éléments hétérogènes au sein du récit (tragique et comique, réel quotidien et féerie, multiplicité et unité, grotesque et sublime, familier et inquiétant).

Hoffmann s’inspire de Callot, graveur français (1592-1635), qui dans ses dessins mêlait le fantastique, le réalisme et legrotesque de caricature. Il en retient surtout l’idée de foisonnement et de multiplicité fantasque. Cette multiplicité d’un univers foisonnant où l’on peut se perdre est illustrée dans « La cuiller sale» par une suite de péripéties liée au schéma du voyage et de l’errance de l’orpheline Binta. Le conte offre ainsi une image de la condition humaine, d’une créature qui ne peut maîtriser son destin, et ceci dès le plus jeune âge. Il conduit à la mise en scène de la condition métaphysique del’Être. C’est ce que l’on voit en Binta l’orpheline qui ne sait quel chemin emprunter pour se rendre à la mer de Danayne : « tu iras laver cette cuiller à la mer de Danyane » ordonna la marâtre. « Où se trouve la mer de Danyane ? » (Birago Diop, 1961 : 178), demanda l’orpheline. Mais la marâtre ne lui donna aucune information.

L’œuvre d’art finalement doit être organisation du chaos. Ainsi dans « La cuiller sale», le voyage de l’héroïne montre finalement son issue. Au motif de l’errance de l’orpheline se superpose celui du « fil secret » qui unifie la vie de cettedernière. Hoffmann parlera de « la connaissance symbolique du fil secret qui traverse notre vie ». Ce fil secret, celui de la providence permettra alors à Binta de vaincre le « labyrinthe » et de réintégrer la pureté du paradis originel (symbolisé par le retour triomphal de l’orpheline).

La structure du conte peut ainsi présenter deux niveaux (le hasard, le désordre et l’ordre providentiel) comme combinaisons des deux principes. C’est à ce niveau que l’on rejoint la double dimension du conte comme contemerveilleux et conte fantastique. Le fantastique est en rapport avec la difficulté d’être, l’angoisse devant l’inconnu. Ainsi,l’étude de ce conte présente de manière sous-jacente l’angoisse et la peur de Binta lorsque sous les ordres de la marâtre, elle est obligée de quitter le domicile familial « dans la nuit » pour aller « laver cette cuiller à la mer de Danayne », unendroit inconnu de la jeune orpheline. Le merveilleux dans le conte de Birago Diop peut être qualifié de merveilleux païen qui propose un équilibre correcteur à la fatalité du mal provoqué par le fantastique.

Conflits fondamentaux de l’humanité à travers le conte « La cuiller sale » et dimension mythique de ces conflits.

Freud voit dans les contes une forme atténuée des mythes, eux-mêmes étant des reliquats déformés de fantasmes, de désir. Le schéma du conte s’inscrit ainsi dans un cadre mythique qui évoque le parcours initiatique de l’héroïne. À la fin, l’âge d’or et le paradis sont retrouvés (Binta reprenant un nouveau départ dans un univers à nouveau lumineux, débarrassé de la méchanceté de la marâtre). C’est bien la vision d’une humanité délivrée du mal que propose Birago Diop.

2.1.1.      L’unité familiale sous-jacente

Cette harmonie, présentée de façon implicite dans le texte, est symbolisée par le personnage de la mère morte, à travers les valeurs qu’elle a inculquées à sa fille, telles que l’obéissance, le respect, l’humilité, etc. Ce personnage incarne ainsi de manière sous-jacente un monde domestique rassurant, familier et protecteur, pour tout dire la féminité d’intérieur, c’est-à-dire une profonde attention portée aux tâches de la vie quotidienne. Cela est souligné au travers des travaux domestiques qu’accomplit sa fille : « Binta allait chercher le bois mort, puisait l’eau, pilait le mil, lavait le linge et faisait la cuisine » (Birago Diop, 1961 : 177). Le seul trait d’union, on peut le dire, entre les êtres au sein d’une cellule familiale disloquée, était la mère de l’héroïne.

Rupture de l’harmonie et de l’idylle familiale : la mort de la mère de l’héroïne

La mort de la mère représente le point de départ au cycle de vengeance. C’est l’élément déclencheur du malheur del’héroïne. Pour Freud, le fait que la mère de l’héroïne meurt dans le conte merveilleux symbolise ce qu’il appelle « le fantasme du sevrage ». Désormais Binta, le personnage principal dans « La cuiller sale» de Birago Diop, ne va devoir compter que sur elle- même. En effet, la seconde épouse, la marâtre, est une figure antithétique de la première épouse, qui n’incarne que le mal au sein de la cellule familiale. Le texte souligne les concepts de violence et de perversion des rapports familiaux et conjugaux d’une part : « Il (le père) n’osait pas défendre l’orpheline car l’épouse qui lui restait lemenaçait chaque fois qu’il tentait de lever la voix » (Birago Diop, 1961 : 177). Il y a également la notion de dévalorisation du masculin que la lecture du conte fait ressortir. Il s’agit en fait de la satire du personnage masculin (le père de l’orpheline).Il est réduit à un certain nombre de défauts : un personnage amorphe et peureux. Ainsi, par son comportement, le père participe, dans une certaine mesure, à la dégradation des êtres (notamment sa fille) et aux rapports sadiques.

Par ailleurs, on note un effet d’amplification de l’écriture, une écriture du paroxysme, à travers le vocabulaire de la marâtre, un vocabulaire empreint de violence et de mépris : « Si tu ne me laisses pas faire, tu ne caresseras plus ma ceinture en terre cuite » (Birago Diop, 1961 : 178). La marâtre est également assimilée à un être primitif, archaïque : « elle entra dans une colère terrible, criant, hurlant, elle se mit à battre une fois de plus la petite fille ». « Tu iras laver cette cuiller à la mer de Danyane […] vociféra-t-elle […] en poussant la pauvre fille hors de la maison » (Birago Diop, 1961 : 178). Or chez Freud : « l’inquiétante étrangeté » apparait lors de la traversée du seuil. Cela symbolise l’angoisse devant l’inconnu. En effet, « Binta l’orpheline s’en fut dans la nuit » pour laver la cuiller. Elle sort ainsi de la maison familiale ne sachant pas où elle va. Au motif de « la nuit » l’auteur associe d’autres éléments de la nature (la mer, le ciel, la terre, la savane, la forêt) qui accompagnent l’orpheline dans son voyage. Ces éléments, à priori, peuvent provoquer l’angoisse et la peur en ce sens qu’ils symbolisent l’abîme, ils se réfèrent également au motif de l’infini. C’est dans ce sens que Blaise Pascal (1676 : 233) disait : « le silence éternel de ses espaces infinis m’effraie ».

Le cosmos ou l’espace de la transcendance 

Au drame humain, s’oppose l’ordre cosmique : « Elle marchait jusqu’à ce que le ciel fut plein d’étoiles ». L’auteur va convertir ces espaces en lieux sereins pour l’orpheline Binta : « Elle n’avait fait aucune mauvaise rencontre » (Birago Diop, 1961 : 178). Elle ne se sent pas écrasée par l’étendu de ces espaces. Tout concourt à dire que l’orpheline n’éprouve aucune peur face à l’abîme. Celle-ci est plutôt transformée en quelque chose de beau, liée au motif de la contemplationpoétique : « le ciel fut plein d’étoiles », « le soleil était sorti de sa demeure » (Birago Diop, 1961 :178). On assiste à une conciliation poétique des contraires. Tous ces éléments du cosmos convergent vers la protection de l’orpheline. L’héroïne va également recevoir des bénédictions à chaque fois, à travers l’arbre, les galettes, la vieille dame. On observe alors un charme de vie paisible de la jeune fille (idylle, harmonie cosmique, paix).

D’autre part, Le conte laisse apparaître un arrière-monde sacré. La tombe de la mère de l’orpheline Binta se présente comme une terre sacrée, un lieu protecteur et rassurant pour la jeune fille : « les rares moments où elle pouvait s’échapper de la maison, elle les passait au cimetière, pleurant sur la tombe de sa mère » (Birago Diop, 1961 : 177). Cela fait référence à une dimension mythique sous-jacente, renvoyant à des archétypes religieux, le jardin d’Eden. Finalement, la nature est plus protectrice, plus rassurante pour l’orpheline. On remarque alors un renversement des rôles : la maison est un endroit infernal pour la jeune fille, là où elle devait se sentir en sécurité. Ici, elle n’est épargnée ni de grands travaux, ni decoups, etc. ». Cet univers détermine le caractère de certains personnages. Il existe bien dans le texte une réflexionpessimiste sur la fatalité du mal. Cependant on ne peut pas conclure à un pessimisme total. L’auteur manifeste la volonté de trouver une forme originelle du sacré régénéré.

Au total, on assiste à un dénouement heureux. Le conte est aussi créateur du mythe, dépassement des conflits. Tout rentre dans l’ordre avec le retour de l’orpheline. Il est ainsi question de mener une réflexion sur la fatalité, sur le mal et sur la nécessité de surmonter une telle fatalité.

Structure et analyse classique du conte merveilleux dans « La cuiller sale »

Il est question ici :

  • D’une introduction qui présente une situation initiale au début de l’histoire.
  • D’une première épreuve, d’une deuxième épreuve et d’une troisième épreuve composée de trois éléments à savoir le problème à résoudre, la réflexion ou recherche de solution et la réalisation ou solution du problème.
  • D’une quatrième épreuve composée du projet, de sa réflexion et sa préparation, puis de sa réalisation suivie de nombreuses étapes.
  • D’une conclusion qui présente un conte bien structuré.

L’action du conte évolue de la situation initiale vers la situation finale. Elle progresse grâce à des séquences. L’élément perturbateur ou modificateur est un événement qui survient dans la vie du héros, la modifie et permet à l’action de commencer. L’action va évoluer, se transformer grâce à plusieurs épreuves : l’épreuve qualifiante est suivie par l’héroïne avec succès tandis que les autres personnages ne la réussissent pas. Elle permet donc de reconnaître l’héroïne. L’épreuve qualifiante présente le succès définitif de l’héroïne. La situation finale présente le dénouement de l’action et la fin du conte. Cette situation dépend de la situation initiale. Il s’agit ici de la conclusion. Celle-ci marque la fin du conte qui peut soit être un équilibre, soit un déséquilibre.

Le conte de Birago Diop présente deux parties, ce qui signifie que sa structure sera dédoublée. Néanmoins il gardera une seule conclusion.

Analyse structurelle de la première partie.

Cette partie est composée d’une introduction qui situe le lecteur dans le contexte familial très difficile dans lequel vit l’orpheline Binta jusqu’au jour où elle est chassée de la maison par la deuxième femme de son père. Cette sous-section est suivie par une série d’épreuves que l’orpheline va réussir à chaque fois et qui vont lui permettre d’aboutir au succès définitif.

L’introduction 

Binta l’orpheline vivait dans la maison paternelle où la deuxième femme de son père la soumettait à de grands travaux, à la vexation, aux cris, aux coups […] lasse des travaux un jour, elle oublia de laver, parmi de nombreux ustensiles qu’elle avait à laver, une toute petite cuiller en bois. La marâtre, après qu’elle fut fatiguée de la battre, la chassa de la maison dans la nuit et lui donna l’ordre d’aller laver la cuiller à la mer de Danyane, un endroit très lointain, inconnu de la jeune fille.

La première épreuve 

Cette épreuve se déroule après une très longue marche pendant plusieurs jours : « trois fois le soleil avait brillé et bruléla terre des hommes » (Birago Diop, 1961 : 179). Binta rencontra un arbre, le jujubier « qui était en train de gauler lui-même ses fruits ». Cependant, l’orpheline ne manifesta aucune surprise face à ce qu’elle vit : 

 La petite fille s’agenouilla et salua poliment le jujubier.

  • « Où vas-tu donc si seule et si tard, mon enfant » ? s’enquit le jujubier.
  •  « Ma marâtre m’a envoyée laver cette kôk à la mer de Danyane », expliqua la petite fille.
  •  « Que le chemin de Dieu guide tes pas, souhaita l’arbre ».

 « Et il prit une grosse poignée et jujube qu’il offrit à l’orpheline » (Birago Diop, 1961 : 179). 

L’héroïne réussit cette première épreuve à cause de sa courtoisie et de sa gentillesse. Cette réussite est symbolisée par la récompense qu’elle reçoit, à travers les bénédictions et les cadeaux du jujubier.

La deuxième épreuve

Elle se passe après des jours de marche : « Binta marcha encore trois nuits et trois jours […] Elle trouva sur son chemin deux galettes qui se poursuivaient et qui luttaient joyeusement » (Birago Diop, 1961 : 179). La petite fille, commedans la première épreuve, resta naturelle face à ce qui se passait sous son regard : 

Elle s’agenouilla et salua poliment les deux galettes.

  • « Où vas-tu donc si seule et si tôt, mon enfant » ? S’informèrent ensemble les deux galettes.
  • « Ma marâtre m’a envoyée laver cette cuiller à la mer de Danyane ». Leur répondit la petite fille. 
  • « Les galettes se rompirent chacune un gros morceau qu’elles offrirent à l’orpheline en lui souhaitant » :
  • « Que le chemin de Dieu guide tes pas » (Birago Diop, 1961 : 179). 

Binta a également réussit cette deuxième épreuve par sa gentille et sa courtoisie, ce qui lui a valu une fois de plus des récompenses (bénédictions et cadeaux) quelle reçoit des deux galettes.

La troisième épreuve

Celle-ci se déroule elle aussi après quelques jours de marche : « Binta marcha encore trois jours et trois nuits… Elletrouva sur son chemin une marmite de riz qui se cuisait toute seule » (Birago Diop, 1961 : 180). Une fois de plus l’orpheline n’éprouva aucune gêne face à cette situation. 

 Elle s’agenouilla et salua poliment la marmite (Birago Diop, 1961 : 180) :

  •  « où vas-tu donc si seule et sous ce soleil si brûlant, mon enfant » ? Demanda la marmite.
  •  « Ma marâtre m’a envoyée laver cette kôk à la mer de Danyane » Dit l’orpheline.

« La marmite lui donna une grosse poignée de riz et lui souhaita » : « Que le chemin de Dieu guide tes pas » (Birago Diop, 1961 : 180).

La petite fille l’emporte avec bravoure cette troisième épreuve qui lui vaut une récompense en plus, toujours à cause de son bon comportement. 

La quatrième épreuve 

La quatrième épreuve se compose de plusieurs sous-épreuves ; elle se déroule elle aussi après trois jours de marche : « Elle alla encore droit devant elle et trouva au bout de trois jours une vieille, plus-que-vieille femme auprès d’une case » (Birago Diop, 1961 : 180). Sans stupéfaction, la petite fille s’agenouilla et salua poliment la vieille femme :

  •  « Où vas-tu donc mon enfant » ? Interrogea la vieille femme.
  •  « Ma marâtre m’a envoyée laver cette cuiller à la mer de Danyane ».
  •  « C’est ici la mer de Danyane ». Dit la vieille femme. « C’est ici la demeure de toutes les bêtes de la brousse. Elles sont toutes mes enfants » (Birago Diop, 1961 : 180).

Sous-épreuve 1 : piler un grain de mil et le cuisiner, cuire des os « rongés depuis la naissance du monde ». La petite filleréussit l’épreuve : « Binta alluma le feu et mit les os dans la marmite et la marmite aussitôt se remplit de morceaux deviande, de graisse et de moelle. Binta prépara le couscous et mangea avec la mère de bêtes » (Birago Diop, 1961 : 180).

Sous-épreuve 2 : ne pas se faire voir par les animaux de la brousse qui ne sont autres que les enfants de la vieille femme :« Mes enfants rentreront de la brousse ; quand ils se seront couchés, tu les piqueras doucement […] ils croiront qu’il y a despunaises et ils se lèveront plus tôt que d’habitude » (Birago Diop, 1961 : 181). Binta réussit cette épreuve également :« suivant les conseils de la mère des bêtes, Binta commença à les piquer ». « Aussi le premier coq n’avait pas fini dechanter […] que tous les animaux désertaient leur couche ». Par la suite, « Binta l’orpheline prépara le petit déjeuner de la mère des bêtes, le partagea avec elle puis alla laver sa cuiller » (Birago Diop, 1961 : 182).

Sous-épreuve 3 : les recommandations faites par la vieille femme après qu’elle eut remis des œufs à l’orpheline. La petite fille a bien respecté les conseils reçus de la vieille femme. Cela lui a alors permis de rentrer dans son village, saine et sauve, avec beaucoup de richesses : « Binta l’orpheline arriva enfin à son village avec son peuple, ses richesses et son troupeau. Elle alla remettre la cuiller récurée à sa marâtre » (Birago Diop, 1961 : 184).

Analyse structurelle de la deuxième partie

Cette partie du conte concerne la demi-sœur de Binta qui se nomme Penda. Il s’agit de la fille de la marâtre. Cette dernière, ayant vu toutes les richesses ramenées par l’orpheline Binta « empoigna Penda sa fille » :

  • « Fainéante, fille de rien, hurlait-elle, regarde ce que cette misérable a pu trouver. Et prenant une cuiller elle la tendit à sa fille ». 
  • « Salis-moi tout de suite cette kôk et va la laver toi aussi à la mer de Danyane » (Birago Diop, 1961 : 184).

Penda va suivre le même trajet que Binta et va être soumise aux mêmes épreuves. La première se déroule après une très longue marche pendant plusieurs jours : Penda rencontra un arbre, le jujubier « qui était en train de gauler lui-même ses fruits. Du côté de la petite fille, on ne constate que les moqueries, les insultes, le mépris. Rien ne se réalise. La deuxième épreuve : elle trouva sur son chemin deux galettes qui se poursuivaient et qui luttaient joyeusement ». Ici encore, il n’y a que moqueries, insultes et mépris. Rien ne se réalise. La troisième épreuve se déroule elle aussi après quelques jours de marche : « Penda trouva sur son chemin une marmite de riz qui se cuisait toute seule ». Une fois de plus elle va se moquer de ce qu’elle voit, va insulter et va mépriser. Ici également, rien ne va se réaliser. Dans la quatrième épreuve, Penda refusa de faire cuire un grain de mil et des os séchés. La mère des bêtes lui donna alors « un mouton qu’elle tua et fit cuire » (Birago Diop, 1961 : 186) ; la deuxième sous-épreuve, elle la rate également car elle pique les animaux si fortement qu’ils finissent par s’enfuir. « Les animaux hurlaient de douleur tellement Penda les avait piqués profondément » (Birago, 1961 : 187) La dernière sous-épreuve a été fatale pour la jeune fille, car elle n’a pas respecté l’ordre dans lequel il fallait casser les œufs : « elle cassa le cinquième œuf et ; de tous les côtés, autour d’elle surgirent toutes les espèces de fauves de la terre qui la dévorèrent ». Finalement, on observe que l’épreuve qualifiante est suivie par l’héroïne avec succès tandis que Penda sa sœur ne la réussit pas. Cette épreuve permet donc de reconnaître l’héroïne comme telle.

Conclusion 

Il ressort de cette étude que les enseignants, pendant leur formation, acquièrent les savoirs dits théoriques et les savoirs dits scolaires. Mais la difficulté vient souvent du fait que les écarts entre les deux savoirs ne sont pas toujours évidents en ce qui concerne la transposition didactique. Le choix a été alors porté sur « La cuiller sale » extrait des Nouveaux contes d’Amadou Koumba, ouvrage écrit par Birago Diop. Le présent article a permis de montrer comment l’enseignant dans ses méthodes et stratégies peut concilier lors de la transposition didactique du conte merveilleux, les savoirs dits théoriques et les savoir transmis aux élèves. Pour ce faire, on s’est intéressé à l’analyse de la notion de transposition didactique, ce qui a permis de connaitre les auteurs qui en ont parlé au départ, de son évolution et des concepts qui se rapportent à cette dernière. Ensuite, les savoirs théoriques ont été présentés comme étant le premier niveau de lecture du conte en faisant ressortir la théorie générale du conte notamment les romantiques allemands, dont Freud est l’héritier. Par ailleurs les savoirs scolaires ont concerné le deuxième niveau de lecture du conte. C’est le niveau qui concerne particulièrement les élèves en ce sens qu’il est plus pragmatique. Et c’est à ce niveau qu’est présentée de façon explicite, la structure traditionnelle du conte merveilleux. En effet, l’action du conte a évolué de la situation initiale vers la situation finale. Ainsi, les résultats obtenus ont permis de reconnaître l’héroïne en ce sens que l’épreuve qualifiante a présenté le succès définitif de cette dernière.

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Approche sémantique des tropes dans Le Parachutage de Norbert Zongo

Semantic Approach to Tropes in Le Parachutage by Norbert Zongo

Tilado Jérôme NATAMA

tiladonatama@gmail.com

Université Joseph Ki-Zerbo (Burkina Faso)

Reçu : 10/11/2024     Accepté : 15/02/2025 Publié : 15/05/2025

Résumé

Le Parachutage est une œuvre romanesque qui analyse la problématique des coups d’État en Afrique. En effet, au moyen de figures de style, Norbert Zongo a pu capter l’attention des lecteurs en les incitant à suivre les péripéties de Gouama, le personnage principal de l’œuvre. L’objet de cet article a été d’étudier les tropes ou figures de transfert sémantique dans le roman. Ainsi, les figures comme la comparaison, la métaphore, la métonymie et la périphrase ont été relevées, analysées et interprétées. Elles ont ainsi mis en lumière le style de l’auteur qui, en plus de l’emploi des procédés de création littéraire, a su mettre en exergue certaines valeurs africaines qui sont, de nos jours, négligées et leur bafouement est à l’origine de tous les maux que connaît l’Afrique.

Mots-clés : discours littéraire, figures de style, tropes, style, valeurs africaines

Abstract

Le Parachutage is a novel that analyzes the problem of rebellion in Africa. Using figures of speech, Norbert Zongo was able to capture readers’ attention by encouraging them to follow the adventures of Gouama, the novel’s main character. The aim of this article is therefore to study the tropes or figures of semantic transfer in the novel. Figures such as comparison, metaphor, metonymy and periphrasis were identified, analyzed and interpreted. They also shed light on the author’s style, which, in addition to employing creative literary devices, highlights certain African values that are neglected today, and whose flouting is at the root of all the ills Africa is experiencing.

Keywords: literary discourse, figures of speech, tropes, style, African values       

Introduction  

Parmi les matériaux de création littéraire figurent en bonne place les figures de style, car elles sont omniprésentes dans toute œuvre littéraire. En effet, en plus d’être « des manières volontaires de s’exprimer pour donner plus d’originalité, de vie, de force au discours » (Le Robert et Nathan, 2006 : 198), les figures de style dénotent la capacité des auteurs à les manier afin de châtier leurs discours. Ainsi, l’objet du présent article est d’étudier les figures de style, et, plus précisément, les tropes dans Le Parachutage de Norbert Zongo. Encore appelés figures de transfert sémantique ou encore figures du discours, les tropes sont des figures qui consistent à employer un mot ou une expression dans un sens détourné de son sens propre. Alors, à quelle fin ont-ils été employés par Norbert Zongo ? Quel est l’effet produit par l’emploi de ces tropes dans l’œuvre ? Quelle interprétation peut-on faire de l’usage récurrent de ces figures ? Les hypothèses qui découlent de ces interrogations sont les suivantes : l’emploi des tropes par le romancier burkinabè est d’esthétiser son discours littéraire. L’emploi de ces figures serait destiné à agir sur la sensibilité du lecteur, à l’inciter à la réflexion, puisqu’ils sont définis comme des figures de détour. Aussi, leur usage se justifierait-il par la volonté de l’auteur de valoriser la culture africaine en ce sens que les tropes, qui constituent des manières détournées d’exprimer une idée, trouvent un écho de concordance dans l’art oratoire africain, où les propos sont, le plus souvent, imagés. Notre démarche méthodologique consistera à analyser les tropes les plus saisissants contenus dans le roman, à savoir la comparaison, la métaphore, la métonymie et la périphrase. Un tableau synoptique suivra l’examen de chacune de ces figures du discours. L’étude exploite donc les ressources de la stylistique et de la sémantique.   

La comparaison 

La comparaison est une figure de style qui établit un rapport de ressemblance entre deux éléments, le comparé et le comparant, à l’aide d’un outil de comparaison. Selon Guiraud (1961 : 105), elle est « l’essence de l’analyse stylistique » et de tous les procédés stylistiques permettant d’exprimer une image, la comparaison est la plus fréquente et la plus évidente. Mais, « pour qu’il y ait effectivement comparaison, il faut que s’opère dans le discours un rapprochement imprévu et non nécessaire entre deux réalités différentes, a priori étrangères l’une à l’autre » (Bacry, 1992 : 39). 

Dans Le Parachutage, la comparaison est d’un usage abondant. Nous ferons une analyse d’une dizaine d’entre elles. Après l’analyse, il sera proposé une interprétation de l’usage de cette figure de style par l’auteur. 

[1] Notre monde porte le communisme comme une plaie ulcéreuse sur les fesses : tant qu’elle est là, impossible de s’asseoir pour se reposer (Zongo, 2011 : 10).

Gouama déteste les communistes, car selon lui, le communisme est un régime politique nuisible au monde. C’est pour cela qu’il le compare à une plaie ulcéreuse sur les fesses d’une personne l’empêchant de s’asseoir en toute quiétude.   

[2] D’ailleurs, tu connais mes goûts. Une poitrine bien développée, des fesses bien en relief. Peu importe le prix. Surtout pas le genre sahélienne ; les sécheresses, je n’en veux pas. Si tu retrouves celle de la fois passée, tu la reprends. Elle était vraiment douce. Avec une souplesse de chatte au niveau du bassin, elle vous enlace comme un serpent et vous suce comme une sangsue. Ah ! les Blanches. Elles s’y connaissent, elles. À part les filles de joie, nos Négresses sont très ignorantes. Elles s’étalent comme du bois mort… (Zongo, 2011 : 14-15)

Gouama est un président infidèle. Lors de ses visites en Europe, il trompe sa femme avec des Blanches. Après avoir couché avec des Européennes et des Africaines, il a remarqué que les Blanches sont plus professionnelles au lit que les Noires. C’est dans ce sens qu’il compare les Noires à du bois mort afin de faire ressortir leur passivité et leur manque de professionnalisme au lit. 

Notons que, dans la conception africaine de la sexualité, l’acte sexuel a pour but de faire des enfants et non la recherche de plaisir éphémère. C’est ainsi que la femme africaine se couche dans une position passive, révérencielle qui lui permet de recevoir la semence de l’homme. C’est cette passivité que Gouama dénonce en comparant les filles africaines à du bois mort.   

[3] Mais les plus occupés, ce petit matin, étaient les policiers. Ils avaient reçu l’ordre strict de débarrasser la ville de ses indigents. Des lépreux, des aveugles, des fous, etc., hommes, femmes, enfants se bousculaient autour des quatre grands camions que la voirie utilisait pour évacuer ses ordures. Ceux qui ne pouvaient pas monter dans les camions — et ils étaient les plus nombreux — étaient saisis par les policiers gantés qui comptaient jusqu’à trois pour les y balancer comme des sacs d’arachide (Zongo, 2011 : 29).  

Gouama, président de la République de Watinbow a effectué une visite dans la ville de Zamb’Wôga. À cet effet, les policiers ont reçu l’ordre de débarrasser la ville de ses ordures humaines. Sans pitié, ces derniers ont traité les indigents qui ne pouvaient pas monter dans les camions comme des sacs d’arachides en les y balançant sans se soucier qu’ils se blessassent. Cela prouve que Gouama n’est pas un Président qui a le souci et la volonté de soulager les souffrances et les peines de son peuple, mais il semble les exacerber en l’opprimant.  

[4] Notre bonheur, notre prospérité, notre développement restent et demeureront les seuls soucis de cet homme béni de Dieu et envoyé comme messie pour son peuple (Zongo, 2011 : 34).

Les habitants de Zamb’Wôga sont très contents de la visite du président Gouama dans leur ville. Pour ces derniers, Gouama est un homme providentiel qui est venu pour apporter le bonheur à son peuple. C’est pour cette raison qu’ils le comparent à Jésus-Christ, le messie qui a été envoyé pour sauver le peuple d’Israël. Donc Gouama mettra fin à leurs souffrances en favorisant un développement durable puisqu’il est le messie et a tout le pouvoir pour le faire.     

[5] Mais, comme vous le savez, notre monde ressemble à une case de singes : pendant que les uns s’évertuent à la construire, les autres s’emploient à la détruire. C’est pourquoi nous dénonçons les puissances étrangères qui organisent et financent les guerres entre les peuples (Zongo, 2011 : 36).

Les singes ont la réputation de la destruction, car ils détruisent tout ce qu’ils trouvent sur leur passage. C’est dans ce sens que Gouama compare les Occidentaux aux singes, puisque ces puissances impérialistes pillent et détruisent l’Afrique en fomentant des guerres. 

[6] Il se mordit les lèvres et se jeta comme un fauve sur l’animal (Zongo, 2011 : 53).

Sanou, le marabout de Gouama, a vu en songe un coup d’État qui se prépare contre lui. Pour empêcher le coup, Gouama doit lutter tout nu contre un âne noir et le terrasser afin de conserver son pouvoir. Mais il est plusieurs fois jeté à terre par l’animal, ce qui est dans la logique des choses, puisqu’il est difficile, voire impossible pour un homme de terrasser un âne. Dans sa rage de terrasser la bête pour conserver le pouvoir, Gouama est comparé à un fauve qui se jette sur sa proie, source de sa survie.  

[7] La Land Rover, comme un cheval fougueux, sautait sur les buissons (Zongo, 2011 : 55).

Gouama n’a pas pu terrasser l’âne et le coup d’État qui était en préparation a été mis en exécution. Il a eu la vie sauve parce que les putschistes ne l’ont pas trouvé chez lui. Dans sa fuite à travers la brousse, le véhicule qui le transportait roulait à vive allure en écrasant tous les arbustes sur son passage. Il est donc comparé à un cheval fougueux qui saute par-dessus les obstacles, car dans la brousse il n’y a pas de route pour les véhicules.    

[8] Il chute comme un fruit mûr, se traîna vers les buissons pour s’échapper, et ne sut plus rien avant d’être secouru par Sanou et Diallo (Zongo, 2011 : 67).

Dans sa fuite pour échapper aux putschistes, Gouama fut attaqué par un troupeau de buffles. Il monta dans un arbre pour leur échapper. Dans cet arbre, il fut également attaqué par des abeilles. Il opta alors pour les piqures d’abeilles au lieu de descendre et se faire écraser par les buffles. Accroché à une branche, il subit avec stoïcité les piqures d’abeilles et ses cris de douleur firent fuir les buffles. Après leur départ, il se laissa choir comme un fruit mûr. Cette comparaison a permis à l’auteur de faire savoir aux lecteurs que Gouama était incapable de descendre de l’arbre, car les piqures des abeilles ont occasionné des boursouflures sur tout son corps. Le moyen le plus simple était de se laisser choir comme un fruit mûr. 

[9] Gouama était méconnaissable : sa barbe était comme une botte de foin mal attachée, sa bedaine de jadis avait cédé sa place à un ventre de lézard affamé, son allure altière était devenue une claudication de lépreux, son habillement de gentleman londonien avait été remplacé par une tenue de sport vert-olive, devenue gris-sombre et rapiécée, etc. (Zongo, 2011 : 79).

Dans sa fuite vers la République de Zakro qui a duré des mois, Gouama était devenu méconnaissable. Pour mettre en exergue son manque de toilette et sa privation de nourriture mondaine, l’auteur a fait une description physique de Gouama. Ainsi, sa barbe est comparée à une botte de foin pour faire savoir aux lecteurs que Gouama n’avait plus la possibilité de se raser. Aussi, son ventre de lézard signifiait qu’il ne mangeait plus de repas princiers et également ses habits étaient devenus des loques.  

[10] Gouama restait figé comme une statue. Le militaire en arme le fit s’asseoir (Zongo, 2011 : 132).

Arrivé dans la République de Zakro, Gouama fut trahi par son ami Dagny qui le remit au général Kodio Étienne, chef des putschistes et nouveau président de la République de Watinbow. Face à ce dernier, Gouama tomba des nues et resta figé comme une statue. L’auteur a comparé sa posture à une statue puisque Gouama était tétanisé par la stupeur et était convaincu qu’il sera exécuté par le nouvel homme fort de Watinbow.  

En somme, Norbert Zongo, dans les passages ci-dessus présentés, a utilisé des images permettant d’établir des liens entre des notions relevant de champs lexicaux différents. Voici le tableau des comparés et des comparants contenus dans chacun des dix passages du roman choisi pour illustrer la comparaison. 

Tableau n° 1 : Les comparés et les comparants

Numéro ComparésComparants
[1]le communisme une plaie ulcéreuse
[2]les Négresses (filles africaines) du bois mort
[3]des indigents (lépreux, aveugles, fous) des sacs d’arachide
[4]Gouamamessie 
[5]notre monde une case de singes
[6]Gouama un fauve
[7]La Land Roverun cheval fougueux
[8]Gouama un fruit mûr
[9]– la barbe de Gouama– la bedaine de Gouama– une botte de foin mal attachée– un ventre de lézard affamé
[10] Gouama une statue

Dans ces dix comparaisons, nous constatons que Gouama a été comparé cinq fois dont une fois pour le valoriser lorsqu’il était président et quatre fois pour le dévaloriser quand il a perdu le pouvoir. Comme on l’aura remarqué, les comparaisons dont Norbert Zongo se sert pour faire passer son message sont fondées sur des rapprochements entre des notions appartenant à des domaines différents ; des notions qui, à priori, ne sont point comparables. Cela témoigne de l’ingéniosité de l’auteur et confère au roman une qualité littéraire indéniable. En effet, selon Kokelberg (2000 : 73), 

le caractère littéraire d’une comparaison tient essentiellement à l’ORIGINALITÉ DU RAPPROCHEMENT. Une comparaison mettant en balance des « choses » spontanément comparables est médiocrement intéressante au point de vue linguistique. En revanche, dès que l’on rapproche deux « choses » assez distinctes à priori ou rarement associées, la comparaison gagne en originalité et prend des airs de métaphore.

Ainsi, pour qu’une comparaison soit originale, il faut qu’elle présente à l’imagination des rapports imprévus entre les notions rapprochées. C’est ce que Norbert Zongo a réussi à faire dans son roman Le parachutage. En effet, il est impossible d’associer « Négresses » et « bois mort » ; « indigents » et « sacs d’arachide » ; « Gouama » et « fruit mûr », etc. si ce n’est dans la création littéraire.    

La métaphore 

Tout comme la comparaison, la métaphore est une figure de style fondée sur l’analogie. Elle « repose sur le rapprochement de deux champs sémantiques différents » (Bacry, 1992 : 59). Mais, contrairement à la comparaison, la métaphore rapproche des termes ou des notions sans liens comparatifs explicites. Elle repose, de ce fait, sur des formes syntaxiques plus complexes que celles de la comparaison ; d’où l’expression « comparaison elliptique ». Dix métaphores extraites du roman feront l’objet d’analyse.  

[1] Les buildings, véritables nids de tisserins, s’animaient. Ils avaient déjà avalé un grand nombre de personnes, travailleurs comme chômeurs en quête de boulot (Zongo, 2011 : 8).

Les tisserins sont des oiseaux granivores qui vivent en colonie dans un seul nid gigantesque compartimenté. Les buildings sont comparés à des nids de tisserins pour faire ressortir le charivari qui y règne, car les tisserins sont des oiseaux qui criaillent à longueur de journée. Ce rapprochement permet à l’auteur de décrire l’ambiance qui règne dans les buildings abritant divers services administratifs. Ceux qui sont à l’origine de ce brouhaha sont les travailleurs et les usagers des services à l’image des tisserins.     

[2] Les crépitements des machines à écrire, telles des rafales d’armes automatiques, s’ajoutaient aux grésillements des téléphones et aux voies humaines pour instaurer une ambiance de marché africain (Zongo, 2011 : 8).

L’auteur compare les services administratifs à des marchés africains. En effet, dans un marché africain on entend toute sorte de bruits provenant de diverses activités telles que les mécaniciens, les bouchers, les dolotières, les vendeuses et vendeurs de divers articles, etc. C’est cette ambiance que Norbert Zongo compare à celle qu’on retrouve dans les services, ambiance animée par les crépitements des machines à écrire, les grésillements des téléphones et les voies humaines.    

[3] Le président Gouama se leva comme mû par un ressort. Ses yeux flamboyaient (Zongo, 2011 : 16).

Gouama a appris que certains de ses militaires avec le chef d’état-major Kodio en tête préparent un putsch contre lui. Fou de rage, ses yeux jetaient des lueurs fauves tel un foyer incandescent. Les yeux de Gouama sont alors comparés à un brasier.    

[4] La poitrine baignée de larmes et de morve, les yeux flamboyants, elle criait et levait ses deux bras, branches de baobab défeuillées, vers le ciel, en implorant la grâce des policiers qu’elle appelait « mes fils » (Zongo, 2011 : 30).

Les bras de la vieille Tempoko sont comparés à des branches de baobab défeuillées. À partir de cette métaphore, l’auteur veut signifier que Tempoko est une lépreuse qui a perdu tous ses doigts à l’image d’un baobab qui perd toutes ses feuilles en saison sèche. Malgré son état d’indigence, les policiers n’ont pas eu pitié d’elle et ont démoli son abri de fortune en la conduisant, elle et les autres indigents, hors de la ville parce que le président Gouama devrait effectuer une visite dans ladite ville et qu’elle devait être débarrassée de toutes ses ordures y compris les indigents.   

[5] J’ai décidé d’ailleurs de faire une promotion à son mari de gouverneur, parce que je veux avoir cette fée à portée de main (Zongo, 2011 : 45).

La femme du gouverneur de Zamb’Wôga est comparée à une fée pour souligner sa beauté naturelle. Cette beauté naturelle a séduit Gouama si bien qu’il a couché avec cette dernière. Il ne peut plus désormais s’en passer, et c’est pour cela qu’il décidât de faire une promotion à son mari. Ainsi, « son mari sera détaché au ministère de l’Intérieur dès la semaine prochaine, comme conseiller technique du ministre », dixit Gouama. Cela signifie que la femme du gouverneur sera à portée de main de Gouama et il pourra disposer d’elle à souhait. Il abuse donc de son pouvoir sur tous les plans.     

[6] Tiga promena sa pointue pomme-d’Adam et ses yeux de hibou sur tous les visages. Sur certains, son regard de fauve affamé se durcissait et devenait insoutenable (Zongo, 2011 : 46). 

L’auteur, à travers cette métaphore, a fait le portrait injurieux de Tiga, le bras droit de Gouama. Ainsi, Tiga a de grands yeux comme ceux du hibou et son regard est comparé au regard d’un fauve affamé, car il est en train de passer en revue les soldats soupçonnés de comploter un coup d’État contre Gouama. Tout comme le fauve affamé est prêt à bondir sur sa proie, Tiga a la rage de finir avec ces traîtres de soldats qui en veulent au pouvoir de Gouama.  

[7] Soudain, des armes automatiques se mirent à aboyer aux quatre coins de la ville. (Zongo, 2011 : 51)

Ceux qui complotaient contre Gouama sont passés à l’acte si bien que les crépitements de leurs armes sont comparés aux aboiements agressifs des chiens qui alertent du danger. Tout comme les chiens qui aboient pour alerter du danger, les crépitements des armes automatiques sont comparés aux aboiements des chiens pour avertir le peuple que Gouama est sur le point de perdre le pouvoir.  

[8] Gouama continuait à sangloter. La morve et les larmes en ruisseaux se rejoignaient sur ses lèvres avant de dégouliner sur sa poitrine (Zongo, 2011 : 58).

La morve et les larmes de Gouama coulaient en abondance tel un ruisseau. En effet, Gouama pleurait comme un enfant pourri pour exprimer sa douleur à la suite de la perte du pouvoir par un coup d’État. Pour qu’une grande personne pleure jusqu’à ce que la morve et les larmes coulent en abondance comme un ruisseau, il faudrait qu’il ait subit une énorme perte irréversible. C’est le cas de Gouama qui a perdu le pouvoir et qui risque également de perdre la vie s’il est appréhendé par les putschistes.     

[9] Tous les sens aux aguets, il avançait aux rythmes de son cœur qui tambourinait (Zongo, 2011 : 64). 

Le cœur de Sanou battait fort comme un tambour. La métaphore du tambour signifie que Sanou était habité par une très grande peur. En effet, dans leur fuite après le coup d’État à travers la forêt, Gouama fut attaqué par un troupeau de buffles. Pour échapper à ces buffles, il monta dans un arbre où il fut aussi attaqué par des abeilles. Après le départ des buffles, il tomba de l’arbre, car les piqures des abeilles étaient intenses et se réfugia dans un buisson où il grognait comme un fauve blessé. Ce sont ces grognements qui faisaient battre le cœur de Sanou comme un tambour quand il était à sa recherche. Cette métaphore nous enseigne que dans la jungle, l’homme est permanemment en danger.  

[10] Grâce au poste de radio que Sanou leur avait donné, Gouama sut la composition du nouveau gouvernement. Il ne comprit pas, dans un premier temps, pourquoi le nouveau président s’appelait « Colonel Kodio ». Il fallut qu’un jour il l’entendît discourir pour admettre qu’il s’agissait de celui qu’il appelait « Sergent Kodio ». Il piqua une colère de naja brûlé, jeta sa pioche et son chapeau, donna un coup de pied à une termitière et se mit à arracher les feuilles des buissons avant d’être saisit par Diallo et un autre jeune (Zongo, 2011 : 80).

Gouama, après avoir su que c’est le colonel Kodio, le chef d’état-major qui a perpétré le coup contre lui, piqua une colère noire et devint un fou furieux, d’où la métaphore de « naja brûlé ». Imaginez la dangerosité d’un naja blessé par les flammes. C’est ainsi qu’était Gouama et c’est pour cela qu’il agressait tout autour de lui puisqu’il « jeta sa pioche et son chapeau, donna un coup de pied à une termitière et se mit à arracher les feuilles des buissons » (Zongo, 2011 : 80). 

Comme dans le cas de la comparaison analysée plus haut, il est établi, dans les extraits ci-dessus traduisant la métaphore, un rapprochement entre des notions appartenant à des champs lexicaux différents. Voici le tableau récapitulatif de la métaphore contenue dans chacun des dix passages extraits du roman.

  Tableau n° 2 : Les expressions métaphoriques et leur sémantisme

Numéro Expressions métaphoriquesAnalyse des métaphores
[1]…nids de tisserinsLes buildings sont comparés à des nids de tisserins pour faire ressortir le charivari qui y règne.
[2]une ambiance de marché africainLes services administratifs sont assimilés à un marché africain.
[3]Ses yeux flamboyaient. Les yeux de Gouama sont comparés à un brasier.  
[4]branches de baobab défeuilléesLes bras de la vieille Tempoko sont comparés à des branches de baobab défeuillées, car elle est lépreuse et a perdu tous ses doigts.
[5]Je veux avoir cette fée à portée de main.La femme du gouverneur de Zamb’Wôga est comparée à une fée pour souligner sa beauté naturelle et c’est cette beauté que Gouama convoite. 
[6]yeux de hibou regard de fauve affaméCes métaphores font le portrait injurieux de Tiga pour signifier qu’il a de grands yeux comme ceux du hibou et son regard de fauve affamé signifie qu’il est en colère.
[7]aboyer aux quatre coins de la ville Les crépitements des armes sont comparés aux aboiements des chiens pour alerter du danger.
[8]La morve et les larmes en ruisseaux.La morve et les larmes de Gouama coulaient en abondance comme un ruisseau.
[9]son cœur qui tambourinaitLe cœur de Sanou battait fort comme un tambour pour signifier qu’il avait peur que Gouama ait été attaqué par des fauves.
[10]Il piqua une colère de naja brûlé.Gouama était furieux et dangereux comme un naja brûlé. 

L’usage de la métaphore traduit le génie de Norbert Zongo et fait de lui un écrivain qui maîtrise parfaitement les procédés de création littéraire. En effet, sans ces images métaphoriques le langage littéraire se confondrait au discours ordinaire et perdrait, de ce fait, sa substance. Notons, de ce fait, que le discours littéraire est le résultat de la transformation du réel en fiction ; d’où la notion de créativité. C’est ainsi que l’écrivain, même s’il est amené à traduire un fait réel dans son œuvre, use de son génie créateur pour peindre cette réalité en image afin de façonner un texte qui vient « fouetter la banalité du langage » pour reprendre les termes de Kokelberg (2000 : 92). 

La métonymie

Selon Ricalens-Pourchot (2016 : 89), la métonymie est un « procédé de langage par lequel on exprime un concept au moyen d’un terme désignant un autre concept qui lui est uni par une relation nécessaire ». Ainsi, la métonymie est une figure de style qui remplace un concept par un autre avec lequel il est en rapport par un lien logique sous-entendu. Mais « au contraire de la métaphore, la métonymie ne repose en aucun cas sur un rapport de ressemblance entre les deux réalités qu’elle met en jeu » (Bacry, 1992 : 120). Elle peut exprimer la cause pour l’effet, le contenant pour le contenu, l’artiste pour l’œuvre, la ville pour ses habitants, la matière pour l’objet, etc. Dix métonymies sont examinées dans cette partie de l’étude consacrée au roman Le parachutage de Norbert Zongo. La démarche consistera à analyser d’abord chaque périphrase présentée, c’est-à-dire à préciser le procédé utilisé par l’auteur. Après l’analyse, suivra une interprétation globale de l’emploi de cette figure par Norbert Zongo.  

[1] Le soleil poussait nonchalamment sa porte de nuage et regardait d’un œil encore bouffi de sommeil, la ville qui s’éveillait (Zongo, 2011 : 7).

Dans cette expression métonymique, la ville est prise pour ses habitants. En effet, ce n’est pas la ville qui s’éveillait, mais les habitants de la ville qui s’éveillaient. 

[2] Je prends la Mercédès de son Excellence et vous, vous irez avec la Land Rover. Moi, je n’ai que cent-quatre-vingts kilomètres à parcourir et la route est très bonne. Tout le pays croira que vous avez fui par le Sud (Zongo, 2011 : 54).

Comme dans l’exemple précédent, le pays est pris pour ses habitants. Ainsi, ce n’est pas le pays qui croira, mais la population de Watinbow qui croira que Gouama qui a échappé au coup d’État a fui vers le Sud. En réalité, Gouama a fui vers l’Ouest avec la Land Rover de Tiga et c’est ce dernier qui a fui vers le Sud avec la Mercédès de Gouama afin de tromper la vigilance des putschistes qui sont à la trousse de Gouama. 

[3] L’homme buvait le vin sans poser de question. Quand il vida la bouteille au tiers, il s’essuya la bouche du revers de la main, s’étira, bâilla, éructa et demanda à Mamadou où il avait mal (Zongo, 2011 : 83).

Dans cet exemple, le contenant est exprimé pour le contenu, car le mot bouteille désigne son contenu, c’est-à-dire le vin. En effet, l’homme buvait le vin et il l’a vidé au tiers et non la bouteille qui est le récipient qui contient le vin.   

[4] Gouama jubilait. Il se mit à danser quand la radio diffusa un disque de son temps (Zongo, 2011 : 85).

La radio ne peut pas diffuser un disque, mais la chanson gravée sur le disque. Donc, c’est la chanson qu’on diffuse et non le disque qui est le support de la chanson. On peut alors dire que le contenant qui est le disque est pris pour le contenu qui est la chanson.   

[5] A-t-on besoin de lire Lénine pour savoir qu’on est sans emploi ? A-t-on besoin de lire Marx pour savoir qu’on a faim et soif ? (Zongo, 2011 : 95) 

Dans ces expressions métonymiques, l’œuvre est prise pour l’auteur. En effet, on ne peut pas lire Lénine et Marx qui sont des auteurs, mais ce sont les œuvres qu’ils ont écrites qu’on peut lire. Donc, lire Lénine et Marx signifie tout simplement lire leurs écrits. 

[6] Le lourd Boeing 747 de la Swissair prit son envol comme un énorme vautour qui venait d’assister aux funérailles d’un éléphant. Gouama fit basculer son siège et s’endormit. Il volait vers la SuisseIl volait vers le pouvoir, son pouvoir (Zongo, 2011 : 111).

Gouama ne vole pas vers la Suisse, mais il est dans un avion qui vole. C’est donc l’avion qui vole et non Gouama, car une personne ne peut voler. On peut alors dire que dans cette expression métonymique le passager est pris pour l’avion. L’avion volait vers la Suisse avec à bord des passagers dont Gouama.   

[7] Gouama rayonnait. Ses voisins le regardaient amusés. Le ministre tenta de le calmer, mais peine perdue : son exubérance était sans bornes. Il offrit le champagne à toute la première classe (Zongo, 2011 : 112).

Gouama offrit le champagne aux passagers de la première classe et non à la première classe qui est un compartiment de l’avion. Ici, le lieu est pris pour ses occupants.  

[8] Il te faut une autre robe pour le repas de ce midi. Tu iras l’acheter pendant que je bavarderai avec mon compagnon. […] Tiens, voilà une enveloppe. Tu en as pour plusieurs robes (Zongo, 2011 : 116). 

On n’achète pas une robe avec une enveloppe, mais avec de l’argent. Donc « voilà une enveloppe » est une expression métonymique qui signifie tout simplement voilà de l’argent qui est contenu dans l’enveloppe. Le contenant (enveloppe) est pris pour le contenu (argent).   

[9] Alors, Monsieur le chef des mercenaires, on s’évanouit pour un rien ? Prenez place. La Cour veut d’abord vous entendre (Zongo, 2011 : 131).

La « Cour », ici, ne désigne pas un lieu ou un espace, mais elle désigne, par métonymie, les autorités judiciaires chargées de juger Gouama. Donc le lieu est pris pour les autorités qui y travaillent.   

[10] Gouama sourit. Peut-être allait-il réussir à sauver sa tête. Tout espoir n’était pas perdu. La preuve, il avait tout ce dont il avait besoin (Zongo, 2011 : 142).

« Sauver sa tête » est une expression métonymique qui signifie prendre la partie (tête) pour le tout (corps). Donc, Gouama essaie de sauver sa vie et non sa tête uniquement.   

Dans chacun des mots ou expressions caractérisant la métonymie, le glissement sémantique est fondé sur le rapport de contiguïté qui existe indépendamment du contexte. Le tableau suivant permet de mettre en relief les termes traduisant la métonymie et les signifiés auxquels ils renvoient. 

Tableau n° 3 : Présentation des métonymies

NoExtraitsAnalyse des métonymies
[1]… la ville qui s’éveillait.La ville pour ses habitants : le terme ville désigne ses habitants.
[2]Tout le pays croira que vous avez fui par le Sud. Le pays pour ses habitants : le terme pays désigne ses habitants.
[3]Il vida la bouteille au tiers.Le contenant pour le contenu : la bouteille désigne le vin.
[4]La radio diffusa un disque de son temps.Le contenant pour le contenu : le terme disque désigne la chanson qui y est gravée.
[5]… lire Lénine…… lire MarxL’auteur pour son œuvre : il est question de lire les œuvres écrites par Lénine et Marx. 
[6]Gouama volait vers la Suisse.L’avion pour le passager : Gouama est dans l’avion qui volait vers la Suisse et non lui-même qui volait.  
[7]Il offrit le champagne à toute la première classe.Le contenant pour le contenu : l’expression première classe désigne les occupants de ce compartiment de l’avion.
[8]Tiens, voilà une enveloppe.Le contenant pour le contenu : le terme enveloppe désigne l’argent qu’elle contient.
[9]La Cour veut d’abord vous entendre.La Cour désigne les autorités judiciaires et non un espace.
[10]Peut-être allait-il réussir à sauver sa têteLa partie pour le tout : le terme tête désigne toute la personne de Gouama. 

L’emploi de la métonymie assure un aspect pratique au langage à travers son caractère court et frappant. En effet, selon Bacry (1992 : 130), « la langue courante peut avoir recours à une métonymie pour abréger l’expression ». Par exemple, dans le septième extrait « il offrit le champagne à toute la première classe », la première classe apparaît comme un abrégé de « à tous les passagers de la première classe ». Pour Le Robert et Nathan (2006 : 92), « la métonymie permet de s’exprimer de manière plus imagée et plus concise ».

La périphrase 

Du grec peri signifiant « autour » et phrasis qui signifie « expression », la périphrase est une figure de style qui consiste à remplacer un mot par sa définition ou par une expression plus longue, mais équivalente, qui évite une répétition ou donne une explication. Pour Bacry (1992 : 143), la périphrase « consiste à remplacer le mot propre par une expression détournée désignant la même réalité ». L’analyse de la périphrase porte sur six passages extraits du roman.  

[1] Mon marabout m’interdit de me séparer de ma vieille carne pour me remarier officiellement. Car, à ce qu’il paraît, elle est mon étoile. Donc, sans elle, pas de présidence (Zongo, 2011 : 15).

Dans cet extrait, l’emploi de la périphrase « vieille carne », qui désigne la femme de Gouama, a permis à ce dernier de la dévaloriser. Pour lui, elle n’est pas digne de lui et ne mérite pas d’être première dame. C’est la raison pour laquelle il affirme : « Figure-toi, une femme que tu as épousée quand tu étais un commis d’administration ne peut quand même plus servir comme présidente ! Regarde autour de toi : tous mes pairs ont changé ; des femmes dignes d’être présidentes. » (p. 15). Gouama voudrait aussi répudier sa femme et épouser une autre digne de lui comme l’ont fait ses pairs, mais il ne peut pas le faire, car elle est son étoile, son porte bonheur. Il est donc obligé de vivre avec elle et c’est pour cela qu’il la traite de « vieille carne ». 

[2] Tout le monde écoutait la radio pour savoir à quel moment arriverait le Père-fondateur du Parti, Guide éclairé, et bien-aimé (Zongo, 2011 : 31).

Les périphrases « Père-fondateur du Parti », « Guide éclairé » et « bien-aimé » sont des titres honorifiques qui ont été employés par l’auteur pour désigner Gouama, le président de la République de Watinbow. Il est le « Père-fondateur du Parti » parce qu’il a créé un parti unique où tout le peuple est obligé d’adhérer et de voter lors des élections. Il est le « Guide éclairé », car il dirige le pays d’une main de fer et toute la population est contrainte de faire ce que dit le guide sous peine d’être éliminé physiquement. Enfin, il est « bien-aimé » puisque partout où il passe, la population sort massivement pour l’acclamer et chanter ses louanges et lors des élections, il est réélu à 99,99 % des votants.        

[3] Il faut des jumelles comme celles qu’utilise le Père de la Nation pour mieux suivre les acrobaties de nos rois des airs(Zongo, 2011 : 39).

L’expression périphrastique « rois des airs » est employée pour désigner les commandants Keïta et Ouédraogo. Ils sont qualifiés « rois des airs », car ils sont les meilleurs parachutistes de l’armée de l’air de Watinbow. Le parachutage n’a donc plus de secrets pour eux. Ils sont spécialisés dans les figures acrobatiques aériennes et n’ouvrent leurs parachutes qu’à la dernière minute pour atterrir comme des aigles royaux.     

[4] Il se mordit les lèvres et se jeta comme un fauve sur l’animal. Pendant une dizaine de minutes, le président enlaça ses pattes avant, ses pattes arrière, sa queue, sa tête… avec fougue et rage mais rien n’y fit : Maître aliboron tenait bon (Zongo, 2011 : 53).

La périphrase « Maître aliboron » a une double fonction. D’une part, elle a permis d’éviter la répétition du mot « animal » employé dans la phrase précédente qui lui-même avait permis d’éviter la répétition du mot « âne » ; d’autre part, elle est un intertexte qui prouve que l’auteur a emprunté cette expression à Jean de La Fontaine qui fut le premier à l’employer dans sa fable intitulée « Les Voleurs et l’Âne » dans laquelle « Maître aliboron » désigne le personnage de l’âne.  

[5] Mes hommes n’ont pas vu les policiers mais les pêcheurs qu’ils ont rencontrés les ont dissuadés de poursuivre leur route. Les hommes de la loi auraient confisqué toute la prise de la journée ainsi que tout le poisson qui séchait sur les fours (Zongo, 2011 : 75).

La périphrase « les hommes de la loi » a permis à l’auteur d’éviter la répétition du mot « policiers » employé dans la phrase précédente. L’emploi de l’expression est ironique, car « les hommes de la loi », censés faire respecter la loi, ont confisqué, de façon illégale, le poisson des villageois qui n’ont enfreint aucune loi régissant la pêche. Ces hommes de la loi ont tout simplement abusé de leur pouvoir pour dépouiller les pauvres villageois qui ignorent certainement leurs droits.  

[6] Vous savez tous dans quel état l’ancien tyran et ses hommes irresponsables avaient plongé le pays (Zongo, 2011 : 87).

L’expression périphrastique « ancien tyran » désigne Gouama après qu’il a perdu le pouvoir à la suite du coup d’État orchestré par le colonel Étienne Kodio. Dès lors, les titres honorifiques de « Père-fondateur du Parti », « Guide éclairé », « Père de la Nation », « bien-aimé » qui le désignaient quand il était président ont fait place au sobriquet de « ancien tyran ».

Afin de mettre en évidence les six périphrases analysées, nous proposons le tableau suivant : 

Tableau n° 4 : Présentation des périphrases

NoExpressions périphrastiques Signifiés
[1]vieille carne femme de Gouama
[2]Père-fondateur du Parti, Guide éclairé, bien-aimé.Gouama
[3]rois des airsKeïta et Ouédraogo
[4]Maître aliboronl’âne
[5]les hommes de la loiles policiers
[6]l’ancien tyranGouama 

Il ressort de l’analyse des périphrases que Norbert Zongo a une maîtrise des techniques de l’écriture littéraire, techniques faites, entre autres, de détours.  

En définitive, le recours aux tropes a permis à Norbert Zongo de conférer à son roman une qualité esthétique indéniable. Que ce soit la comparaison, la métaphore, la métonymie ou la périphrase, elles contribuent toutes efficacement à transformer le discours ordinaire en discours littéraire en ce sens qu’elles constituent des détours. Dans son ouvrage intitulé Les figures du discours, Fontanier (1977 : 174), écrit que 

les tropes font plus encore que transmettre les idées et les pensées, et ils les peignent plus ou moins vivement, ils les habillent de couleurs plus ou moins riches : comme autant de miroirs, ils réfléchissent les objets sous différentes facettes, et les montrent sous le jour le plus avantageux : ils servent de parure à ceux-ci, et donnent à ceux-là du relief ou une nouvelle grâce : ils font passer sous nos yeux une suite d’images, de tableaux, où nous aimons à reconnaître la nature, et où même elle se montre avec des charmes nouveaux.

De ces écrits de Fontanier, l’on peut retenir que les tropes ornent le texte et produisent des effets sur le lecteur.

Conclusion 

Tout compte fait, le roman Le Parachutage est caractérisé par un emploi remarquable de figures de transfert sémantique, en l’occurrence la comparaison, la métaphore, la métonymie et la périphrase. Ainsi, à travers la comparaison, Norbert Zongo a fait le rapprochement de certaines réalités qui ne sont pas comparables de nature telles que Négresses et bois mortindigents et sacs d’arachideGouama et fruit mûrLand Rover et cheval fougueux. De même, à travers la métonymie, il a employé la ville et le pays pour ses habitants, le contenant pour le contenul’auteur pour son œuvrel’avion pour les passagers, la partie pour le tout. Aussi, par le biais de la périphrase, Gouama fut désigné successivement « Père-fondateur du Parti », « Guide éclairé », « Père de la Nation », « bien-aimé » quand il était président et « ancien tyran » quand il a perdu le pouvoir. Par le truchement de ces figures de style, le discours romanesque de Norbert Zongo se trouve porté au summum de son efficacité.  

Références bibliographiques

Bacry, P. (1992). Les Figures de style et autres procédés stylistiques. Paris : Éditions Belin.

Fontanier, P. (1977). Les Figures du discours. Paris : Flammarion.

Guiraud, P. (1961). La Stylistique. Paris : PUF.

Kokelberg, J. (2000). Les Techniques du style (2e édition). Paris. Nathan.

LE Robert et Nathan (2006). Tout pour enrichir son vocabulaire, éviter les erreurs, retrouver le sens des mots dans la collection « Les guides », sous la direction d’Alain BENTIOLA, Paris : Nathan.

Ricalens-Pourchot, N. (2016). Dictionnaire des figures de style. Paris : Armand Colin.

Robrieux, J-J. (2000). Rhétorique et argumentation (2e édition). Paris. Nathan.

Zongo, N. (2011). Le parachutage (Nouvelle édition). Ouagadougou : Harmattan Burkina.    

Au cœur du fantastique africain, le substrat traditionnel, le conflit colonial et l’empreinte narrative orale

At the heart of African fantasy, traditional substrate, colonial conflict and oral narrative imprint

Pierre Martial ABOSSOLO

apierremartial@gmail.com

Université d’Ebolowa (Cameroun)

Reçu : 10/11/2024     Accepté : 15/02/2025 Publié : 15/05/2025

Résumé 

Une des particularités du texte fantastique et des approches critiques qui l’analysent est de s’adapter aux différents contextes de production des œuvres, et précisément au rapport au surnaturel en Afrique. La spécificité de cet espace est qu’il présente un rapport au surnaturel où l’invisible et le visible se côtoient pour donner vie à la société et réglementer son fonctionnement. Les œuvres développant la thématique du surnaturel prennent fortement en compte cette réalité qui a ses déclinaisons dans l’expression thématique et esthétique des auteurs. Le présent article part de cette disposition pour interroger les textes de quelques auteurs et dégager trois réalités qui structurent l’écriture du surnaturel dans l’espace fictionnel africain : le substrat traditionnel qui est à la base de la création ; le conflit colonial qui oppose deux visions et deux regards sur le surnaturel et l’empreinte narrative orale qui montre la parenté entre l’expression écrite du surnaturel et son expression orale dans les genres narratifs traditionnels.

Mots-clés : fantastique, Afrique, tradition, colonisation, oralité

Abstract

One of the special features of fantasy texts and the critical approaches that analyse them is that they can be adapted to the different contexts in which they are produced, and specifically to the relation to the supernatural in Africa. The uniqueness of this setting is that it presents a relation to the supernatural where the invisible and visible come together to give life to society and regulate its functioning. Works developing the theme of the supernatural take strong account of this reality, which is reflected in the thematic and aesthetic expression of their authors. Starting from this premise, this paper examines the texts of some of authors and identifies three realities that structure the writing of the supernatural in African fiction: the traditional substrate which is the basis of creation, the colonial conflict that opposes two visions and two views on the supernatural, and the oral narrative’s influence that shows the relationship between the written expression of the supernatural and its oral expression in traditional narrative genres.

Key words: fantasy, Africa, tradition, colonisation, oral expression

Introduction

Un des traits déterminants de la vitalité du fantastique est sa capacité à s’adapter à différents contextes correspondant aux rapports au surnaturel et à l’histoire sociopolitique des terroirs respectifs dans lesquels le genre se déploie. Si ce trait peut être perçu par certains critiques comme générateur d’un certain nombre de problèmes, le plus récurrent dans la critique étant l’adaptabilité des textes africains aux schémas théoriques et critiques occidentaux qui ont théorisé les premiers le genre, il reste un signe de vitalité d’un genre qui enrichit le champ de la littérature mondiale. Différentes études menées sur les textes d’Afrique subsaharienne sont parvenues à observer que l’écriture des métamorphoses, du retour des morts, des invisibles, de l’action de la nature et des objets, de la malédiction, de la sorcellerie se nourrit d’un substrat culturel fondé sur l’interdépendance entre le naturel et le surnaturel, le visible et l’invisible, la vie et la mort. Le fantastique prend alors dans ce terroir une dimension socioculturelle et spirituelle qui transcende la fiction de l’indicible, du doute et de l’hésitation, reconnue par la critique occidentale comme identité originelle du genre et traduite dans les œuvres par le questionnent des phénomènes qui échappent à la connaissance scientifique. Trois données culturelle, sociopolitique et artistique déterminent la production du fantastique dans l’espace qui nous concerne : le rapport spécifique au surnaturel, l’influence de la colonisation et l’omniprésence de l’esthétique traditionnelle orale. La question essentielle, dans la perspective de l’approfondissement de la recherche sur ce fantastique, est celle de savoir comment ces données sont reflétées dans les textes. Elle ouvre trois questions précises : comment le traitement thématique rend-il compte du rapport au surnaturel dans le terroir étudié ? Quelles stratégies sont symboliquement mobilisées pour répondre à l’action coloniale ? Comment se manifeste, sur le plan esthétique, la jonction des structures du merveilleux et celles du roman et quels regards suscite cette juxtaposition ? Ce questionnement pourrait permettre de dégager les traits essentiels d’un genre en progression dans l’espace Afrique centrale-Afrique de l’Ouest. 

Un fantastique modelé par le rapport au surnaturel dans le contexte subsaharien

Le fantastique de l’espace étudié est d’abord le reflet du rapport de l’Africain au surnaturel, lui-même fortement enraciné dans les traditions locales qui constituent un substrat essentiel des textes. Un des traits essentiels de ces traditions est qu’elles font allégeance au surnaturel intégré dans la vie quotidienne comme une réalité indéniable, fonctionnant selon des schémas admis et définis par des communautés où, comme l’a affirmé Jacques Chevrier (1990 : 60), « le réel n’acquiert son épaisseur, ne devient vérité qu’en s’élargissant aux dimensions extensibles du surréel ». Les structures de l’imaginaire épousant les structures traditionnelles qui accordent une place fondamentale au surnaturel, les textes fantastiques deviennent, pour ces peuples, des émanations « des croyances de leur participation à la magie, à la sorcellerie, et aux autres aspects du spiritualisme traditionnel » (Anoszie, 1970 : 27). Deux aspects particuliers de cette tradition vont influencer l’agencement thématique dans les textes : la co-présence du visible et de l’invisible et la croyance généralisée en la sorcellerie.  

Concernant la co-présence du visible et de l’invisible, on observe que plusieurs textes représentent un univers traditionnel où il existe un continuum entre la dimension visible et la dimension invisible de l’univers. L’osmose entre les deux favorise une interpénétration et une influence réciproque. Il n’est pas scandaleux de voir les vivants communiquer avec les invisibles, grâce aux rites et à différentes formes de communications impliquant les éléments de la nature comme l’eau, les arbres et les animaux. Ces invisibles, ce sont les morts, les ancêtres, les dieux avec qui peuvent communiquer les devins, mais aussi les sorciers qui peuvent se rendre invisibles à leur guise. Amadou Hampaté Bâ a constaté à cet effet qu’en Afrique,          

au côté visible et apparent des choses correspond toujours un aspect invisible et caché qui en est comme la source ou le principe. De même que le jour sort de la nuit, toute chose comporte un aspect diurne et un aspect nocturne, une face apparente et une face cachée […] basée sur la conception fondamentale de l’unité de la vie et de l’inter relation, au sein de cette unité, de tous les différents niveaux d’existence (Hampaté Bâ, 1972 : 25-26). 

C’est cette dualité existentielle qui est attribuée à l’homme, considéré comme un être double, fait d’une facette visible et d’une facette invisible, comme l’a observé Paul Beauchamp qui distingue le corps visible et le corps invisible comme éléments constitutifs d’un même être :

Tout se passe comme si chaque homme avait deux corps. Le premier corps, immédiatement visible, peut être sain ou malade, il reste toujours à une certaine distance du combat de la vie et de la mort, non sans en subir les contre coups. Le deuxième corps, non visible à l’œil nu, est, au contraire, en prise, en contact direct avec le combat de la vie et de la mort et immédiatement impliqué dans ces deux absolus inégaux (Beauchamp cité par De Rosny, 1992 : 93) 

Aussi bien pour les êtres que pour l’univers, ce sont ces deux niveaux d’existence qu’exposent les auteurs, dans une harmonie non suspecte où les invisibles peuvent avertir, punir mais aussi réparer un tort social. Dans Quand saigne le palmier de Charly Gabriel Mbock, le défunt père du héros Bitchoka communique avec son fils en lui rappelant dans les rêves la valeur sacrée de sa parole tenue lors du pacte noué avec son cousin à la palmeraie :

Chaque fois que son père mort lui apparaissait dans le songe, il ne cessait de lui rappeler, en guise de mise en garde, la valeur de la parole prononcée sous le palmier : « Toute parole imprudente sera à taire à côté du palmier sacré, car le palmier n’oublie pas […] Mon enfant, les mots sont comme des arrêtes de vipère […] Médite avant de parler sous ce palmier. Un mot reste facilement en travers de la gorge (Mbock, 1989 : 87).

C’est aux ancêtres invisibles que s’adresse le vieux Ouandé-Otikpo dans la nouvelle « La Vengeance noire » d’Etienne Goyémidé, pour demander justice, après l’assassinat de son fils Paul Ngaoda par deux frères jumeaux. Convaincu qu’il détient avec lui l’esprit du défunt, il peut se rendre à la source des ancêtres et crier vengeance :

Me voici de retour. Je ramène celui que vous attendez. Nous avons marché nuit et jour sans dormir. Maintenant il est là. Acceptez-le. Il est votre sang. Mais auparavant, je vous en conjure, frappez, frappez une deux, trois, quatre, cinq fois. Frappez le clan des malfaiteurs. Frappez en commençant par les plus jeunes et les plus robustes. Frappez, frappez (Goyémidé, 1985 : 91).

À la suite de cette demande, quatre frères d’une même famille périront de manière extraordinaire, et le vieux peut rentrer au village, satisfait d’avoir fait punir les assassins par les ancêtres invisibles. L’invisible peut aussi agir à partir des éléments de la nature. L’arbre, l’eau, la brousse, le vent et le feu entrent souvent en scène pour exécuter la volonté des ancêtres, des esprits ou des dieux. C’est cette puissance qui s’observe dans la nouvelle « La colère du fleuve » de Prince Arnie Matoko. Un fleuve se met en colère mystérieusement, empêchant le gouvernement d’expulser toute une communauté, les Tokoros, jugée dangereuse, dans l’autre rive. Au moment où la foule composée d’hommes, de femmes, d’enfants et de vieillards entassés, traine encore au bord du fleuve, attendant dans la souffrance l’expulsion injuste, un phénomène étrange se produit :

Un vent titanesque venait de se lever de l’autre côté du fleuve. Il soufflait. Rageusement. Il était en train d’agiter la surface des eaux qui s’étaient déchainées et se dirigeaient avec une furie vers la foule sur le point d’être embarquée et expulsée […] On l’entendait mugir. C’était la voie des eaux du majestueux fleuve Kimia qui allait grandissant. Elle gronda, gronda, gronda sans répit, et une forte agitation gagna fiévreusement et électriquement tout le monde […] Il venait de se former au bord du Fleuve une longue muraille d’eau entre la foule et les bateaux destinés au transport de ces « bêtes de somme ». Elle était plus longue et plus impressionnante que la grande muraille de Chine (Matoko , 2018 :119-120).

L’État finit, après cette réaction du fleuve, par renoncer à son projet d’expulsion. La nouvelle expose une donnée culturelle africaine où sont tissées un ensemble de correspondances entre éléments matériels visibles et éléments invisibles. Dans le cas analysé, ces deux forces s’harmonisent, l’une commanditaire, et l’autre exécutante, pour rétablir la justice et l’égalité entre les hommes. C’est ce dualisme complémentaire qui permet d’observer que le traitement de l’invisible dans les textes rend difficile, voire impossible de délimiter les frontières entre le visible et l’invisible. Le cadre réaliste dans lequel l’invisible intervient autorise son insertion sans effraction dans l’intrigue. En rapport avec la croyance en la sorcellerie, les sociétés africaines lui restent fortement attachées et lui reconnaissent plusieurs pouvoirs. Cette croyance est même comparée à une maladie par ceux qui y voient un comportement nocif à l’épanouissement de l’homme et de son milieu de vie. Hilaire Sikoumou l’assimile précisément à une forme de cercle vicieux dans lequel s’est enfermé l’africain des villages :

Sur le plan mental, le villageois se retrouve dans un cercle vicieux. On attribue souvent tout déboire à un proche qui peut être un parent, un ami, ou un collègue : sur le plan du mental, le « villageois » est un névrosé, un prisonnier psychologique qui saisit le moindre prétexte pour consolider les murs de sa cellule. Pauvre, il s’endette pour offrir des sacrifices susceptibles, selon lui, de sortir de l’ornière ; riche, il doit se protéger — à coups de millions — du mauvais œil, de l’immense vague de jalousie émanant de l’océan de misère qui l’entoure. Ingénieurs des ponts et chaussés, il lui faut prévoir dans son devis de précieuses offrandes à faire aux génies des eaux (Sikoumou, 1995 : 53).

Ce phénomène trouve son expression dans de nombreux romans. Elonga d’Angèle Rawiri présente une société où les mœurs sorcières sont répandues dans la ville comme dans la campagne. Le héros qui arrive dans la ville d’Elonga doit se tenir prêt à affronter à tout moment les sorciers. Ce que lui explique le chauffeur qui le conduit à l’hôtel, en réponse à sa question sur la présence curieuse d’une poupée accrochée à la voiture, résume l’atmosphère générale qui règne dans la ville : 

Monsieur, […] sachez que cette poupée n’est pas là pour amuser l’œil, mais pour me protéger contre les entreprises de sorcellerie de mes frères, les Ntsémpolonais. Lorsque vous allez parcourir la ville, vous remarquerez que beaucoup de voitures sont munies de ce genre de protection. Certaines personnes font laver leur véhicule par un féticheur pour chasser les mauvais esprits placés en général sur le volant et qui sont à l’origine d’accidents inexplicables. Depuis que j’ai mis cette protection, je n’ai plus d’accident […] Dans ces contrées lointaines, les gens se battent au grand jour, loyalement et à armes égales. Ici, on vous tire dans le dos, la nuit comme le jour. Si vous êtes assez fort, vous vous relevez. Sinon, vous tombez et, dans le pire des cas, vous êtes un homme mort […] Méfiez-vous de vos relations et même de votre propre famille. S’ils ne vous aiment pas, ils vous abattront (Elonga ,2002 : 20)

Avec un tel tableau, le héros doit s’entourer de prudence et de précautions pour éviter la rage sorcière. Les scènes et les références à la sorcellerie sont généralement présentées comme allant de soi. Dans la nouvelle « Poéton » d’Adamou Kantagba, l’instituteur Poéton est victime d’un sort, pour avoir qualifié les autres enseignants d’incompétents. Le lecteur apprend que le surlendemain de la dispute avec ses collègues, l’enseignant perd l’usage normal de la parole :

Il ouvrit la bouche, rien d’audible n’en sortit. Il babilla tel un enfant qui apprend à parler. Pensant à une de ces blagues comme il savait les inventer pour les motiver, les élèves pouffèrent de rire. Face à l’hilarité générale, il s’irrita, voulut ramener l’ordre. À nouveau, il ne put rien articuler, seuls les traits de son visage se durcirent… L’homme était devenu muet (Kantagba, 2009 : 16).

Ceci n’est autre chose que la conséquence de son affront. Il avait été prévenu : « Petit prétentieux ! Arrogant ! Salopard ! À qui vas-tu apprendre le métier ici ? Nous enseignions, tu étais encore sperme… ! lança quelqu’un. — N’as-tu pas dit que tu sais parler ? renchérit un autre. C’était le prof dont les élèves désertaient le plus » (Kantagba, 2009 : 16).La sorcellerie justicière va dans le sens d’un recours sollicité pour détruire la vie. C’est d’elle que Bogam, le héros de Bogam Woup de Pabé Mongo est victime. Revenu au village après plusieurs années d’absence, il est victime d’une attaque sorcière qui conduira à sa mort : 

C’était comme la brûlure d’un insecte ou d’une étincelle de feu. Le point douloureux s’enfonça dans la peau, faisant monter une bouffée de chaleur à la tête de Bogam dont les yeux furent pris de vertiges. Bogam vacilla et tomba en poussant un cri de bête blessée […] Vers la mi-matinée, il ne criait plus, il hurlait, il gigotait. Au milieu du jour il se mit à râler. Dans l’après-midi ses yeux se révulsèrent. À la tombée de la nuit l’agonie commença (Bogam Woup, 1980 : 67-68). 

Les événements s’enchainent avec une telle rapidité qu’au village, il ne fait aucun doute que Bogam meurt d’une attaque sorcière. Douloureuse est l’action sorcière, mais elle peut aussi être salvatrice ou réparatrice d’un tort. Dans Ceux qui sortent dans la nuit, c’est l’assemblée sorcière qui décide de la sanction à infliger aux détourneurs des fonds destinés à la construction de l’hôpital. Après identification des coupables, le verdict est sans appel :

[…] il fut décidé que seuls les cinq principaux bénéficiaires de la magouille devaient être punis. Les sentences arrêtées furent les suivantes : dans l’ordre : la femme du sous-préfet qui était enceinte de cinq mois ne devaient pas accoucher ; l’immeuble que le député se construisait, dont les travaux en étaient au troisième étage, devait s’écrouler ; un incendie devait se déclarer au domicile du maire ; le percepteur des finances devait perdre une grosse somme d’argent dans le coffre de son bureau ; le médecin-chef devait avoir un accident de moto et se broyer au mois la jambe. Il fut en prime décidé, pour ennuyer davantage le maire qui était fils du village qu’il aidait à spolier, que le camion de la mairie devait être précipité dans un fleuve (Mut Lon, 2013 : 62).

Le résultat de cette décision sera immédiat. Tous les coupables seront frappés exactement tel que l’ont décidé les sorciers. Avec un tel châtiment, la sorcellerie se met au service du bien, contre les forces nocives qui perturbent et corrompent l’existence humaine.

À tout considérer, les récits de sorcellerie s’inscrivent dans un décor sorcier présentant, à l’image du cadre de référence des auteurs où la sorcellerie participe d’un état d’esprit, deux principaux visages : celui d’un phénomène provoquant le malheur et celui d’une pratique génératrice de bonheur. Le deuxième visage rompt totalement avec les considérations séculaires d’un phénomène jugé dangereux et hostile à l’humanité. Nous avons ainsi analysé ce penchant du roman de la sorcellerie dans le livre Le Châtiment surnaturel dans la littérature d’Afrique francophone :

Le roman de la sorcellerie […] s’offre ici comme un cadre libre qui permet, par une écriture extraordinaire, de résoudre un certain nombre de problèmes que la société normale ne peut résoudre. Dans des sociétés où la corruption a fait impunément son lit dans les mœurs, la réprimande sorcière, tout au moins dans l’imaginaire littéraire, remplaçant la justice classique incapable d’agir, frappe sans crainte (Abossolo, 2023 : 111).

De façon symbolique donc, il arrive que le texte fantastique mobilise le surnaturel pour contrer les obstacles qui peuvent se situer du côté des nuisances endogènes ou exogènes. La colonisation figure en bonne place parmi les nuisances exogènes. 

Le conflit colonial et la construction d’un fantastique de la réplique

Le fantastique occidental, dès son avènement, est apparu comme une réaction contre le rationalisme, par le biais de textes qui se proposaient de décrire une réalité pluridimensionnelle qui tranchait avec la vision unidimensionnelle que les rationalistes donnaient à la réalité. L’idée de réaction exprimant une idéologie révolutionnaire n’est pas moins présente dans les textes de l’espace analysé. Le discours et les actions de la colonisation ont eu pour effet d’inspirer la mise en place d’une écriture où le surnaturel est mis en branle pour contrer l’action destructrice et déstabilisante du colon. Avec l’avènement de la colonisation, le sacré africain s’est senti attaqué, violé et meurtri. Une grande partie de textes s’appuient sur cette donnée historique pour faire vivre cette violence, en montrant le conflit né de l’intrusion coloniale et surtout la puissante riposte des forces surnaturelles africaines. Louis-Vincent Thomas et René Luneau ont présenté le contexte qui a inspiré différents textes comme L’Homme dieu de Bisso d’Etienne Yanou, Noces sacrées de Seydou Badian, Afoh Ahkom de Christian Tiako et La Carte d’identité de Jean-Marie Adiaffi :

La philosophie réductrice de l’Occident, celles du christianisme et de l’islam ne pouvaient manquer d’altérer la conception traditionnelle de la personne désormais composée tout uniment d’une âme et d’un corps parfaitement cohérés et sans participation aucune avec l’univers ou les ancêtres. La désacralisation du cosmos consécutive au primat de la technique, l’accélération des processus d’individualisme imposée par la concurrence apprise à l’école, vécue dans la vie courante (notamment en milieu urbain), développée par le salariat et les circuits de la monnaie devaient, avec plus ou moins d’efficacité, mettre un terme à tous les liens qui unissaient le moi aux forces cosmiques et aux groupes sociaux (Luneau, 1992 : 308).

C’est en guise de réaction contre cette « mise en péril d’un univers de croyance » (Diandué, 2017 : 227) fait de persécutions, de frustrations et d’injustices que les auteurs s’inscrivent dans la logique selon laquelle le colon est le profanateur des dieux et des tombes des gardiens d’une civilisation millénaire. Allant dans ce sens, Bi Kacou (2017 : 226)note que « Le colon est […] le voleur qui avance masqué sous la barbe et la soutane, tenant la bible, le fouet, la pioche et le fusil ». Pour s’opposer à son action dévastatrice, les auteurs vont ériger le surnaturel en force de résistance. Le fantastique va donc se nourrir de ces réminiscences tragiques et porter le destin revanchard d’un peuple dont la culture a été niée et attaquée par le nouveau venu. Dans Afoh Ahkom de Christian Tiako, le Blanc, M. Wolf, tente de s’emparer d’Afoh Ahkom, l’objet sacré du village Mabingo, érigé dans la grotte sacrée. L’objet ne se laissera pas faire : 

Dans la salle en contrebas, on pouvait apercevoir Afoh Ahkom […] Le sol quant à lui était de plus en plus glissant. On eût dit que les esprits de la grotte avaient senti l’intrusion des profanateurs. Pour cette raison, ils devaient être très en colère. Le père et son fils ne savaient plus où s’agripper et sa chute se termina devant la table où était posé le masque. Le fils suggéra un retour immédiat. Le père rétorqua par la négative. Il était possédé […] Il continuait d’avancer en valsant. Il était ivre du désir de posséder la sculpture […] Il fit un autre pas. C’était le pas de trop. Il dérapa sur l’escalier et sa chute se termina. Le crane ouvert, il tendit la main pour toucher l’objet de sa convoitise. Ce fut peine perdue car la mort lui arracha le dernier souffle de vie. Comme englouti par les esprits de la grotte sacrée, son corps disparut subitement devant les yeux médusés de son fils (Tiako, 2014 : 82-83).

La mort de Monsieur Wolf sonne comme une vengeance contre l’ambition de dépossession et de dénaturation d’une société aux lois établies. C’est exactement le type d’affront que tente de mener un autre Wolf dans Le Dernier gardien de l’arbre de Jean Roger Essomba où l’équipe du colonel qui mène une expédition coloniale chez les Tuzis détruit les tombes, les rites traditionnels et la forêt qui abrite l’arbre sacré. Le lecteur apprend que « D’après eux, les cauchemars que les colons faisaient, étaient dus aux fumées hallucinogènes que crachaient les feux rituels des indigènes. Le colonel Wolf avait tout de suite interdit tous les rites traditionnels. Tous les totems et les autels rituels avaient été détruits ». Sans doute pour réduire toute velléité inattendue, l’équipe coloniale mène une autre action curieuse aux yeux des villageois. Pour un fils du village, « Ils ont creusé leur puits d’eau au milieu des tombes de mes parents. Malgré toutes nos supplications, ils n’ont rien voulu savoir. Il y en a même un qui a ricané en disant que cela donnerait un peu plus de calcium à l’eau » (Essomba, 1998 : 124). Un autre roman venge ce peuple désabusé, Le Feu des origines d’Emmanuel Dongala. À la suite de la mission confiée aux miliciens noirs d’aller soumettre par force les Noirs à l’ordre colonial, il est demandé aux autochtones d’abandonner les cultures qui assuraient leur subsistance au profit du caoutchouc, nouvelle culture commerciale coloniale. C’est alors que la brousse attaquée va riposter contre cette tentative de substitution : 

On n’avait plus le temps de cultiver le manioc, les arachides ou les ignames car les femmes récoltaient le caoutchouc, on n’avait plus le temps de défricher de nouvelles plantations car les hommes récoltaient le caoutchouc. Pour la première fois le pays de Mankunka connut la famine ! […] Même leur rapport avec la forêt avait changé : elle leur était devenue hostile car elle ne comprenait pas cette soif de destruction qui les avait soudainement saisis, aussi leur tendait-elle souvent des pièges fatals : des mambas verts surgis brusquement des feuilles d’arbres où ils se cachaient pour foudroyer de leur venin mortel un de leur compagnon, des épines aux blessures empoisonnées, des ronces traîtresses qui leur arrachaient la peau ou qui les déséquilibraient pour les précipiter dans un fossé inaperçu (Essomba, 1998 : 184).

Ce que subissent les travailleurs est le résultat de la substitution des cultures de subsistance par la culture commerciale, toutes choses qui ne sont pas compatibles au mode de vie traditionnel des villageois qui entretiennent avec la terre et la brousse un type de relation différent du type fondamentalement économique. Le texte confronte deux logiques correspondant à des rapports différents à la terre et à la brousse. En Afrique, la brousse n’est pas que le refuge des animaux ou l’agglomération des arbres, c’est aussi le lieu sacré où se joue, de nuit comme de jour, le destin du peuple à travers des interdits à respecter et des rites à pratiquer. La victoire attribuée aux forces de la nature met les textes du côté des opprimés colonisés défendus par des forces cosmiques visibles et invisibles. Ce sont ces forces qui se déchainent dans Noces sacrées de Seydou Badian. L’action est centrée autour d’un sort mystérieux jeté à monsieur Besnier, un Blanc déterminé à emporter N’tomo, l’objet sacré bambara. Cette acquisition perçue par les Bambaras comme une amputation culturelle ne sera pas sans conséquences. Monsieur Besnier connaitra une série de tourments dès l’obtention de l’objet : 

Depuis le jour où (Jules) m’a laissé N’tomo, ma vie s’en est ressentie. J’ai connu des nuits épouvantables. Ce masque, sous les traits de mes familiers, a troublé mon sommeil. Je le voyais en rêve, tantôt Président de la Chambre de Commerce, tantôt tel ou tel de mes collaborateurs, tantôt Directeur Général de la Banque du Sud. Dans les discussions, j’étais en état d’infériorité. N’tomo m’écrasait, me ridiculisait et quand j’étais à bout il avait un ricanement qui m’arrachait le cœur. C’est un avertissement (Badian, 2000 : 36).

Comme dans Afoh Ahkom, l’objet revanchard ne laisse aucune possibilité à son pourfendeur dans la confrontation serrée entre le sacré qu’il représente et le profane que représente la figure du colon. En rapport avec la colonisation donc, l’utilisation du fantastique rentre dans un processus de rétablissement et de récupération symboliques, face à une désacralisation et une mutilation à la fois des objets, de l’espace et de la culture entière qui voit certains de ses pans s’écrouler sous la force dominatrice du colon. La particularité de ces textes est qu’ils restituent un pan de l’histoire tragique d’Afrique centrale et de l’Ouest, un peuple qui, comme tous les peuples colonisés, a connu une entorse qui avait pour but l’éradication des pouvoirs surnaturels et l’institution des pouvoirs importés censés asseoir définitivement la suprématie coloniale. Florence Bernault observe :

L’éradication des fétiches, accompagnée de discours rationalisants qui n’empêchèrent aucunes brutalités concrètes sur le terrain, fut donc justifiée comme la victoire progressiste et scientiste de Dieu, un Dieu plus fort que les divinités locales en ce qu’il véhiculait le dépassement quasi-technique de superstitions erronées, et redoublait la prescription téléologique de l’imaginaire du fétichisme comme impotence historique des cosmologies locales (Bernault, 2009 : 756).

Le surnaturel a donc été au service de la lutte contre les transformations programmées et imposées par le pouvoir colonial. Si le pouvoir de la sacralité et ses structures a été globalement altéré, les textes se proposent de restituer leur autorité, au moins dans la fiction, où les formes esthétiques coloniales n’ont pas réussi à annihiler les bases linguistiques et narratives traditionnelles.

Une esthétique fantastique intégrant l’oralité africaine

Les textes développent une juxtaposition de la fiction romanesque moderne issue du contact avec l’Occident et des codes narratifs traditionnels. Sont intégrés sans gêne dans les récits, les mots africains, les proverbes, les contes et les légendes. Bien qu’écrivant dans les genres étrangers (nouvelle, roman, théâtre), les auteurs restent enracinés dans les genres qui leur sont traditionnels, ceux qui ont bercé leur enfance. La difficulté de s’en soustraire s’explique par le fait que le magique que narre avec aisance le merveilleux, constitue une donnée culturelle indissociable du quotidien traditionnel.

Il y a d’abord les mots et expressions africains. Un relevé dans quelques romans montre leur présence significative, avec des résonances surnaturelles : dans Bogam Woup, Tsi (chef), Ankeun (sorcier), Yegli (prêtre) ; dans L’Homme-Dieu de Bisso, Mensi (fils de dieu), Sikalli (Dieu resté éveillé), Mengang (la magie) ; dans La Reserve, le kong (mauvais sort), le mvigui (consultation des invisibles en vue d’un traitement), le mgbe (sorcellerie), Ebol-nnam (village pourri), Mbee-Dzom (être ou chose dangereuse) ; dans Jusqu’au seuil de l’irréel Soubakagnandougou (village des sorciers) ; dans Ceux qui sortent la nuit, ewusu (sorcier). Des expressions comme « les hommes du matin », « avoir rien que de la peau sur les os » « ceux qui sortent dans la nuit », sont, comme l’affirme Lipou, « le résultat d’une double opération, la traduction littérale et la transposition en français des constructions lexico-sémantiques empruntées aux langues africaines » (Lipou, 1996 : 128).

Les titres ne sont pas en reste. Plusieurs expriment, de façon claire ou imagée, différentes formes de manifestations du surnaturel : L’Arbre fétiche, Quand saigne le palmier, Le Souffle des ancêtres, La Vengeance noire, Jusqu’au seuil de l’irréel, La Parole de Mouankoum, Le Lac des sorciers, Ceux qui sortent dans la nuitLe Respect des mortsLa Flèche de DieuSur ordre de l’oracleLa Colère des dieuxLa Colère des ancêtresMémoire de porc-épic, L’Empreinte du renard, La Sorcellerie à bout portant, Le Feu des originesLes Dieux délinquantsLe Cri de mauvais augureSolo d’un revenantLes Appels du vodou, Un pacteSur ordre de l’oracle, La Colère du fleuve. Si certains titres renvoient à la dimension surnaturelle de la nature, d’autres font référence à la puissance des invisibles, et d’autres au pouvoir des sorciers.

Ces procédés d’expression spécifiques convoquent mots, expressions et phrases entières correspondant à la façon des auteurs de concevoir et d’exprimer l’univers. Leur introduction dans les récits modernes écrits en langue française, autant que les titres consciemment choisis, amènent à observer comme Senghor, qu’en Afrique, « le mot est plus qu’image, il est image analogique […] Il suffit de nommer la chose pour qu’apparaissent le sens et le signe. Car tout est signe et sens en même temps pour les négro-africains » (Wamba, 2005 : 179). La langue des textes, ainsi proche de la langue maternelle, devient le reflet de toute une vision du monde que l’écriture se propose de projeter avec fidélité. Pour Lylian Kesteloot, 

Tout un domaine de la sensibilité de l’homme ne peut s’extérioriser que dans la langue maternelle. C’est la part inévitable, particulière, intraduisible de toute culture. L’homme africain ne peut renoncer à ses idiomes traditionnels sans ressentir une amputation grave de sa personnalité (Kesteloot, 1981 : 11).

En rapport avec le genre, tous les genres narratifs oraux sont convoqués : proverbes, contes, légendes, chansons, mythes, etc. et s’accommodent au véhicule des croyances ancestrales et traditionnelles. Les proverbes participent de la rhétorique narrative du surnaturel. Ils correspondent à la représentation du fantastique puisqu’étant « un élément de lecture qui exhibe des signes forts, des symboles de sagesse africaine mystique, mythique et mythologique » (Dili Palaï, 1987 : 233).

Dans Nous, enfants de la tradition de Gaston Paul Effa, soupçonnant que le malheur qui lui arrive émane du « mauvais œil » de sa mère, l’enfant se rappelle un proverbe : « Le lendemain, alors que j’allais au travail, mon pied heurta le trottoir et je me retrouvai à l’hôpital avec deux chevilles fracturées. Chez les Fangs, un proverbe dit que l’enfant qui désobéit à ses parents a les deux jambes cassées » (Effa, 2008 : 62). Dans Quand saigne le palmier, pour mettre en garde le héros des conséquences qui pourraient découler de la rupture du pacte sacré noué avec son cousin, son père lui rappelle deux proverbes : d’abord, « Il vaut mieux ne pas briser l’échelle qui vous a aidé à vous élever » (Mbock, 1989 : 71) ; ensuite, « aucune mouche ne se pose impunément sur le museau du chien » (Mbock, 1989 : 131). Jacques Marien Nzouankeu, dans la novelle « Les dieux de Bangoulap » rappelle que « Le lion a beau être puissant, il ne peut pas dévorer une antilope tant que celle-ci est éloignée » (Nzouankeu, 1965 : 71).

Des extraits entiers relèvent du conte. Dans Jusqu’au seuil de l’irréel, le pays dans lequel Lamine se retrouve rappelle le merveilleux :

un pays comme on en évoque dans les contes. Partout se dressaient de superbes palais tout en or avec des fenêtres et des portes en glaces. Ces palais étaient tous entourés de magnifiques jardins tout fleuris […] Mais voilà que tout se brouilla dans la tête du fils de Karfa. Il se retrouva alors dans un lieu bien différent du premier. Un fou armé le poursuivait. Il courait, criait, pleurait (Koné, 1976 :41).

Dans L’Homme Dieu de Bisso, le personnage Paneko fait une étrange rencontre en brousse :

Un jour, Paneko était allé faire la contrebande à l’autre bout du fleuve, dans la Maya espagnole. Fatigué, après une longue journée de fuite périlleuse, il s’assit sur un arbre pour se restaurer, heureux d’avoir échappé une fois de plus aux douaniers. Une panthère se présenta devant Paneko et lui dit : « J’ai faim moi aussi, et je te prie de me donner un morceau de viande. — Non, dit Paneko qui était un avare incorrigible […] Alors, lui dit la panthère, je vais rompre le pacte que j’ai conclu de ne point tuer un ressortissant de Bisso. Je vais vous manger, toi et ta nourriture (Yanou, 1984 : 98).

Chez le premier auteur, on voit différents épisodes d’un récit qui part du pays des merveilles à l’interminable fuite, comme on en trouve dans des contes africains. Dans le deuxième, c’est la communication de l’animal avec l’homme. Comme dans les contes, les animaux comme le hibou, la panthère, le chien, le chimpanzé, la tortue, le chien, l’hyène, le mille-pattes, le lion, la souris, l’hirondelle, l’antilope, l’éléphant, le serpent, les fourmis, les abeilles et le léopard foisonnent dans les romans et nouvelles, chacun avec une signification précise. Les chiens qui entrent en scène dans Le Sorcier signe et persiste de Camille Nkoa Atenga sont dotés du pouvoir de voir et de prévenir la mort dans le village ; le pacte de protection entre les Koungalas et la panthère dans Ma sœur la panthère de Djibi Thiam explique le fait que depuis des temps lointains, comme le dit le chef, « Les Koungalas se sont à jamais interdits de chasser la panthère, et les panthères ne se sont plus jamais attaquées à un membre de notre tribu, ni même aux animaux qui nous appartiennent » (Thiam, 1978 : 93). Ces récits confèrent à l’animal un statut qui n’est plus celui de la chair à consommer ou de la bête à domestiquer, mais celui d’un être aux attributs humains, avec une conscience, des droits et des obligations. L’intrigue principale des récits renvoie dans plusieurs cas à des scènes similaires à celles des contes africains : les monstres qui contrôlent les eaux dans La Malédiction du lamantin de Moussa Konaté, Le Chant du lac d’Olympe Bêhly Quenum et La dame d’eau de Jacques Mariel Nzouankeu ; le lac qui engloutit la foule dans Le lac des sorciers de Faustin Ipeko-Etomane ; Sandrine, la revenante qui, comme une fée, vient troubler le sommeil de Joël dans Malédiction de Sylvie Ntsame. 

Des textes sont structurés sur le modèle des contes, des mythes et des légendes. Ceux qui sortent dans la nuit fonctionne comme un conte initiatique où le héros brave un certain nombre d’épreuves pour obtenir l’objet de sa quête. Alain Nsona se propose d’effectuer un voyage à rebours vers l’an 1705, à la recherche de la dématérialisation des objets. Pour cela, il va affronter les sorciers, traverser les rivières, se métamorphoser, s’adapter au nouveau monde et surtout garder le secret. Le récit correspond au Type I du conte africain, d’après la classification de Denise Paulme : « Manque-énoncé de l’épreuve-Premier échec-énoncé de la ruse- mise en œuvre de la ruse-succès qui efface le manque initial » (Thiam, 1978 : 93). Emmanuel Tchoffogueu voit dans la stratégie narrative de ce roman le retour du conteur mythique. Il pense que « le mythe des ewusus constitue un récit ancien peu connu dont l’écrivain Mutt-Lon a fait le support merveilleux de son roman » (Tchoffogueu, 2022 : 221-233).

Le Chant du lac d’Olympe Bhêly-Quenum est reconnu comme la reprise d’un conte populaire béninois mettant en scène un village délivré par un jeune qui tue les monstres qui tyrannisent le peuple. Dans le roman, deux monstres marins exigeant régulièrement des sacrifices aux villageois sont vaincus par des piroguiers, exactement aussi comme dans le conte burkinabé, La Colline au serpent, où un serpent se plaisant à exiger chaque année un sacrifice humain est défié par une jeune fille. Le Sorcier signe et persiste de sorcier est, de l’avis de son auteur, une légende. Le narrateur confesse à la fin du roman avoir raconté « la légende de Kongolingon et Sankolo qui, l’un derrière l’autre, courent depuis lors à toutes les jambes dans la forêt de Ngoulmekong-les-trois-hameaux » (Nkoa Atenga, 2003 : 298).

Ces marques d’oralité témoignent, chez les auteurs, de la capacité à concilier deux systèmes d’écriture, laissant voir ce qui peut apparaitre comme un des traits distinctifs du fantastique dans cet espace. Les livres peuvent dans ce cas être considérés comme des lieux de synthèse entre langues endogènes et langues étrangères, entre genres endogènes et genres étrangers. La capacité à associer emprunts et originalités locales apparait alors, comme le pense Claire L. Dehon, comme un trait d’écriture à mettre à l’actif d’une intelligence africaine qui a su opérer une synthèse admirable :

Les écrivains africains emploient une langue, […] et un mode d’expression venant de France, leurs emprunts ne les empêchent guère de créer une nouvelle littérature qui réponde au goût des lecteurs locaux. En effet, leurs applications du réalisme dans les romans constituent un des exemples les plus flagrants de leurs adaptations et de leurs manipulations d’emprunts étrangers (Dehon, 2002 : 25).

Pour certains, ce métissage trahit chez l’écrivain africain une certaine ambivalence matérialisée par le choix entre « l’intimité d’une langue maternelle qu’il habite, et l’extériorité d’une langue étrangère qu’il utilise » (Howlett, 1976 : 224)entre l’ambition de préserver les normes narratives du terroir et l’urgence de faire véhiculer les idées dans des genres modernes plus propices à leur circulation et à leur diffusion. Pour Jean Dérive, il s’agit de l’expression d’une certaine ambiguïté narrative : « L’écrivain africain, en cherchant à exprimer certains aspects de sa culture originelle, par essence orale, avec des outils d’une autre culture, crée entre les deux, tout un réseau de relations ambiguës dont on trouve l’expression dans le texte même des œuvres » (Dérive, 1982 : 66). Et Bernard Mouralis de se demander « s’il n’y a pas une contradiction profonde entre recours à la tradition et création littéraire » (Mouralis, 1984 : 238). Pour d’autres critiques au contraire, il y a à travers cette hybridation, une prise de responsabilité des écrivains de créer et de maintenir, à travers le fantastique, les marques d’une tradition orale séculaire capable de mieux rendre compte du rapport au surnaturel dans leurs espaces de référence. Georges Ngal (1994 : 71) n’y voit pas autre chose que « le refus de s’insérer dans un champ linguistique et littéraire où les règles d’art, définies par d’autres, ou ailleurs, ne cadrent pas avec celles de son champ linguistique maternel et culturel ».

Conclusion

Le fantastique exploité correspond à un terroir ayant pour caractéristiques spécifiques un rapport au surnaturel fondé sur la coprésence du visible et de l’invisible et le règne de la sorcellerie, puis l’influence de l’action coloniale et l’attachement à l’oralité. Conséquemment, dans les œuvres, le visible et l’invisible se côtoient sans heurts, avec des échanges et une continuité fonctionnelle qui influencent l’organisation sociale et le fonctionnement des êtres. L’intervention du surnaturel se pose comme une réaction à une action coloniale qui a fragilisé l’organisation socioculturelle et qui surtout a porté un coup aux croyances ancestrales. L’agencement des idées obéit à une narration à la fois romanesque — issue du contact avec l’Occident — et orale puisée dans les ressources esthétiques traditionnelles. Ces différentes données appellent un double regard : celui qui appréhende les textes comme une expression harmonieuse du réel et de la magie, du traditionnel et du moderne, dans une option de valorisation de la dimension surnaturelle participant à la survie et au maintien du continuum entre forces actuelles et forces du passé, forces visibles et forces visibles, forces sensibles et forces suprasensibles, forces de la nature et forces de la surnature, forces de la vie et forces de la mort. Le deuxième regard est celui qui aborde le genre avec le sentiment d’une double ambigüité : d’abord au niveau de la critique, plus ou moins forcée à utiliser le terme fantastique, création correspondant à la base à un mode de pensée et à des convictions différents de ceux de l’espace non africain. Ambiguïté linguistique et narrative ensuite, consécutive à une espèce de croisement gênant des modes d’écriture modernes et traditionnels, au point que le lecteur soit fondé de se demander à quel genre littéraire appartiennent finalement les œuvres, et aussi si écrire le surnaturel, dans son originalité, avec ses réalités et ses mots dans une langue étrangère peu réellement refléter un ensemble de réalités codées que seules peuvent porter les langues du terroir. La dernière interrogation s’inscrit dans le débat sur l’enjeu de l’écriture des œuvres africaines dans les langues africaines.

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Crise et appropriation du français en Afrique : relation(s) interconnexion(s) et limite(s)

Crisis and appropriation of French in Africa: interconnection relationship(s) and limit(s)

Pierre ESSENGUÉ

essenguep@yahoo.fr

Université de Yaoundé I (Cameroun)

Reçu : 10/11/2024     Accepté : 15/02/2025   Publié : 15/05/2025

Résumé  

L’appropriation a connu une certaine prospérité dans les années 1990. Elle fera en effet l’objet d’un numéro de la revue Langue française après sa consécration comme concept opératoire en sociolinguistique par Jean-Pierre Cuq (1991). Sa proximité avec le concept tout aussi prospère de crise interroge sur son sens et sa pertinence. Cette réflexion se donne donc pour objectif de mettre en regard, à la lumière des productions de l’époque, les deux concepts pour tenter de dégager leurs relations, leurs influences réciproques et leur évolution au fil du temps. Nous posons comme hypothèse que la synonymie ou la relation de continuum entre les deux concepts est, à la base, une zone d’ombre qui semble conforter la thèse de l’unicité de la norme en Francophonie et renforcer le concept de conflit linguistique qui lie l’attrition du français en zone d’expansion à la détérioration de sa norme.

Mots clés : appropriation, conflit linguistique, crise, théorie des régulations, zone d’ombre.

Abstract

Appropriation experienced some prosperity in the 1990s. It will indeed be the subject of an issue of the journal Langue française after its consecration as an operative concept in sociolinguistics by Jean-Pierre Cuq (1991). Its proximity to the equally prosperous concept of crisis questions its meaning and relevance. This reflection therefore aims to co-exase, in the light of the productions of the time, the two concepts to try to identify their relationships, their mutual influences and their evolution over time. We hypothesize that the synonymy or the continuum relationship between the two concepts is, at the base, a shadow zone that seems to reinforce the thesis of the uniqueness of the norm in Francophonie and reinforces the concept of linguistic conflict that links the attrition of French in the area of expansion to the deterioration of its norm.

Keywords: appropriation, linguistic conflict, crisis, theory of regulations, shadow zone.

Introduction

Si les décennies 1960 et 1970 sont marquées, en Afrique, par un vent d’espoir de développement rapide des pays nouvellement indépendants, la décennie 1990 se caractérise par une crise tout aussi subite que violente qui ramène à la réalité de relations économiques impitoyables. Ce revirement est marqué, sur le plan linguistique, par la « délégitimation » des usages des zones d’expansion en général et des pays d’Afrique noire francophone en particulier, dont l’IFA a pourtant répertorié les usages (de bon aloi ?), laissant prospérer la thèse d’une crise du français qui a fait suite à celle de la baisse de niveau. Or, dans le même temps, en 1991, Jean-Pierre Cuq fait de l’appropriation le facteur déterminant de la mutation du français du statut de langue étrangère à celui de langue seconde. Cette mutation statutaire a pour fondement, selon lui, l’attitude des locuteurs qui, dans un statut antérieur, ne s’autorisaient pas à créer des mots nouveaux, se libèrent de cette attitude de respect pour fabriquer des mots dont ils ont besoin pour désigner les réalités de leur environnement. On peut voir dans cette attitude une tendance à donner une certaine légitimité aux locuteurs des autres statuts à influencer la norme de la langue qu’ils utilisent comme langue principale. La question centrale que nous nous posons est donc de savoir quel(s) lien(s) ces deux concepts peuvent entretenir dans les théories linguistiques qui en font usage ; en d’autres termes, ce qui peut justifier leur proximité sémantique. L’hypothèse qui sous-tend notre réflexion est que le voisinage sémantique ou la quasi-synonymie de ces deux notions est la résultante de zones d’ombre qui tendent à conforter la thèse de la prépondérance de la norme de Paris en Francophonie. Par ailleurs, cette quasi-dichotomie serait renforcée par le concept de conflit qui laisse convaincre de l’attrition du français au seul fait de la détérioration de sa norme. Dans cette critique des sources, nous opposerons, à la conception de l’appropriation de Cuq, les positions de trois contributeurs du numéro 104 de la revue Langue française, notamment : Queffélec, Manessy et Carole de Féral. Cette option, qui a l’inconvénient de ne pas rendre justice aux auteurs choisis, tant leurs idées sur la question ont évolué par la suite, nous permet cependant de réaliser une photographie de la notion à une époque de son évolution pour mieux laisser émerger les conséquences de son adoption en sociolinguistique. Nous confronterons ensuite ces points de vue aux recherches récentes sur la question, notamment les travaux de Mendo Ze (2009) et la théorie des régulations de Zang Zang (2013, 2018a et b). Quatre questions secondaires constituent les jalons de notre projet de réponse à la question principale que nous nous posons : (i) qu’est-ce qui fonde la synonymie entre les concepts de crise et d’appropriation ? (ii) quel est le niveau de pertinence du concept de crise ? (iii) le français peut-il s’adapter aux environnements des zones d’expansion en restant le français de France ? (iv) quelle pourrait être la conséquence de la rupture de la synonymie ou de la proximité des notions de crise et d’appropriation ?

Crise et appropriation : fondement d’une synonymie

Dans le langage courant et selon le Dictionnaire Universel de Hachette, l’appropriation a deux acceptions. Elle peut signifier : (i) L’action d’approprier, de rendre propre à une utilisation ; (ii) L’action de s’attribuer quelque chose, d’en devenir propriétaire. Le verbe « s’approprier » qui, par dérivation, produit « appropriation » a aussi deux acceptions : (i) un sens rare : Rendre propre à une destination et (ii) la forme pronominale qui est le sens le plus courant : S’emparer de, s’attribuer. Ces acceptions laissent percevoir deux attitudes contradictoires fondées sur les sous-entendus qu’elles véhiculent. En effet, la première acception sous-entend une idée de créativité qui lui donne une attitude positive alors que la deuxième sous-entend une idée d’accaparement, de profit, très souvent indu. La quasi-simultanéité de l’apparition des deux concepts en linguistique nous amène à interroger la synonymie qui semble se dégager de l’analyse des deux concepts dans le numéro 104 de la revue Langue française alors que l’orientation de Cuq (1991) en faisait la dénomination d’un processus nouveau, d’une réalité nouvelle. Il semble, dans cette logique, plausible de penser que la rupture avec cette première conception est le signe de la prédominance de la thèse de l’unicité de la norme de France en francophonie comme gage de survie non seulement de la langue française, mais aussi de l’idéal francophone dans son ensemble.

Une lecture des contributions du numéro 104 de la revue Langue française laisse percevoir que la notion d’appropriation ne fait pas encore l’unanimité. Sa nouveauté en fait un concept en expérimentation pour évaluer sa pertinence en sociolinguistique. Or, si Cuq (1991) en a fait un processus de légitimation de l’usage des zones d’expansion, les auteurs que nous avons choisis la considèrent davantage comme la conséquence non seulement de l’expansion territoriale et démographique du français, mais aussi de l’accroissement de ses statuts et fonctions, donc de son importance dans les zones d’expansion. C’est ce que l’on peut entendre de ces propos de Carole de Féral (1994 : 37) :

Dans le sud [du Cameroun], le voyageur peut s’étonner de la facilité avec laquelle de nombreux citadins s’expriment en français alors que dans le nord, il lui sera moins facile d’être compris, par les femmes notamment : le taux de scolarisation y est moindre et le peul (« fulfulde »), langue ethnique dominante, assume la principale fonction véhiculaire, cantonnant le français à son rôle de langue officielle. C’est donc du sud francophone, où l’on peut observer une véritable appropriation du français qu’il sera question ici.

Ainsi, pour Carole de Féral, l’appropriation est synonyme d’expansion du français avec comme conséquence logique l’attrition des langues autochtones. La typologie des locuteurs qu’elle propose confirme cette conception. Selon elle, on distingue en effet (i) ceux qui ont toujours de cette langue une utilisation restreinte et (ii) ceux qui en ont un usage vernaculaire. Elle définit par ailleurs cet usage vernaculaire comme :

Une utilisation du français qui est en train de devenir la langue principale du répertoire verbal d’un nombre croissant de citadins — dont l’acquisition, pour certains, a commencé dans la « rue » avant même d’aller à l’école — dans des situations informelles, où la vigilance métalinguistique n’a pas lieu d’exercer une forte pression normative en direction du français standard, entre les locuteurs qui partagent des sentiments d’intimité et de solidarité (1994 : 38-39).

Carole de Féral confirme ici l’acception de l’expansion statutaire et fonctionnelle du français comme le sens dominant de l’appropriation, en reconnaissant toutefois qu’à côté de la variété de référence (la norme scolaire), il existe une autre variété qui est la conséquence d’une acquisition dans le tas.

À l’attitude résolument polynormaliste de De Féral, Queffélec oppose une attitude radicalement « mononormaliste ». Il postule que l’usage réel de Centrafrique, sur lequel il travaille, serait « responsable d’un éclatement de la norme en plusieurs sous-normes partiellement concurrentes et antagonistes de la norme de référence qui reste le français scolaire “de France” » (1994 : 100). En clair, alors que les autorités académiques centrafricaines affirment transmettre la norme de référence, laissant croire que « le français utilisé en Centrafrique reste assez proche du français orthoépique et ne diffère guère de celui de la variété dite “français central” ou “français international” qu’est censée véhiculer l’institution scolaire centrafricaine », la réalité est, selon lui, tout autre :

Cette vision idyllique des choses est cependant […] loin de correspondre à la réalité et aux pratiques effectives des usagers du français en Centrafrique : il existe à nos yeux une série d’usages déviants par rapport au français central qui sont suffisamment stabilisés chez les locuteurs réputés compétents en français pour être considérés comme des éléments constitutifs de la (des) norme(s) centrafricaine(s) du français (Queffélec, 1994 : 101).

Il existe donc, selon Queffélec, un conflit de normes en Centrafrique, même s’il est nié par les autorités scolaires du pays, à l’argument des centrafricanismes de bon aloi, qui pourraient avoir pour justification « donner une légère couleur locale » au français. Ce point de vue ne prend par conséquent pas en compte un aspect que Manessy met en exergue : l’adaptation du français à l’environnement des zones d’expansion.

La perspective statutaire que ce dernier adopte dans son analyse le conduit à la conception du français comme véhicule symbolique de la civilisation moderne et lui permet de dégager deux types d’appropriations : l’appropriation « fonctionnelle » qui résulte de l’expansion statutaire et fonctionnelle du français et l’appropriation « vernaculaire » qui prend en compte la satisfaction des besoins des locuteurs, quel que soit leur statut. Il faut toutefois noter que, pour Manessy (1994 : 11), l’appropriation fonctionnelle est prépondérante dans la mesure où le français en Afrique est en situation de complémentarité avec les langues du lieu, en d’autres termes, il partage le marché avec de « médiocres instruments » dont la nomenclature reste limitée au regard des statuts et fonctions qu’elles aspirent à remplir ou que certaines autorités et une partie de l’opinion envisagent pour elles. L’appropriation « vernaculaire » ne se justifie d’ailleurs, selon lui, que par cette nécessité qui donne à ses locuteurs une certaine légitimité à proposer des normes en vue d’adapter le français à leur environnement.

Un consensus entre nos trois auteurs émerge autour de deux points de convergence : (i) la nécessité du français en zone d’expansion en général et en Afrique noire francophone en particulier par son statut de véhiculaire de grande envergure qui impose l’attrition des langues autochtones ; (ii) l’existence de variétés qui n’ont ni le même prestige, ni le même statut du fait de la prépondérance de l’usage de la France sur les usages de la « périphérie ». Ce consensus tend à convaincre que le concept d’appropriation mis en discussion a été abordé dans une perspective de continuité épistémologique qui en fait un élément du même champ que celui de la crise, son synonyme ou tout au moins un des pôles du continuum qu’il formerait avec lui. La rupture avec la conception de Cuq, qui semble à première vue superficielle, se révèle, à l’analyse, plus profonde. Alors qu’ils sont tous d’accord que l’appropriation est la conséquence de la consolidation des statuts et fonctions du français, les avis divergent sur l’étendue de la liberté des locuteurs des autres statuts sur le français et les attitudes sur leur usage.

Appropriation, oui, babélisation du français, non !

Si la perspective de Cuq laissait envisager à plus ou moins long terme l’autonomisation des variétés de la « périphérie » ou tout au moins leur évolution parallèle, la perspective de nos trois auteurs révèle qu’il n’y a pas de place pour les destins singuliers. Pour eux, les usages en francophonie doivent être hiérarchisés autour de la norme scolaire dont la référence est l’usage de France. Dans cette logique, on est obligé de concéder qu’il n’existe que deux types d’appropriations : une bonne quand elle s’applique à respecter la norme du centre et une mauvaise quand elle est orientée vers la résolution des problèmes de ces communautés de la périphérie. Or, dans les nouveaux environnements qu’il a atteints, il devait outre, s’y adapter, prendre en compte (tous) les problèmes des locuteurs de ces différentes zones. On se demande alors si le français peut s’adapter aux divers environnements des zones d’expansion en restant le français de France. Nous nous proposons, dans cette partie, d’analyser l’argumentation qui permet de construire la synonymie entre les concepts de crise et d’appropriation en posant que la peur de la babélisation du français est le fondement de cette attitude normativiste qui suggère l’unicité de la norme en francophonie comme la seule voie de survie du français dans cet espace.

Ambroise Queffélec (1994 : 101), en liant toute existence d’une norme à une catégorie sociale à laquelle est reconnu, par les autres composantes du corps social, le privilège d’imposer ses pratiques en matière de bon usage, déduit que cette catégorie, en Centrafrique, comme ailleurs en Afrique francophone, est constitué des enseignants. Il se donne donc pour objectif d’évaluer la qualité de l’usage de cette catégorie en soumettant les membres à un test en vue de mesurer le sentiment de la norme chez eux.

Ledit test, élaboré avec l’aide de conseillers pédagogiques centrafricains et français auteurs de manuels scolaires pour le primaire et le secondaire et travaillant à l’Institut national de Recherche et d’Animation pédagogique de Bangui, part d’un questionnaire réalisé par l’INRAP de Brazzaville et adapté aux réalités centrafricaines. Il est administré en avril 1992 à quarante (40) instituteurs de fin de première année, quarante (40) élèves de fin de deuxième année et à trente-neuf (39) professeurs de français en stage de formation organisé par l’ACCT. Il consiste, pour les enquêtés, à souligner les « fautes » contenues dans chacune des douze (12) phrases qui leur sont soumises et à proposer la forme exacte au-dessus, dans l’interligne, soit cinquante-cinq (55) éléments à corriger, pour un total de six mille cinq cent quarante-cinq (6545) items à identifier par les cent dix-neuf (119) répondants.

Trois catégories de fautes sont à repérer :

  • 16 fautes de graphie ;
  • 17 fautes de morphosyntaxe ;
  • 22 fautes de lexique.

Au terme de l’enquête, deux mille quatre cent quatre-vingt-quatre (2484) items ont été repérés par les enseignantssoumis au test, soit 37,95 % qui justifie la mention faible attribuée à la maîtrise de la norme par les enquêtés.

Si le test en lui-même ne pose pas de problème, l’esprit qui le sous-tend est à interroger. D’abord, il est présenté aux répondants comme « une simple enquête sur la pratique du français en Centrafrique » (1994 : 103). Dans cette logique, il s’agit d’un avis à donner sur certaines formes et non d’une évaluation de la compétence des enseignants. L’utilisation des résultats de cette recherche à des fins d’évaluation du niveau de compétence des répondants conduit ainsi à confiner l’appropriation au sens de respect de la norme de référence, ici la norme de France, au détriment d’une norme endogène considérée soit comme un désir de sabotage de la norme de référence, soit comme une incapacité à l’acquérir, soit alors comme un encouragement des locuteurs à la paresse ou à la pratique d’un français de seconde zone.

L’attitude normativiste qu’on note chez Queffélec se retrouve aussi chez Manessy. Pour ce dernier (1994 : 13), la nécessité du français a constitué la raison majeure de son adoption et de sa survie en Afrique noire francophone. Il a cependant été adopté avec une attitude scolaire de la norme qui fait de tout écart : « l’indice d’une erreur ou d’une ignorance » et l’usage populaire : « une approximation fautive ». Bien que les statuts et les fonctions qu’il occupe en fassentune langue en situation de complémentarité et de discontinuité avec les langues autochtones, son importance, consécutive à sa nécessité, permet à celui qui la parle : « d’attester son appartenance à la société moderne […], et de se situer dans l’appareil socio-politique comme participant éventuel à son fonctionnement » (Manessy, 1994 : 13).

Cette nécessité instrumentale et le prestige acquis dans les zones d’expansion en général et en Afrique noire francophone en particulier n’occultent cependant pas, selon le même Manessy, le statut de langue d’emprunt qui en fait un français régional pas comme les autres dans ce sens qu’ : « Il ressortit à une francophonie seconde en ce qu’il est parlé par les alloglottes et non par les usagers des dialectes français locaux, comme c’est le cas au Canada, en Belgique, au Luxembourg, dans le Val d’Aoste et en Suisse » (Manessy, 1994 : 11). Tout en reconnaissant le changement qui le fait passer d’objet de compétence individuelle à bien de la communauté d’une part et de savoir spécialisé à celui d’outil langagier, il insiste sur la discordance entre l’usage réel et le discours sur la norme et y voit l’indice d’une insécurité linguistique à laquelle : « n’échappent que les locuteurs dont la position sociale est marquée par des attributs professionnels ou comportementaux suffisamment sûrs, impliquant à leur tour la maîtrise virtuelle de la langue correcte, même lorsque celle-ci n’est pas effectivement manifestée » (Manessy, 1994 : 13).

Si Carole de Féral garde un soupçon de l’attitude normativiste, par le fait qu’elle considère le français de France comme la référence, elle se démarque des positions des deux autres par la différence qu’elle établit entre « acquisition des structures » qui est la conséquence de l’apprentissage sur le tas et l’appropriation qui découle d’un usage vernaculaire du français. Elle insiste aussi, à la différence des autres auteurs, sur le fait qu’il ne faut comparer que les variétés comparables c’est-à-dire : « l’usage vernaculaire du Cameroun avec l’usage vernaculaire de France — avec le “français ordinaire”, dans le sens où l’entend Gadet (1989), voire le “français populaire” (Gadet, 1992, Guiraud, 1965) et non pas avec le “français standard” et son modèle de référence plus ou moins avoué, l’écrit » (De Féral, 1994 : 39). Cette précaution permet, selon l’auteur (1994 : 46), d’éviter l’extension de la notion de régionalisme et de stigmatiser des phénomènes que l’on rencontre pourtant en France, juste parce que le locuteur est africain.

Il ressort de l’analyse de cette argumentation que la question de l’unité du français est au centre des préoccupations de nos auteurs. Pour eux, elle ne peut être maintenue que si la référence est la même. Le choix des zones d’expansion de conserver le français comme langue de grande envergure étant fondé sur sa nécessité dans ces entités, il convient de maintenir cette unité pour que survive l’idéal francophone. En définitive, le concept d’appropriation n’est pas mis en discussion mais évalué à l’aune de l’unité du français en francophonie. C’est ce qui explique la perspective de continuité épistémologique qui le consacre comme un élément appartenant au même champ que celui de crise. En d’autres termes, la proximité sémantique et référentielle entre les deux concepts est une construction qui a pour objectif de préserver l’unité du français et même de l’imposer si de besoin.

Relation crise/appropriation : et si la synonymie était ailleurs ?

La construction épistémologique de la notion d’appropriation, tout en révélant une grande convergence de vues entre les trois auteurs, laisse tout de même percevoir quelques nuances de divergence, notamment au niveau de la relation entre les variétés en présence. Si pour Queffélec, elles sont antagonistes ou concurrentes, pour De Féral, elles constituent l’indice du mode d’apprentissage ; en d’autres termes, elles coexistent et la variété sans prestige est progressivement supplantée par la variété scolaire proche de la référence. La position de Manessy apparaît dans ce sillage comme le moyen terme dans la mesure où, bien qu’il admette l’impératif d’adaptation de la langue française à l’environnement qu’il a atteint, il lui accorde le statut de langue indispensable dans ce contexte au détriment des langues autochtones. Or, il semble que l’expansion statutaire du français soit incompatible avec l’imposition d’un usage exogène, fût-il la norme des locuteurs natifs dans la mesure où la langue ne doit finalement sa survie qu’à son adaptation à l’environnement de la communauté qui l’a adoptée. L’objectif de cette partie est donc d’évaluer, à l’aune de ses facteurs, la validité scientifique du concept de crise.

La crise : une appropriation ?

Le concept de crise du français est lancé dans les années 1990 sous la plume de Gervais Mendo Ze. Emprunté par cet auteur au vocabulaire économique, il a connu une grande prospérité dans les années 1990-2000 dans la mesure où plusieurs auteurs y ont consacré leur temps de réflexion. Richard Laurent Omgba (2016 : 159) résume en neuf points les facteurs que ces différentes études ont laissé émerger :

  • la mauvaise qualité des manuels inscrits dans les programmes scolaires ;
  • l’influence des TIC ;
  • l’influence des langues locales ;
  • la crise économique des années 1980 ;
  • la situation sociolinguistique des pays de l’Afrique francophone ;
  • les errements didactiques ;
  • le manque ou l’insuffisance des infrastructures ;
  • la quasi-absence des bibliothèques ;
  • l’absence de laboratoires de langues.

L’analyse de ces facteurs laisse voir que la plupart sont le constat ou la conséquence d’un échec. Alors que les dirigeants africains envisageaient 100 % de taux de scolarisation en Afrique à l’horizon 1980, la réalité dix ans après ce deadline est de 30 % de taux de scolarisation avec, en prime, une crise économique qui laisse convaincre que ceux-ci n’ont pas pu construire un environnement capable de leur permettre d’atteindre les objectifs qu’ils se sont eux-mêmes fixés. Queffélec le dit sans ambages quand il écrit :

Les crises politiques et économiques des années 1980, conjuguées à la massification de l’enseignement, ont entraîné une quasi-faillite de l’appareil scolaire. Il s’est ensuivi une baisse de niveau considérable en français non seulement chez les élèves, mais aussi chez les maîtres dévalorisés socialement.

Ainsi, pour Queffélec, comme pour d’autres spécialistes comme Dumont et Maurer (1995), la crise est prioritairement due à l’incompétence et au manque de clairvoyance des autorités postcoloniales africaines qui n’ont pas pu/su anticiper les différentes mutations auxquelles leur pays respectif serait le théâtre. En clair, ils n’ont pas su gérer le boom de la population qui avait pour corollaire l’augmentation des besoins et la complexification des champs d’intervention de l’État central. Or, les conditions économiques et stratégiques imposées par les Puissances ne sont pas étrangères à cette quasi-faillite que l’on tente de n’expliquer que par la gabegie, la mégalomanie et très souvent par l’inexpérience des dirigeants africains[1]. Assipolo (2017 : 3) montre d’ailleurs que la crise du français est antérieure à 1961. Elle est même, selon lui, consubstantielle à l’implantation du français au Cameroun et découle d’autres crises qui sont :

  • la crise sécuritaire (la guerre est certes achevée au Cameroun, mais elle se poursuit en Europe) ;
  • la crise en enseignants formés (ceux qui occupent ces fonctions en 1914 sont tous germanophones) ;
  • la crise linguistique (qui oppose l’enseignement privé à l’enseignement public) ;
  • la crise infrastructurelle (la guerre a contribué à détruire de nombreuses infrastructures scolaires).

À ces quatre crises s’ajoute la crise stratégique qui peut s’énoncer comme la difficulté à définir l’objectif de l’éducation, le débat de fond, au cours de cette période, étant de savoir s’il est plus urgent de former une élite indigène subalterne chargée de seconder l’administration coloniale ou alors dispenser un enseignement de masse.

Ce point de vue laisse apparaître que le concept de crise en général n’est pas synonyme de celui de crise du français. Se situant à deux niveaux différents, la crise du français peut à juste titre être considérée soit comme une politique non officielle et/ou inconsciente de son appropriation dans ses différentes zones d’expansion, soit comme le refus de légitimation de ce processus[2] au nom du principe de l’unité et du prestige du français en francophonie tandis que la crise désigne l’ensemble des problèmes structurels qui se posent à ces pays. Dans une perspective scientifique, ils ne doivent donc en aucun cas être utilisés l’un pour l’autre ou l’un pour justifier l’autre.

 Le contact : un argument supplémentaire

On peut, à la suite du point de vue d’Assipolo, procéder à l’élimination de quelques-uns des facteurs mis en évidence par Omgba (2016), à savoir : (i) la crise économique des années 1980 ; (ii) le manque et l’insuffisance des infrastructures ; (iii) la quasi-absence des bibliothèques ; et (iv) l’absence de laboratoires de langues. La raison de l’élimination de ces facteurs est qu’ils datent de l’implantation du français au Cameroun. Par ailleurs, le facteur « mauvaise qualité des manuels inscrits dans les programmes scolaires » est aussi sujet à caution dans la mesure où il tend à laisser croire que la situation est meilleure dans les années pendant lesquelles les locuteurs « natifs » font la classe au Cameroun. Il reste ainsi quatre facteurs plus ou moins pertinents qui sont :

  • l’influence des TIC ;
  • l’influence des langues locales ;
  • la situation sociolinguistique des pays de l’Afrique francophone ;
  • et les errements didactiques.

En procédant par élimination/regroupement, on peut dire que l’influence des TIC, parce que récente (depuis les années 2000), n’a pas toujours été pertinente et peut, par conséquent, être relativisée à défaut d’être éliminée. Pour ce qui est de la situation sociolinguistique de l’Afrique francophone, elle peut être rapprochée de l’influence des langues locales. Quant aux errements didactiques comme facteur de dégradation de la qualité du français, elle est remise en question par les travaux d’Henri Julliot (1970) et de Claude Touzeil (1979) qui montrent que l’influence des langues locales est le facteur le plus important de la naissance des variétés alors que l’attitude normativiste la considère comme un facteur de dégradation du français.

L’influence des langues locales sur le français qui semble, mieux que les autres facteurs, résister à l’analyse donne ainsi à l’appropriation le sens de processus de vernacularisation d’une langue étrangère par un peuple qui, bien que n’en étant pas locuteur natif, en a fait sa langue principale et revendique, de ce fait, le droit de participer à la vie de celle-ci en y intégrant ses usages, indices des liens affectifs qu’il tisse avec celle-ci. Cette conception laisse accréditer la thèse d’une multipolarité[3] de la norme considérée par certains spécialistes (d’obédience normativiste principalement) comme le ver dans le fruit du prestige et de l’unité du français en francophonie. Le caractère permanent de l’influence des langues autochtones sur le français se révèle donc être le point de rupture qui consacre l’indépendance de chacun de ces concepts, du point de vue sémantique et référentiel tout au moins.

La synonymie du couple crise/appropriation à l’épreuve du conflit linguistique

Le continuum crise-appropriation est donc sans conteste porté par l’idée que l’appropriation est un processus de dénaturation du français au regard des concepts d’insécurité linguistique ou de conflit de normes qui lui sont associés chez les auteurs que nous avons choisis. Or, le sens scientifique de ces concepts voisins ou périphériques ne semble pas correspondre à l’acception sociolinguistique qui leur est reconnue. Nous nous proposons donc, dans cette partie, de réévaluer le champ de chacune de ces notions satellites à la lumière de leur acception scientifique en postulant que le processus d’appropriation peut être à l’origine d’une politique linguistique permettant le choix d’une langue étrangère comme langue officielle sans pour autant que le peuple qui l’utilise soit aliéné.

En se donnant pour objectif, dans l’analyse de l’appropriation, de : « caractériser l’usage vernaculaire des Camerounais en tentant de relever d’une part ce qui diffère de l’usage hexagonal et d’autre part ce qui est non marqué par les Camerounais » (1994 : 47), Carole de Féral reconnaît à l’usage des zones d’expansion la possibilité d’être structuré en niveaux et registres et aux locuteurs celui d’avoir un usage différent de l’usage de référence. En d’autres termes, elle reconnaît non seulement l’existence de variétés en francophonie, conséquences du contact mais aussi que ce contact n’est pas, comme le pense Manessy (1994 : 12-14), une simple alternance des langues selon les situations ou les contextes, ou de compétences séparées pour chacun des codes, mais une dynamique de cohabitation faite d’influences réciproques.

Or, pour Cadiot et Dittmar, cités par Baylon (1996 : 47) : « La variation linguistique va toujours de pair avec l’inégalité, avec le prestige et la stigmatisation, avec un jeu de positions et d’évaluations ». En d’autres termes, les positions de Queffélec et Manessy, en réfutant plus ou moins catégoriquement l’existence de variétés autres que la variété centrale considérée comme la référence, ou en en faisant des systèmes hiérarchisés, donnent un caractère idéologique à la notion d’appropriation et les notions voisines. Selon eux, en effet, ce sont les spécialistes qui évaluent la qualité de l’usage étudié (Queffélec), ce sont les modèles qui font la chasse aux éléments susceptibles de corrompre la langue française (Manessy).

C’est aussi dans ce sens qu’on peut entendre ces propos de Mendo Ze (2009) à l’entame de son ouvrage sur l’insécurité et l’appropriation : « Ce livre est le prolongement de l’ouvrage Une crise dans les crises, le français en Afrique noire francophone, le cas du Cameroun. Il en est la version revue et augmentée. » (Mendo Ze, 2009 : 11). Bien que le stylisticien reconnaisse l’existence de camerounilectes ou français camerounilectal, qu’il définit comme : « L’ensemble des usages propres au locuteur du français dans le contexte camerounais », il en restreint le champ par les concepts d’impropriétés et de fautes :

On se rend compte, aussi bien à l’oral qu’à l’écrit ; que le français pratiqué par nombre de Camerounais accuse de la présence d’impropriétés et de fautes. Celles-ci participent de la non-maîtrise des règles fondamentales du français, et […] accentuent l’insécurité linguistique (Mendo Ze, 2009 : 244).

Ce point de vue est aussi celui de Christiane Ewane Essoh (2016 : 51) qui affirme que « La notion d’insécurité linguistique recouvre généralement un ensemble de comportements relativement hétérogènes, résumés sous le terme d’inconfort », laissant entendre que la détection et/ou l’évaluation de ce sentiment incombent à un allocutaire plus compétent, à un spécialiste et/ou à une institution dédiée. Ces points de vue renforcent la thèse du conflit linguistique qui se formule en termes de détérioration et d’attrition du français. En d’autres termes, le français perdrait du terrain au profit d’une variété que les spécialistes considèrent comme la conséquence de l’insécurité linguistique.

Or, pour Labov, qui est l’initiateur du concept d’insécurité linguistique, pour Calvet (1993) ou pour Maingueneau (2009), elle est prioritairement le fruit d’une autoévaluation. C’est dans ce sens que Calvet (1993 : 47) écrit :

On parle de sécurité linguistique lorsque, pour des raisons sociales variées, les locuteurs ne se sentent pas mis en question dans leur façon de parler, lorsqu’ils considèrent leur norme comme la norme. À l’inverse, il y a insécurité linguistique lorsque les locuteurs considèrent leur façon de parler comme peu valorisante et ont en tête un autre modèle, plus prestigieux, mais qu’ils ne pratiquent pas.

L’insécurité linguistique est donc prioritairement une attitude du locuteur ou de la communauté sur son propre usage. Tout en abolissant la bipartition radicale de la communauté linguistique que prônent les spécialistes d’influence normativiste, ce point de vue prolonge celui de Bourdieu (1977 : 18) qui, en substituant au concept de la compétence linguistique celui du capital linguistique et en faisant des différents usages un rapport de forces symboliques, justifie l’émergence des conflits linguistiques en ces termes :

Les conflits que l’on appelle linguistiques surviennent lorsque les détenteurs de la compétence dominée refusent de reconnaître la langue dominante, donc le monopole de la légitimité linguistique que s’attribuent ses défenseurs, et revendiquent pour leur propre langue les profits matériels et symboliques qui sont réservés à la langue dominante. (Bourdieu, 1977 : 24).

On note ainsi que, pour Bourdieu, la situation de conflit linguistique n’implique pas qu’il y ait d’un côté un détenteur ou un producteur de norme et de l’autre un utilisateur passif ou un consommateur de cette norme de référence. Parce que l’usage est une valeur, chaque groupe possède le sien et peut, si de besoin, le faire valoir ou le défendre.

Cette situation d’égalité des locuteurs de tous les statuts à proposer des normes dans la langue qu’ils adoptent comme langue de grande envergure conforte la thèse de la « légitimité multiple ou multi-légitimité », situation dans laquelle chaque groupe est : « porteur de sa propre légitimité et connaît les normes de l’emploi correct de la variété dont il fait usage » (Zang Zang, 2018a : 36). Dans cette perspective, l’appropriation se confirme comme un concept en totale rupture avec celui de crise et s’affirme même comme un processus de politique linguistique qui : « consiste à déplacer le centre de l’extérieur vers l’intérieur » (Zang Zang, 2018a : 43). En d’autres termes, la conception du conflit comme l’utilisation d’une variété peu prestigieuse au détriment de celle qui est considérée comme prestigieuses et donc légitimée par les instances normatives et celle de l’insécurité linguistique comme le jugement de l’usage d’un tiers par une instance autre que lui-même, les consacre comme une simple « ostracisation » des locuteurs et la stigmatisation de leur usage. Quant au continuum crise-appropriation, il se révèle comme une zone d’ombre, un concept idéologique qui refuse non seulement aux langues autochtones le statut de langues en contact avec le français mais tend aussi à laisser prévaloir la norme de Paris comme gage de sa survie en francophonie.

Conclusion

La réflexion qui s’achève s’interrogeait sur la relation entre les concepts de crise et d’appropriation en sociolinguistique. L’analyse des contributions de trois auteurs du numéro 104 de la revue Langue française laisse voir que l’appropriation, apparue peu après le concept de crise, a été considérée, dans une perspective de continuité épistémologique, comme faisant partie du champ contenant, outre le concept de crise, ceux de baisse de niveau, d’insécurité linguistique et de conflit de normes entre autres. En d’autres termes, elle est apparue comme une simple relexification des concepts avec lesquels elle partage le champ et partant, leur synonyme. Il est à noter que ce point de vue se fonde sur une conception unitaire de l’usage en francophonie qui rejette le code découlant du contact avec les langues partenaires comme un système sans prestige, un bâtard linguistique sans lendemain. Or, dans la réalité de l’usage, bien que le français soit langue étrangère dans ses zones d’expansion, il y est devenu une langue du milieu par la force de la loi qui en a fait la langue officielle de la quasi-totalité des pays anciennement sous influence française. Ce statut impose au moins qu’il s’adapte aux besoins des locuteurs et/ou à l’environnement du nouvel espace investi. Il apparaît donc, que la synonymie entre les concepts de crise et d’appropriation, confine la présence du français dans ses zones d’expansion à une simple adoption de la langue, son prestige restant tributaire du respect de la norme étrangère. La création de ce concept laissait pourtant présager la désignation d’une réalité nouvelle (Cuq, 1991), comme le confirme la thèse de Zang Zang (2018a), qui en fait un processus de politique linguistique permettant aux communautés utilisant une langue étrangère de passer d’une politique de développement assimilé à une politique de développement autocentré, conférant finalement à la langue étrangère le statut de langue autochtone de fait.

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Zang Zang, P. (2018b). Du français en Afrique au(x) français d’Afrique quel(s) parcours. In FLOQUET, O. (2018). Aspects linguistiques et sociolinguistiques des français africains. Collona Studi et Recerche, 72. Roma : Sapienza Università éditrice, Studi umanistici, Studies. Dans European Linguistics (pp. 1-19.). Disponible à l’adresse : http://www.editricesapienza.it/node/7810


[1] La plupart de ces dirigeants ont très souvent eu des conseillers blancs dans leur entourage dont l’influence n’avait d’égal que la puissance de leur pays d’origine, qui est très souvent l’ancienne métropole du pays considéré. La question que l’on se pose est donc de savoir quel est le mode de recrutement de ces conseillers spéciaux. On peut aussi se demander ce qui justifie leur influence si ce ne sont les dispositions pertinentes d’accords secrets signés au moment de l’Indépendance. Dans ces conditions, on est bien en droit de se demander qui doit être tenu pour responsable dans la faillite des systèmes postcoloniaux. Mais la question ne se pose que dans la forme dans la mesure où les dirigeants africains et l’élite en général semblent s’être rendu coupable de complicité de la recolonisation de leur pays et y ont même joué un rôle actif en relayant les théories et l’idéologie qui la portaient.

[2] Cette conception unitaire de la norme se fonde sur une attitude vis-à-vis du français d’Afrique que Zang Zang (2018b : 10) qualifie de « ségrégationniste ». Pour cet auteur, les tenants de cette attitude considèrent que : « La langue française est la propriété des locuteurs natifs qui seuls ont le droit de créer ou de la modifier. L’Africain est un locuteur non natif et donc illégitime. Cette attitude est celle des théoriciens et des praticiens de l’apartheid en Francophonie (Renard, 2001) ».

[3] Zang Zang (2018a) parle, lui, de légitimité multiple que nous reprenons plus bas.

De la construction du groupe nominal (GN) aux mécanismes du sens autour de la Covid-19

From the construction of the nominal group (GN) to the mechanisms of meaning around Covid-19

Simplice Aimé KENGNI

Kengni21@gmail.com

Université de Yaoundé 1 (Cameroun)

Reçu : 10/11/2024     Accepté : 15/02/2025   Publié : 15/05/2025

Résumé  

La présente étude effectue une analyse morphosémantique des groupes nominaux générés autour de la Covid-19 dans l’espace Cameroun (à travers la presse écrite, les conversations ordinaires, et la comédie). Pour y parvenir, le matériau linguistique recensé est analysé à l’aune de la démarche morphologique et sémantique théorisée par Patrick Charaudeau (2019) à travers la grammaire du sens et de l’expression. Ainsi, exploitant les données recueillies dans la presse écrite, la comédie et dans certains forums WhatsApp en contexte Covid-19, le présent article pose que, pour des visées communicationnelles, outre les procédés normatifs de construction du GN, les locuteurs travestissent le signifiant et le signifié de certaines unités lexicales.  

Mots-clés : Groupe nominal, norme, usages, cognition, visée communicationnelle

Abstract

This study conducts a morphosemantic analysis of the noun phrases generated around Covid-19 in Cameroon (through the written press, ordinary conversations, and comedy). To achieve this, the linguistic material identified is analyzed using the morphological and semantic approach theorized by Patrick Charaudeau (2019) through the grammar of meaning and expression. Thus, using the data collected in the written press, comedy, and in certain WhatsApp forums in the Covid-19 context, this article posits that, for communicational purposes, in addition to the normative processes of constructing the GN, speakers disguise the signifier and the signified of certain lexical units. 

Keywords : Noun phrase, norm, uses, cognition, communicational purpose

Introduction

La pandémie du coronavirus a créé un choc sans précédent dans l’actualité de cette première moitié du XXIsiècle. Comme tous les maux qui ont frappé l’humanité par le passé, elle a inscrit dans la langue un lexique riche et diversifié ; ce qui a contribué, dans les pratiques langagières quotidiennes, à la construction du Groupe nominal (GN) autour de la Covid-19. Par ailleurs, si lexicologues et lexicographes ont tout de suite acté l’enregistrement de certains de ces mots dans le dictionnaire de la langue française, actant de ce fait leur normativisation, il convient tout aussi de souligner que d’autres termes dérivés, pour des besoins de communication, ont été créés. Ceux-ci, tributaires de l’univers référentiel ou de la conjoncture ambiante, impressionnent par la reconfiguration phonique, morphologique ou sémantique qui caractérise leurs structures. C’est le cas du florilège de termes qui ont été observés dans les usages à travers la presse écrite, les conversations ordinaires, la comédie, et qui suscite matière à réflexion. En effet, quels sont les procédés de construction du GN et de reconfiguration sémantique mobilisés par les différents locuteurs pour désigner la pandémie et ses corollaires ? En se fondant sur la théorie des formes et du sens, développée par Patrick Charaudeau (2019) dans Grammaire du sens et de l’expression, et sur l’hypothèse cognitiviste issue du fonctionnalisme linguistique, le présent article conjecture que, pour atteindre des visées communicationnelles, les locuteurs usent non seulement des procédés normatifs de construction nominale, mais aussi travestissent le signifiant et le signifié de certaines unités lexicales. Tout en reprécisant les sources du corpus et l’approche théorique, cette réflexion décryptera tour à tour les procédés normatifs de construction des GN autour de la Covid-19, les mécanismes de travestissement du signifiant et les procédés de reconfiguration sémantiques, et enfin en établira l’enjeu et le bilan normatif.

Ancrage méthodologique 

Cette réflexion sur la pandémie à coronavirus couvre deux années phares (2020-2021) au cours desquelles la grande communication médiatique et la récupération au niveau des usages locaux ont été faites autour de la crise sanitaire. Ainsi, les données que nous avons collectées se concentrent dans cet espace de temps déterminé.

Du choix des supports d’étude 

Avec l’apparition de la Covid-19, les structures gouvernementales et médiatiques, les artistiques, et d’autres usagers de la langue ont manifesté un intérêt pour la dénomination de cette pandémie tant en langues officielles, qu’en langues locales (Mamadou Drame, Moussa Diene, 2021 : 43). Au niveau du Cameroun, au-delà des termes attestés par le corps médical et parfois intégrés dans les dictionnaires de référence, diverses formes nominales tentant à adapter, à expliquer la pandémie et à sensibiliser les populations, ont vu le jour. Qu’il s’agisse des médias, des textes officiels, des chansons populaires, des récupérations humoristiques sur des scènes de spectacle, des communiqués à caractère scientifique et bien d’autres encore, nous avons observé une véritable entreprise de construction nominale et de mécanisme du sens autour de la maladie. Notre corpus, qui se caractérise par la forte pression des usages sur la forme et le sens des GN recensés, a été extrait des titres et contenus de la presse écrite locale, de certains communiqués officiels, des chansons et comédies populaires, des foras de discussions WhatsApp auxquels nous appartenions ; tous ayant en commun de traiter de la question abordée dans le réduit de cet article. 

Du corpus à son approche théorique et méthodologique

Le corpus a été bâti à partir d’un matériau constitué des groupes nominaux (GN) attestés d’une part, et des groupes nominaux émanant du travestissement morphologique et sémantique opéré par les usagers de la langue d’autre part ; tous visant à désigner la Covid-19 et ses dérivés. Globalement, leur choix se justifie non seulement par leur particularité formelle, mais aussi par les différents enjeux qui entourent leur emploi en contexte. Du point de vue théorique, cette étude se fonde sur la théorie de la construction des formes et du sens, développée par Patrick Charaudeau (2019). En effet, celui-ci par du fait que les usagers de la langue d’une communauté ne cessent de faire bouger leur langage et plus particulièrement leur lexique pour répondre aux besoins de communication. Aussi doivent-ils nommer de nouvelles réalités linguistiques pour rendre compte d’expériences ou de réalités nouvelles. D’où la création des signes qui auront « une fonction référentielle, plus ou moins objective […] et une fonction d’expressivité, plus ou moins subjective » (2019 : 65). Les formes linguistiques étant toujours créées à partir d’une autre forme existante dans le langage, Patrick Charaudeau (2019 : 67) explique qu’ 

Il n’y a pas de création ex nihilo, pour la bonne raison que c’est le sens qui est en jeu dans toute création linguistique et que toute forme est associée au sens. […] Les procédés de construction des formes linguistiques s’expliquent donc en fonction de deux facteurs : l’un d’ordre structurel […] ; l’autre corrélatif du précédent, d’ordre sémantique.

Fort-à-propos, Charaudeau décline deux types de procédés :

  • Les procédés de transformation de la forme : la dérivation (préfixation, suffixation), la composition, l’abréviation (ellipse, troncation, sigles) et l’emprunt.
  • Les procédés de transformation du sens : le codage métaphorique, le jeu de l’homonymie, de la polysémie, du calembour, etc.

Conscient que certaines formes linguistiques générées autour de la Covid-19 ont été volontairement construites et montées de toutes pièces par certains locuteurs avec impact sur le signifiant, le sémantisme et la pragmaticité des constructions nominales résultantes, certaines données ont été analysées à l’aune de l’hypothèse cognitiviste[1]. Celle-ci représente l’autre face du fonctionnalisme linguistique moderne. Fort à propos, Alain Rouveret (2004 : 70-71) note ce qui suit :

On sait que, pour les linguistes fonctionnalistes, la structure interne des langues et leur grammaire sont pour une large part déterminées par les fonctions de communication et d’interaction qu’elles remplissent. Puisqu’il s’agit de clarifier la relation entre forme et fonction et que seules les fonctions influent sur la structure grammaticale, le fonctionnalisme est conduit, à travers le langage, à traiter de la signification et des représentations symboliques ou mentales. C’est pourquoi, selon ses représentants, il prend place naturellement dans la constellation cognitive.

 Cette approche, dans notre orientation, prend en considération le « penser » et l’« appréhender » de l’individu dans l’analyse des structures qu’il réalise.

Des procédés normatifs de construction des GN autour de la Covid-19 

Le présent titre cible les procédés de construction des formes qui ont participé à la création des unités lexicales pour désigner la pandémie du coronavirus et tous les mots dérivés de celle-ci. Pour rester cohérent aux données corpusielles, nous retenons ici la composition nominale et les formes émanant des libertés orthographiques dans l’écriture du GN « Covid-19 ».

 De la composition nominale autour de la Covid-19 

Dans le processus de création des formes pour désigner la Covid-19 et ses dérivés, la composition nominale apparaît comme l’un des procédés normatifs mis à contribution pour obtenir des GN. En effet, pour Patrick Charaudeau (2019 : 73), « la composition se caractérise par le fait que des mots sont construits à partir d’autres mots qui existent de manière autonome dans le lexique. » En ce qui concerne la Covid-19, plusieurs formes de composition ont été mobilisées. 

Les composés soudés

Ces formes résultent de la soudure graphique des éléments constituants. Pour Patrick Charaudeau (2019 : 74), cette composition « consiste à accoler morphologiquement deux mots » et « peut entrainer ou non une modification du signifiant de chacun des mots. ». Les vocables obtenus se présentent, pour reprendre Robert Besson (1986 : 74), « comme des noms ordinaires ».

C’est dans cette logique que sont bâties les formes qui suivent.

E1 : « Corobusiness : le Cameroun complètement hors-jeu » (Radio Balafon, 9 mars 2021)

E2 : « Protocole du coronavirus : un “‘Covidgate” en perspective » (La Nouvelle Expression no 5441, 8 avril 2021, p. 1)

Dans le premier cas, le GN « corobusiness » est le produit de la soudure de deux lexèmes. Le premier « coro » (forme tronquée de « corona »), et le second « business » forme anglaise du mot « affaire ». Le GN obtenu exprime les diverses affaires ou activités lucratives menées autour de la pandémie du Covid-19.

La seconde occurrence, « covidgate », émane quant à elle de la soudure des lexèmes « covid » et du suffixe de forme anglaise « — gate » et exprime du point de vue sémantique, les différents scandales autour de la gestion de cette crise sanitaire.

Les composés bi-nominaux

Cette forme de composition relève de la juxtaposition des constituants qui participent à la construction d’un nouveau GN. Pour Patrick Charaudeau (2019 : 75), qui les considère comme des mots composés à forme composée, « ils peuvent être classés selon leur valeur grammaticale résultative quelle que soit la nature de leurs composants. » Ceux relevés dans notre corpus ont valeur de nom et se présentent :

  • Soit sous la configuration [Nom + Nom]

E3 : « Corona Business. Le nouvel ordre mondial » (L’indépendant no 580, 15 mars 2021, p. 4).

E4 : « Fonds Covid : le FMI impose un audit » (Le Jour no 3394, 8 avril 2021, p. 1).

  • Soit sous la configuration [Nom + adjectif]

E5 : « Avec l’animosité qui anime certains fora, mieux vaut observer un confinement buccal » (Forum whatsApp, Lomé family, 2020).

Notons que, si les composés « corona business » et « fonds Covid » ont conservé leur signifié, le composé « confinement buccal », quant à lui a subi un transfert de sens et signifie dans ce contexte : « garder le silence ».

Les composés à trait d’union

Élément fondamental et indicateur par excellence de la composition nominale, le trait d’union selon Marie-Françoise Mortureux (1997 : 170) traduit « l’autonomie de chacun des composants et le lien étroit qui les unit. » ; comme on peut le percevoir, le trait d’union, en plus de contribuer à la construction nominale, établit un lien sémantique entre les constituants ainsi réunis. Trois cas de figure ont été relevés : 

E6 : « Depuis le début de cette affaire, nous sommes en coro-congé. » (Forum WhatsApp, LMF des étudiants d’esp1, 2021) 

E7 : « Covid-gate : le gouvernement camerounais jette 836 millions de FCFA par la fenêtre. » (Le Messager no 2043, 29 août 2020).

E8 : « Après cette pandémie, on verra naître plusieurs corona-villas. » (Forum 2.0 MINESEC/DUB, 2020)

Dans ce processus de construction du GN, les unités « coro-congé » et « corona-villas » sont des échantillons d’exemples qui témoignent de ce que la construction nominale, dans ce contexte, s’opère par rapprochement sémantique des termes régis par des liens consécutifs. En effet, si l’on se réfère au contexte dans lequel ces unités lexicales ont été générées, on pourrait se rendre à l’évidence du rapport consécutif qui a permis d’unir chacun des constituants. Ainsi, dans le premier cas, « corona » implique « congé »[2] tandis que, dans le second, la gestion de pandémie du « corona » en contexte camerounais a eu pour corollaire la construction des « villas » par les acteurs.

Composés prépositionnels

Certains GN construits autour de la Covid-19 ont été structurés sous la forme [nom + préposition (+ dét) + nom]. Dans cette architecture, la préposition, comme le souligne Brigitte Kampers-Manhe (2001 : 106), oriente « la relation à exprimer entre les deux substantifs. » Et selon les cas, la préposition de jonction peut exprimer : l’origine, l’espace ou la caractéristique. Observons à juste titre l’exemple qui suit :

E9 : « C’est la maladie des blancs. » (Ulrich Takam, Lettre aux mbenguistes[3])

Dans la structure nominale « maladie des blancs » bâtie autour d’une coalescence relative, la préposition « des » qui joint les deux constituants, exprime l’origine. On assiste à un codage métaphorisant qui permet non seulement d’établir une relation de contigüité entre le coronavirus et la « maladie des blancs », mais surtout à une indication de précision sur l’origine ou la provenance de la maladie.    

La liberté orthographique dans la représentation des unités lexicales 

Depuis le XVIe siècle, notent Martin Riegel et alii (2009 : 121),

Des grammairiens, des pédagogues et des écrivains ont dénoncé l’arbitraire et l’incohérence de l’orthographe française. Pour beaucoup d’entre eux, les hasards ou les caprices de l’histoire ne permettent guère de dégager des régularités et les règles semblent s’atomiser en de nombreux faits particuliers ou se diluer dans une mare d’exceptions, généralement imprévisibles si l’on ne s’appuie pas sur des connaissances historiques ou étymologiques.

Nina Catach (1978 : 53), quant à elle, relève que l’orthographe « n’est pas seulement un code ou une institution sociale, mais c’est un ensemble complexe de signes linguistiques […] un système de systèmes. ». À cet effet, elle suggère que l’orthographe devrait être mise en rapport avec trois sortes d’unités linguistiques : le phonème, le morphème et le lexème.  

Ce qui impressionne dans l’usage de l’élément étudié ainsi que celui de ses dérivés dans la presse écrite camerounaise, c’est la liberté que se donnent les rédacteurs/locuteurs dans le traitement de leur orthographe.

L’irrégularité de l’orthographe

La question d’irrégularité orthographique est marquée par les diverses représentations graphiques du GN « Covid-19 ». Aussi peut-on poser les questions suivantes : avec ou sans trait d’union ? En structure simple ou composée ? Observons à cet effet les données recueillies.

E10 : « Prise en charge du Covid-19. Comment les malades sont soignés à ORCA. » (Échos Santé no 345, lundi 29 mars 2021, p. 1)

E11 : « Lutte contre la Covid 19. Le gouverneur va en guerre contre la pandémie à Maroua » (Échos Santé no 242, 22 mars 2021, p. 9)

E12 : « Le Covid n’est pas différent du rhume que nous développons tous les jours. » (Le messager no 5619, 28 septembre 2020, p. 5)

Les occurrences ciblées permettent de mettre en évidence une orthographe non stable dans la représentation graphique du vocable qui fait l’objet de l’étude. Ainsi, qu’il s’agisse de « covid-19 », de « covid 19 » ou de « Le Covid », chacun de ces groupes nominaux semble bien attesté et circule sans heurt dans les communications écrites.

Diversité orthographique pour une même structure dérivée

La diversité formelle qui caractérise la représentation orthographique du mot « covid-19 » s’observe aussi au niveau des structures dérivées. L’analyse du corpus nous a permis d’en isoler un nombre non négligeable.

E13 : « Lutte contre le coronavirus : les médecins disent oui au vaccin anticovid-19. » (Échos Santé no 345, lundi 29 mars 2021, p. 1)

E14 : « Vaccin anti Covid-19 : Dr Manaouda joue la carte de la prudence. » (Échos Santé no 340, 15 mars 2021, p. 8)

E15 : « Vaccin anti Covid-19. Le choix cornélien du gouvernement. » (La Revue du patriote Hebdo no 147, 25 mars 2021 p. 1)

E16 :« Vaccination ANTI-COVID 19. Le Cameroun recule face à une dose mortelle. » (Terre promise Hebdo no 0026, 16-22 mars 2021, p. 1)

E17 : « Vaccin anti-covid-19 : la vrai-fausse polémique. » (Le Messager no 5723, 11 mars 2021, p. 6)

Au vu de ces occurrences, l’homogénéité orthographique n’est pas de mise tant dans l’emploi local du GN « Covid-19 » lui-même, que pour les structures dérivées qui en découlent. Bien plus, ce qui retient l’attention tout en confirmant l’hypothèse de liberté qui habitent les rédacteurs, ce sont les exemples (E13) et (E14) où, pour un même journal, apparaît un double traitement orthographique.   

Du travestissement du signifiant des groupes nominaux

Nous regroupons ici des procédés de transformation intentionnelle de la forme ou du sens des différents GN utilisés pour désigner la pandémie. C’est là qu’entre en jeu le travail cognitif du sujet écrivant ou parlant qui interpelle l’acuité visuelle, auditive ou cognitive de l’interlocuteur dans l’interprétation et la saisie des unités linguistiques manipulées. En effet, constituant de véritables néologismes, les mots générés rentrent dans la catégorie de ce que Denis Delphine et Anne Sancier-Château (1994 : 323) présentent comme « création de nouveaux éléments lexicaux hors des mécanismes décrits jusque-là ». Nous retenons dans le cadre de cette étude trois procédés majeurs : la troncation, la dislocation inversée de la structure nominale et le travestissement paronymique des formes générées. 

La troncation

Considérée comme procédé de formation de mots par abréviation d’un segment, la troncation, selon Olivier Soutet (1997 : 255-256), « consiste à soustraire au mot de base une ou plusieurs syllabes finales […] ou plusieurs syllabes initiales. ». Plusieurs cas de figure ont été relevés, allant des formes d’abréviations simples aux formes combinées d’abréviation et de composition. 

La troncation de la syllabe finale 

Procédé de réduction le plus usuel, cette forme de troncation encore appelée troncation par apocope porte sur la soustraction de la syllabe finale de l’unité lexicale. 

E18 : « Coro-Coro ! pars chez-vous, pourquoi tu fais les gens se cachent ? » (MC Takus, comédie musicale, 2020).

Dans cette occurrence, le mot « corona » a subi une troncation de la syllabe finale pour devenir « coro ». La morphologie qui en résulte est elle-même dupliquée (« coro-coro ») par le locuteur (comédien)[4] pour des raisons d’harmonie musicale.  

Troncation de la syllabe médiane + variation flexionnelle

Cette construction se traduit par la troncation de la syllabe médiane du GN auquel le locuteur adjoint un morphème grammatical de terminaison. On semble, comme le souligne Olivier Soutet (1997 : 255), « être très près de la suffixation ». 

E19 : « Attention “‘Mbom” avec ton corona-là, il ne faut pas me corovirusser gars ! » (Forum WhatsApp, LMF des étudiants d’esp 1, 2021). 

L’analyse permet d’isoler d’une part, le morphème de base de nature lexicale (« coronavirus ») qui a subi une troncation médiane pour devenir : « coroviruss- », et d’autre part, le morphème grammatical de désinence verbale « -er » qui indique une construction infinitive. La construction finale donne lieu à la forme verbale « corovirusser », qui traduit une action de contamination au coronavirus.

Troncation de la syllabe finale d’un nom + juxtaposition/soudure d’un autre nom

Le processus de création nominale se traduit dans ce contexte par la combinaison d’un nom tronqué et d’un autre entier, par juxtaposition ou par soudure des éléments. Le résultat donne lieu à un GN composé qui fonctionne en toute autonomie morphologique et sémantique.

E20 : « Depuis le début de cette affaire, nous sommes en coro-congé » (Forum WhatsApp, LMF des étudiants d’esp 1, 2021) 

E21 : « Corobusiness : le Cameroun complètement hors jeu » (Radio Balafon, 9 mars 2021)

Les GN : « coro-congé » et « corobusiness » apparaissent chacun comme une association ludique de deux substantifs sémantiquement distincts à la base, pour construire une nouvelle unité lexicale morphologiquement autonome et sémantiquement motivée.

La dislocation inversée de la structure nominale

Elle consiste en la déconstruction de la structure nucléaire du mot de base, en segmentant et inversant les éléments nominaux. Le GN obtenu s’apparente à une construction Nom + expansion. 

E22 : « Coronavirusvirus corona tu as tout gaté ! » (Fingon Tralala, comédie musicale, 2020).

E23 : « Breaking news : Le responsable du département scientifique d’Eneo informe l’opinion publique qu’il a été démontré que virus corona ne voit pas dans le noir. » (Forum whatsApp, 2.0 MINESEC/DUB, 2020).

Les deux occurrences ci-dessus nous permettent d’observer l’éclatement du GN « coronavirus » (article 0 + nom) pour donner lieu à « virus corona » (nom + nom). Dans cette dernière formulation, le second nom apparait comme une expansion nominale. La construction nominale obtenue, qui s’apparente à un comique de mot, vise à créer de l’humour et la détente. 

Travestissement paronymique des formes nominales

La paronymie, selon la perception de Martin Riegel et alii (2009 : 925), « peut être définie comme une homonymie incomplète entre deux mots qui ne se distinguent que par une partie minime de leur signifiant […] Elle est à l’origine de confusions, de lapsus, mais aussi de jeux de mots. ». Apprécions à cet effet les structures nominales ci-dessous : 

E24 : « Je vous jure que cette pandémie risque nous empêcher de monter dans une Toyotacorona » (Forum WhatsApp, LMF des étudiants d’esp1, 2021) // « toyotacorona » ≅ « toyota corolla ».

E25 : « Pour éviter corona, faites attention aux chauves-souris « interexpress » (Forum whatsApp, Lomé family, 2020). // « interexpress » ≅ « inter-espèces »

E26 : « On vous dit de vous protéger en utilisant des gels hydro-électriques » (Forum whatsApp, Lomé family, 2020). // « Gels hydro-électriques » ≅ « gels gydro-alcooliques »

E27 : « Cette maladie des blancs est un autre virus coronial. » (Forum whatsApp, 2.0 MINESEC/DUB, 2020).   //  « virus coronial » ≅ « virus colonial »

Les travestissements volontaires du signifiant des GN riment plus avec jeux de mots, l’objectif étant de faire des rapprochements imitatifs avec un objet de marque (E24) ; d’ironiser sur des lapsii langae survenus dans les propos de certaines personnalités publiques (E25, E26) ; ou enfin d’éveiller des suspicions sur l’origine et l’objectif de la pandémie (E27).

Globalement, ces procédés analysés jusqu’ici portent sur la transformation de « la substance de l’expression »[5] des mots utilisés pour désigner la pandémie. En jouant ainsi sur le signifiant des mots, les différents sujets parlants créent des néologies qui contribuent à la mise à disposition de la communauté linguistique, d’un lexique propice à la désignation des situations nouvelles. Au-delà de ces procédés de transformation de la forme des mots, sont aussi mis à contribution, les procédés de transfert du sens. 

Des procédés de reconfiguration sémantiques des GN

Au de-là de la construction nominale qui nécessitent, comme nous l’avons vu plus haut, des opérations linguistiques, se dessine aussi une autre forme de néologie qui met en branle des mécanismes et procédés de transferts de sens. En effet, tout en gardant le signifiant des mots et groupes de mots existants, le sujet parlant travestit intentionnellement le signifié de ceux-ci pour atteindre ses objectifs de communication. Pour y parvenir, « les acteurs du langage jouent avec les mots, font des comparaisons, créent des images, transgressent ou subvertissent le sens commun des mots » (Charaudeau, 2019 : 85). Aussi avons-nous regroupé plusieurs procédés de transferts de sens.

 La (re)précision du sens du GN par substitution nominale

Elle consiste, pour l’écrivant ou pour le sujet parlant, à substituer dans le groupe nominal un nom par un autre de sens voisin, mais susceptible de créer une polémique dans l’esprit. En effet, comme le souligne Patrick Charaudeau (2019 : 50-51), « au-delà des controverses techniques, on posera que du point de vue de la signification, des actes de langage : il n’y a pas de synonymie absolue ; c’est-à-dire qu’il n’existe pas, dans quelque contexte que ce soit, plusieurs mots ayant exactement le même sens. […] Lorsque deux mots sont jugés équivalents, dans un contexte donné, on peut supposer qu’il existe toujours une différence sémantique. ». C’est à l’aune de cette mise au point qu’on pourrait apprécier la construction qui suit :

E28 : « En réalité, nous n’avons pas de PROBLÈME de CORONAVIRUS au Cameroun, nous avons plutôt une QUESTION de CORONAVIRUS » (Forum whatsApp, 2.0 MINESEC/DUB, 2020)

Le jeu de substitution nominale (« problème » ≠ « question ») auquel se prête ici le locuteur vise à marquer la distanciation sémantique qui existerait entre les deux lexèmes : « problème »/« question », malgré leur synonymie. En effet, il s’agit d’un jeu d’esprit qui surfe sur le croisement des évènements[6] que seuls le contexte d’énonciation et l’acuité mémorielle de l’interlocuteur pourraient permettre d’élucider.

 Le codage périphrastique du nom

La périphrase consiste à expliquer par une locution un nom, un objet ou un lieu. Concrètement, on s’en sert pour exprimer ce qu’on ne veut pas dévoiler directement. Dans notre contexte, le GN explicatif qui sert de voile a tout de même quelques propriétés sémantiques du nom qu’il explique. Observons ces occurrences qui permettent de reprendre par périphrase le nom Covid-19 :

E29 : « C’est la maladie des blancs. » (Ulrich Takam[7])

E30 : « Contribution à une extinction de l’ennemi invisible par le modèle de la débrouille » (La Nouvelle Expression no 5229 du lundi 2 juin 2020, p. 10)

Les GN « maladie des blancs » et « l’ennemi invisible » sont des reprises voilées de la structure substantive Covid-19. Pour y parvenir, les locuteurs surfent sur la proximité des propriétés sémantiques [(+ maladie, + étranger, + dangereux, + invisible)] existant entre le nom de départ (Covid-19) et les GN périphrastiques d’arrivée pour établir les équivalences. Dans l’un ou dans l’autre cas, ce procédé vise à indexer, à critiquer et à sensibiliser. 

 Le jeu de la paronymie

Dans cette construction, le locuteur choisit de substituer, dans une structure connue, un mot par un autre de son voisin, créant ainsi un jeu de mot et d’esprit susceptible de semer la confusion par rapport aux attentes cognitives de l’interlocuteur. Dans ce traitement phonético-sémantique, il n’y a pas « d’intersection sémantique entre le sens de chacun des signes » (Patrick Charaudeau, 2019 : 62). Pour ce phénomène, une occurrence a retenu notre attention :

E31 : « À vos masques. Le point sur le relâchement des mesures barrières. » (Le Jour no 3375 du 11 mars 2021, p. 2-3)

Dans cette construction prépositionnelle (préposition + GN), le nom « masques », l’un des substantifs les plus utilisés en contexte Covid-19, vient se substituer au nom « marques » qui rentre dans la construction plus connue et intégrée dans l’esprit commun : « à vos marques ! ». Ainsi, le contexte d’énonciation s’y prêtant et le rapprochement phonique aidant, le mot « masques » s’est vu facilement intégrer et contribue à l’élaboration d’une nouvelle structure qui sied.   

 Le jeu de la polysémie

En synchronie, la polysémie désigne le fait qu’un même signifiant (lexical) recouvre des signifiés différents entre lesquels existe « une intersection sémantique »[8]. Nous parlons ici de jeu de polysémie dans la mesure où le mot nouveau, pour reprendre l’expression de Patrick Charaudeau (2019 : 64), « s’inscrit dans un domaine d’expérience différent de celui du mot d’origine, ce qui crée une grande distance sémantique entre les deux mots, et cette distance peut faire oublier la motivation départ. ». Les mots et groupes de mots qui suivent s’inscrivent donc dans une logique de « polysémie de sens »[9] 

E32 : « Débat covidé ! Malgré tout ce qu’on bavarde sur les médias. » (Forum WhatsApp, 2.0 MINESEC/DUB, 2020)//Covidé = sans issue.

E33 : « Il y a trop de photocopies à faire ce semestre, encore avec nos poches confinées ! » (Forum WhatsApp, LMF des étudiants d’esp1, 2021)//Confinées = vides.

E34 : « À vrai dire, hein, certaines personnes dans ce forum préfèrent le cache-nez/masque. Ce sont de vrais sous-marins » (Forum WhatsApp, Lomé family 2020)//Le cache-nez/masque = le silence.

En observant chaque mot ou groupe de mots, on remarque en s’inspirant du contexte d’énonciation que les locuteurs ont procédé pour chaque cas à un processus de désémantisation/resémantisation ; l’objectif étant d’inscrire en chacune des unités lexicales le sens qui correspondrait au besoin de la communication. À cet effet, les différents GN (« covidé », « confinés », « le cache-nez ») puisés dans le champ Covid sont réemployés dans d’autres contextes de communication avec une distanciation sémantique fort remarquable.  

Après les précédentes analyses, il en ressort que les jeux de reconfiguration sémantique ont une portée cognitive. En effet, en travestissant le signifié, ils visent : soit à interpeler l’intelligence des uns et des autres sur les non-dits, soit à orienter le regard sur ce que serait en réalité cette pandémie, soit enfin à désigner ses véritables victimes. 

Quel bilan au-delà de la construction des mots et des mécanismes du sens ?

  • Réaliser les objectifs socio-pragmatiques du langage

La construction des syntagmes nominaux suite à l’avènement de la pandémie Covid 19, sonne comme une alerte significative sur la question de l’utilité sociale de la langue qui doit répondre aux besoins de communication de ses usagers. En fait, si les structures substantives générées sont employées pour identifier le fléau lui-même et en décrire les situations advenues autour, il en ressort qu’au-delà de l’intérêt pour les communications sociales, le véritable enjeu est celui de la dénomination. Ce qui justifie cette remarque de Jean Marouzeau (1969 : 13) : « Le mot nouveau trouve parfois sa justification dans le besoin qu’on a d’énoncer des notions jusque-là inexprimées ». Sur ce, devant une situation nouvelle, intégrant des réalités aussi nouvelles que complexes comme celles de la Covid-19, la langue en mettant en branle des mécanismes normatifs de construction nominale, doit aussi jouer avec la pression de l’usage et du contexte pour parvenir à nommer les réalités nouvelles. 

  • Quel bilan normatif ?

Comme on a pu le percevoir tout au long de cette réflexion, en plus des mécanismes normatifs de construction nominale pour désigner la pandémie, sont aussi entrés en jeu le génie constructiviste propre à l’esprit humain, ainsi que les pressions de l’usage en contexte. C’est ce qui pourrait justifier l’enjeu socio-pragmatique de l’emploi et de la création de certaines formes nominales observées. 

Toutefois, si les locuteurs se sont appuyés sur des procédés normatifs pour bâtir certains groupes nominaux autour de la Covid-19, le cas des formes générées par des procédés de travestissement ludique restent cependant à questionner. Car, pour reprendre Jean Marouzeau (1969 : 102), si « la création des mots nouveaux est une nécessité évidente, vu que le matériel des notions à exprimer se renouvelle incessamment », « la difficulté est de fixer la limite aux innovations. » À ce niveau, seules la pertinence des usages et leur valeur expressive en adéquation avec les lois de fonctionnement de la langue et les attentes de la norme restent des paramètres non négligeables pour la légitimation des formes créées. 

Conclusion

En conclusion, il convient de rappeler qu’il était question d’analyser les procédés de construction du Groupe nominal (GN) ainsi que les mécanismes du sens autour de la Covid-19 dans l’espace Cameroun, afin d’évaluer l’enjeu et d’en établir le bilan normatif. À travers une analyse morphosémantique fondée sur la théorie de la construction des formes et du sens, développée par Charaudeau (2019), et appuyée par l’hypothèse cognitiviste, les différents procédés de formation du groupe nominal et de transfert du sens ont été passés en revue. De ces analyses réalisées à partir d’un corpus de sources diverses, il en ressort que le florilège de construction nominale observé autour de la pandémie Covid-19 vise un objectif clair : dénommer une réalité nouvelle et lui donner un sens. Si tout ceci permet de confirmer le génie cognitif et constructiviste de l’esprit humain qui adapte la langue à ses besoins de communication, il n’en demeure pas moins vrai que la norme, se voit interpelé pour arbitrer, stabiliser et fixer les usages qui se créent en fonction de leur fréquence, de leur pertinence de leur expansion et surtout de leur utilité sociale. 

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Corpus 

Communiqué radio No 00039 CR/J/CAB/NBC. 27 mars 2021.

Échos Santé No 242 du 22 mars 2021.

Échos Santé No 340 du 15 mars 2021.

Échos Santé No 345 du lundi 29 mars 2021.

Fingon Tralala (2020), « Corona virus, virus corona », comédie musicale.

Forum whatsApp, Lomé family 2020.

Forum whatsApp, 2.0 MINESEC/DUB, 2020. 

Forum WhatsApp, LMF des étudiants d’esp1, 2021.

MC Takus, (2020). « Coro-coro, pars chez vous… ». Comédie musicale : Bimoulée Productions.

La Nouvelle Expression, N° 5204 du vendredi 17 avril 2020.

La Nouvelle Expression, N° 5206 du mercredi 22 avril 2020.

La Nouvelle Expression, N° 5207 du jeudi 23 avril 2020.

La Nouvelle Expression, N° 5229 du lundi 2 juin 2020.

La Nouvelle Expression No 5441 du 8 avril 2021.

La Revue du patriote Hebdo No 147 du 25 mars 2021.

L’indépendant No 580 du 15 mars 2021.

Note d’information du Minsanté no D31-33 du 5 avril 2021.

Le Jour No 3375 du 11 mars 2021. 

Le Jour No 3394 du 8 avril 2021.

Le Quotidien Réalités Plus No 414, 4 avril 2021.

Le messager No 5619, 28 septembre 2020).

Le Messager No 5723 du 11 mars 2021.

Radio Balafon, édit. 9 mars 2021.

Takam, (2020). « Le confinement de Takam ». Dans Lettre aux Mbenguistes. Épisode 3, comédie.

Terre promise Hebdo No 0026 du 16-22 mars 2021.


[1] Le cognitivisme linguistique permet d’apprécier l’impact de la cognition humaine comme référence de la création et de l’usage du langage humain. Il nous permettra donc de dégager les enjeux et finalités des unités sélectionnées.

[2] On se souvient bien du fait que la pandémie du corona a causé à travers le monde la cessation des activités scolaires, entrainant de facto les congés.

[3] Dans « Le confinement de Takam (Épisode 3), Lettres aux Mbenguistes », 2020 ».

[4] « coro-coro » est le titre d’une comédie musicale conduite par l’artiste comédien camerounais Mc Takus.

[5] « La substance de l’expression », terme emprunté à Hjemslev, relève de l’acoustique et donc de tout ce qui est phonétique.

[6] En effet, dans le contexte Camerounais, la scène publique a assisté à plusieurs débats controversés sur la saisie du « problème » ou « question » anglophone. On pourrait donc conjecturer que l’énonciateur de cette occurrence s’en réfère pour réaliser son jeu sémantique dans le contexte Covid.  

[7] Dans « Le confinement de Takam (Épisode 3), Lettres aux Mbenguistes », 2020. ».

[8] Nous tenons cette expression de Patrick Charaudeau, Grammaire du sens et de l’expression, Limoges, Lambert Lucas, 2019, 63.

[9] Cette expression est inspirée de Robert Martin, (Pour une logique du sens, Paris, PUF, 1992, 2e édition) qui distingue deux modes de polysémie : « la polysémie d’acceptions » et « la polysémie de sens ». 

Ernst Cassirer et l’idéalisme subjectif : le langage comme création de la réalité

Ernst Cassirer and Subjective Idealism: Language as Creation of Reality

Hervé Toutssaint ONDOUA

herveondoua@yahoo.fr

E.N.S de Bertoua (Cameroun)

Reçu : 10/11/2024     Accepté : 15/02/2025 Publié : 15/05/2025

Résumé  

Cassirer se prononce contre la conception de la connaissance en tant que reflet de la réalité objectivement existante. Au sens gnoséologique, le mot reflet est la relation cognitive qui existe entre les contenus des actes psychiques et leurs corrélatifs sous la forme d’éléments définis du monde matériel. Il implique l’existence d’une réalité objective, c’est-à-dire une réalité qui existe en dehors et indépendamment de l’esprit. Pour Cassirer, c’est la connaissance qui crée le monde. En modifiant l’apriorisme des formes et des catégories kantiennes, Cassirer pense qu’il faut se limiter au monde des formes et de nier le monde de la matière. Pour lui, les formes symboliques créent l’image du monde. Dans cette logique, le langage, forme symbolique fondamentale, est une énergie spirituelle qui crée a priori l’image du monde. 

Mots clé : connaissance, forme symbolique, idéalisme subjectif, langage, néokantisme 

Abstract

Cassirer pronounces against the conception of knowledge as a reflection of objectively existing reality. In the gnoseological sense, the word reflection is the cognitive relationship that exists between the content of psychic acts and their correlatives in the form of defined elements of the material world.  It implies the existence of an objective reality, that is to say a reality that exists outside and regardless of the mind.  To Cassirer, it is knowledge that creates the world. By modifying the apriorism of Kantian forms and categories, Cassirer thinks that it is necessary to be limited to the world of forms and to deny the world of matter.  For him, symbolic forms create the image of the world. In this logic, language, fundamental symbolic form, is a spiritual energy which creates a priori image of the world. 

Keywords: Language, Subjective idealism, Neokantism, Symbolic form, Knowledge

Introduction 

La question du rôle du langage dans l’élaboration de la connaissance est au cœur de la philosophie. Le problème du langage a commencé à se poser à partir du moment où certains théoriciens ont confondu le langage avec le réel lui-même, exposant ainsi les sciences humaines et sociales à cette « inflation du langage » tant décriée par Gilbert Hottois. Cette inflation suppose l’idée selon laquelle le langage détermine notre mode de perception et de conception de la réalité. D’après cette approche, les mots sont des signifiants dont la signification provient non pas d’une relation directe avec les choses qu’elles signifient, mais d’une relation entre eux, les mots faisant partie d’un système ordonné de signes. Dès lors, il n’y a aucune relation entre le langage et la réalité objective, puisque seules les relations entre signifiants donnent un sens au langage. Ce sens se transforme chaque fois qu’il est utilisé dans un jeu infini de significations.  

Historiquement en effet, dans la philosophie traditionnelle, il existe un lien étroit entre la pensée et le langage — la fonction de ce dernier étant l’extériorisation de « l’Idée ». Mais avec la philosophie analytique contemporaine, le lien qui unissait la pensée au concept est rompu, le langage se suffisant à lui-même pour fonder toute connaissance. C’est ce déplacement qui explique ce que Gilbert Hottois appelle l’« inflation du langage » (Hottois, 1972 : 20). Selon ce penseur, cette inflation du langage est « caractéristique de l’émergence secondaire de l’humain » (Hottois 1972 : 20). Autrement dit, cette émergence est « à la fois la perpétuation et la dissolution de l’humain » (Hottois 1972 : 20). Il s’agit de « la dissolution de l’humain » parce qu’en tant que « vivant parlant » (Hottois, 1972 : 20), l’homme ne dispose « de nul autre port d’attache que la puissance langagière » (Hottois, 1972 : 20). En d’autres termes, cette « inflation du langage dans le secondaire » (Hottois, 1972 : 20) pose l’importance absolue du langage pour l’homme. Pour cet auteur, « l’inflation est enfermement dans le langage, échangeabilité universelle des signes » (Hottois, 1972 : 20). Le secondaire comme émergence de l’humain concerne simplement « l’enracinement langagier de l’homme » (Hottois, 1972 : 20). Ainsi, l’émergence du vivant parlant « correspond à l’effritement des puissances sensorielles de l’homme » (Hottois 1972 : 20). Autrement dit, « l’homme ne peut plus se rapporter au cosmos simplement par les pouvoirs naturels qui naguère le comblaient : le regard, l’ouïe, la parole » (Hottois, 1972 : 20). Comme le précise Gilbert Hottois, une telle inflation signifie que « l’homme n’habite plus le réel » (Hottois, 1972 : 20) puisqu’il est désormais hanté par le langage, même là où il croyait « pénétrer plus intimement l’habitat du monde et la texture de l’espace » (Hottois, 1972 : 20). Ici s’affirme le caractère autoréférentiel du langage ; cette sacralisation de l’hégémonie du langage signifie enfin de compte que le langage ne possède aucun signifié transcendantal qui puisse lui donner sa signification. Ainsi, au cœur de l’idée de la centralité du langage s’affirme la pensée que « nous n’aurions plus affaire qu’à la diversité des « récits », à la variété des « interprétations », à la pluralité des « descriptions » (Morilhat, 2008 : 13). C’est ici que le langage s’est imposé comme un champ transcendantal indépassable. La conséquence qui en découle est qu’« enfermé dans l’univers langagier, le monde nous serait inaccessible » (Morilhat, 2008 : 13). À partir de là, il apparaît que « l’ordre du monde est langage » (Morilhat, 2008 : 15). Bien plus, poursuit-il, « il n’y a pas de sens à distinguer ce qui dépend du langage et ce qui dépend du monde » (Morilhat, 2008 : 15). Aussi apprend-on que le monde se confond avec ce que nous pouvons en dire. C’est dans ce sens qu’un auteur comme Francis Wolff a pu parler de « langage-monde ». Ce qu’un tel concept signifie, c’est l’impossibilité d’excéder la structure et les limites du langage. Pour comprendre l’enjeu de ce rapport entre langage et pensée, il faut remonter au rôle du langage.

Une histoire de la problématique liée au rôle du langage dans le processus de la connaissance serait donc une contribution à l’histoire des problèmes de la théorie de la connaissance. Tel est l’objectif de ce travail. Un auteur comme Ernst Cassirer peut apporter quelques éléments de réponse dans ce débat. Dans l’un de ses articles sur le langage et la construction du monde des objets, Ernst Cassirer pose le problème de la fonction du langage dans le processus de la connaissance. La thèse principale qui en découle est que le réel est donné tout fait et il s’agit pour l’esprit humain de prendre simplement possession de cette réalité à travers le langage. Cette radicalisation du langage renverse la dimension référentielle spéculaire. Être, c’est être perçu. La réalité est une construction du langage. Une telle approche sous-tend La philosophie des formes symboliques, dont Cassirer est l’une des figures emblématiques. Pour Adam Schaff, on peut affirmer que pour le néokantisme dont Cassirer se fait le chantre, « le langage crée l’image de la réalité » (Schaff, 2004 : 49). Cette philosophie rejette la thèse selon laquelle « notre vision de la réalité est le reflet d’un ordre de choses indépendant de nous » (Schaff, 2004 : 49). À partir de là, nous sommes amené à nous interroger : en rompant toute correspondance entre le mot et la chose, la philosophie des formes symboliques ne fait-elle pas le lit du subjectivisme et du relativisme ? S’il est vrai qu’avec la philosophie des formes symboliques, il n’y a aucun rapport d’identité entre le fait et le langage, ne risque-t-on pas de sombrer dans une absence d’identité définie qui prédispose le sujet à une incapacité de juger, compte tenu de l’absence de critères fondés ? Au vu de tout ce qui précède, l’idéalisme subjectif de cet auteur ne constitue-t-il pas une source vers la fin de l’objectivité ? Dans une démarche propre au structuralisme génétique, nous essayerons de répondre à ces questions. 

Kant et la question de la connaissance : vers l’idéalisme objectif

 Néokantiste, Cassirer rompt avec le dualisme de Kant qui admet l’existence du monde des choses en soi, objectif et extérieur par rapport à la connaissance. Kant est un penseur de l’Aufklärung. Il s’efforce vers la lumière et la clarté, il médite sur les fondements les plus profonds et les plus cachés de l’être.

 En effet, la théorie kantienne se comprend en termes de représentation du réel dans l’esprit parce que l’« ego » a un pouvoir de donner a priori le principe de la synthèse du phénomène. Kant consacre l’entendement humain comme le législateur du monde extérieur. Il limite la connaissance aux seuls phénomènes et établit la vérité, l’objectivité en termes de représentation adéquate du réel dans l’esprit. Pour Kant, notre connaissance commence par l’expérience mais ne se limite pas pour autant à cette sphère. Il soutient dans l’introduction de la Critique de la raison pure : « Que toute notre connaissance commence avec l’expérience, il n’y a là aucun doute ; car par quoi le pouvoir de connaître serait-il éveillé et mis en exercice, si cela ne se produisait pas par des objets qui frappent nos sens ? » (Kant, 1987 : 68). Kant fait remarquer que les connaissances empiriques sont dépourvues de nécessité et d’universalisme rigoureux. Il note à cet égard que l’expérience ne donne jamais à ses jugements une universalité vraie ou rigoureuse, mais seulement supposée ou comparative. Dans le but de fonder rationnellement l’expérience, la partie intitulée « l’esthétique transcendantale » nous offre la clef à la solution de ce problème, car les formes a priori de la sensibilité (espace et temps) sont non seulement les conditions et l’expérience, mais aussi des sources de la connaissance synthétique. Dans « l’esthétique transcendantale, nous isolerons d’abord la sensibilité, en séparant tout ce que l’entendement y pense par ses concepts, de telle sorte qu’il ne reste que l’intuition empirique » (Kant, 1987 : 89). En second lieu, « nous écarterons encore tout ce qui appartient à la sensation, de sorte qu’il ne reste plus que l’intuition pure et la simple forme des phénomènes, seule chose que la sensibilité puisse fournir a priori » (Kant, 1987 : 90). Par conséquent, « il résultera de cette recherche qu’il y a deux formes pures de l’intuition sensible, comme principes de la connaissance a priori, à savoir l’espace et le temps » (Kant, 1987 : 90). La recherche des formes de la sensibilité que sous-tend le but de « l’esthétique transcendantale » est de parvenir à la constitution d’une connaissance rationnelle. De cette étude de l’esthétique, il s’ensuit que la première condition pour que l’objet puisse être connu est qu’il soit donné à la sensibilité notamment, dans les formes de l’espace et du temps, nécessaire pour que l’objet soit déterminé a priori. Ensuite, il faut que cet objet soit pensé à travers l’espace et le temps. Comme la sensibilité contient les formes du temps et de l’espace, l’entendement est cependant constitué des concepts purs, en tant que façon de penser l’objet d’une manière générale. « La logique transcendantale » de La Critique de la Raison Pure est la partie de « la théorie transcendantale » des éléments qui renferment les principes de la pensée. Dans ce sens, l’entendement est législateur de la nature. Il en découle alors que la raison humaine commande à la nature en lui imposant des règles indéniablement subjectives, mais ayant une portée absolument universelle. Ainsi, la raison détermine son objet a priori, elle rend possible la connaissance scientifique. Kant affirme à ce sujet : Nous ne connaissons a priori des choses que ce que nous y mettons-nous-mêmes (Kant, 1987 : 47). L’idéalisme transcendantal suppose ainsi que l’esprit, au lieu de se subordonner aux données, les soumet à ses propres lois, c’est-à-dire que dans la construction de l’objet de la connaissance, l’esprit participe activement. Cependant, du point de vue de la logique, la pensée est première par rapport à l’activité synthétique de l’entendement sur les données sensibles. Ainsi, les concepts de l’entendement subsument les impressions sensibles dans les formes universelles et objectivement valables pour tous. À ce sujet, Kant pense que « nous ne pouvons rien nous représenter comme lié dans l’objet, sans l’avoir auparavant lié nous-mêmes » (Kant 1987 : 47), et par conséquent, « de toutes les représentations, la liaison est la seule qui ne peut pas être donnée par les objets » (Kant, 1987 : 47). Cependant, elle « ne peut être effectuée que par le sujet lui-même, puisqu’elle est un acte de sa spontanéité » (Kant, 1987 : 158). 

Notons que, les catégories ou concepts purs de l’entendement, dans leur fonction, n’exercent pas leur pouvoir indépendamment de la sensibilité. En conséquence, il faut toujours à l’entendement une matière à laquelle il puisse appliquer ses concepts. Il en résulte que l’entendement a une fonction fondamentale : celle de ramener à l’unité le divers sensible.

Comme le réel est une construction de notre entendement, Kant considère les conditions subjectives de notre esprit comme des lois qui commandent à la nature. Ainsi, les concepts de l’entendement subsument les impressions sensibles dans les formes universelles et objectivement valables pour tous. L’entendement se rapporte aux phénomènes parce que la construction de l’objet de connaissance exige qu’à chaque concept puisse être appliquée une intuition. Précisons qu’en philosophie, l’intuition a un caractère de certitude absolue ; elle s’applique aux éléments premiers de chaque domaine de connaissance, à ce que le raisonnement ne peut pas construire. Pour Kant :

Tant que l’on manque donc l’intuition, on ne sait pas si par les catégories on pense un objet, ou si même jamais quelque objet peut leur convenir, et il se confirme ainsi qu’elles ne sont pas du tout pour elle des connaissances mais de simples formes de pensée, pour produire, à partir d’intuitions données, des connaissances (Kant, 1987 : 172).

Ainsi, les principes a priori de l’entendement n’ont de valeur que dans la mesure où ils rendent possible toute expérience ; c’est dans ce sens que leur a priorité est une condition de cette expérience. En eux-mêmes, ces concepts purs ou principes de l’entendement sont vides de contenus, et donc privés de signification. La première partie de « la logique transcendantale », notamment, « l’analytique transcendantale » renvoie ainsi à la construction de l’objet de connaissance. Par « la déduction transcendantale », la catégorie, au moyen d’un schème, s’applique à une intuition qui lui correspond. La seconde partie de « la logique transcendantale », appelée « dialectique transcendantale », relève que la raison pure, c’est-à-dire la raison théorique, en tant qu’elle élabore ses connaissances en puisant en elle-même, sans rien emprunter à l’expérience, échoue dans sa perspective de saisir l’absolu. Lorsque la raison transgresse le cadre de l’expérience, elle agite des concepts vides et s’égare en sophisme. Le premier raisonnement sophistique est attaché à la « psychologie transcendantale », au sujet de l’âme et se nomme « paralogisme de la raison pure ». Le deuxième est lié à la « cosmologie transcendantale » et porte le nom d’« antinomie de la raison pure ». Et le troisième raisonnement est connu sous le mode d’« idéal de la raison pure » (Kant, 1987 : 498). « L’idéalisme transcendantal » a pour objectif d’affirmer une essence spéculaire de l’esprit humain parce que la réalité externe est une représentation du Moi. 

Il convient de dire, en résumé, que pour Kant, les règles, les catégories, par lesquelles nous relions les phénomènes dans l’expérience, sont des exigences a priori de notre esprit. Les phénomènes eux-mêmes sont donnés a posteriori mais l’esprit possède, avant toute expérience concrète, une exigence de liaison des phénomènes entre eux, une exigence d’explication par des causes et des effets. C’est donc dire combien ces catégories sont nécessaires et universelles. Ainsi, l’expérience nous offre l’objet et la matière de notre connaissance, mais c’est l’esprit qui, d’une part, dispose l’expérience dans son cadre spatio-temporel, et, d’autre part, lui donne ordre et cohérence par ses catégories. 

Précisons que l’expérience ici n’est pas quelque chose que l’esprit recevrait passivement. C’est l’esprit qui, grâce à ses structures a priori, construit lui-même l’ordre de l’univers. Pour Kant, c’est l’esprit humain qui construit lui-même, avec les matériaux de la connaissance sensible, l’objet de son savoir. La connaissance théorique chez l’auteur de La critique de la raison pure est descriptive. Les propositions théoriques se rapportent à l’objet et détermine ce qui lui revient ou non. On peut donc dire que chez Kant, toute connaissance a un double rapport : d’une part, un rapport à l’objet, d’autre part, un rapport au sujet. Dans la connaissance, on doit distinguer la matière, c’est-à-dire l’objet et la forme, c’est-à-dire la manière dont nous connaissons l’objet. 

Rupture entre le kantisme et le néokantisme : vers la fin de l’objectivité

Rompant avec cette logique, la philosophie des formes symboliques, reliée au néokantisme, considère au contraire que « le langage crée l’image de la réalité » (Schaff, 2004 : 4). Qu’il s’agisse de la philosophie des formes symboliques reliée au néokantisme, de la philosophie du conventionnalisme ou de la philosophie du néo-positivisme, il faut dire que toutes ces philosophies rejettent la thèse selon laquelle « notre vision de la réalité est le reflet d’un ordre de choses indépendant de nous » (Schaff, 2004 : 4). Autrement dit, toutes ces philosophies rejettent « toute version de la théorie du reflet et acceptent la thèse énonçant que le langage est le créateur de l’image de la réalité » (Schaff, 2004 : 4). Pour s’en convaincre, suivons Ernst Cassirer dans l’un de ses articles intitulé : « Le langage et la construction du monde des objets » (Cassirer, 1933 : 18). Dans cet article, Ernst Cassirer expose le fond du différend dont découle sa théorie des formes symboliques. Aussi pense-t-il que lorsque nous « considérons dans leur ensemble les fonctions dont l’union et la pénétration réciproque déterminent la structure de notre réalité morale et intellectuelle, une double voie s’offre à nous pour l’interprétation théorique de ces fonctions » (Cassirer, 1933 : 18). Dans ce sens, « nous pouvons voir en elle soit essentiellement une copie, un fait secondaire, soit original, un fait primitif » (Cassier, 1933 : 18). Dans un premier mouvement, « nous partons de l’idée que le monde, — le réel — auquel ces fonctions se rapportent comme à leur objet, est donné tout fait, dans son existence comme dans sa structure » (Cassirer, 1933 : 18), et qu’il s’agit par conséquent « pour l’esprit humain de prendre simplement possession de cette réalité donnée […]. Le monde se reflète dans la conscience comme dans un miroir […] » (Cassirer, 1933 : 18).

Cassirer réfute cette conception de la connaissance en tant que simple reflet de la réalité existante. Pour lui, il ne faut pas oublier que ce qui nous est donné dans la connaissance ne dépend pas seulement de l’objet, mais aussi de la nature du sujet, et que la connaissance « ne reproduit pas un dessin déjà donné dans l’objet, mais […] implique l’acte primitif qui crée le modèle » (Cassirer 1933 : 19). Ainsi, « elle n’est donc jamais une simple copie : elle est l’expression d’une force créatrice originale » (Cassirer, 1933 : 19). Autrement dit, les images spirituelles de l’univers que nous possédons dans la connaissance, dans l’art, ou dans le langage, sont donc — pour les désigner par un mot de Leibniz — des miroirs vivants de l’univers (cassirer, 1933 : 19). Cassirer pense que « ce ne sont pas de simples réceptions et enregistrements passifs, mais des actes de l’esprit, et chacun de ses actes originaux dessine pour nous une esquisse particulière et neuve, un horizon déterminé du monde objectif » (Cassirer, 1933 : 19).

En tant que représentant du néokantisme, Cassirer se prononce contre le dualisme de Kant. Ce dernier, tout en considérant la connaissance comme une construction de l’esprit, admettait l’existence du monde des choses en soi, objectif et extérieur par rapport à la connaissance. « L’attaque dirigée contre la conception de la chose en soi et de l’objet existant objectivement, extérieur par rapport à la connaissance […] amène en définitive les néokantistes à rejeter catégoriquement la théorie du reflet » (Schaff, 1933 : 52). Dans cette logique, Cassirer se prononce contre la thèse selon laquelle la connaissance reflète le monde des objets et soutient au contraire que c’est la connaissance qui crée ce monde. Dans sa théorie des formes symboliques, il modifie à sa façon, l’apriorisme des formes et des catégories kantiennes de la sensibilité et de l’entendement. Aussi, on voit facilement que cette médiation — soit phonétique, soit par les formes imagées du mythe ou de l’art, soit par les signes et les symboles intellectuels de la connaissance pure — appartient nécessairement à l’essence du spirituel même, dès qu’on réfléchit seulement à la forme la plus générale sous laquelle il nous est donné. Tout contenu spirituel est nécessairement lié pour nous à la forme de la conscience et par là à la forme du temps. Aussi, ce processus se présente-t-il partout où la conscience ne se contente pas d’avoir simplement un contenu sensible mais le produit à partir d’elle-même. Partant d’une telle logique, Cassirer peut nier le droit de parler de l’existence des choses en soi : « Qu’est la réalité en soi, en dehors des formes de la sensibilité et de la représentation, et quelle est son essence ? Cette question n’est plus actuelle » (Schaff, 2004 : 1). Il y a lieu, en général, de se limiter au monde des formes et de rejeter le monde de la matière en tant que métaphore inutile. Pour l’auteur de La Philosophie des formes symboliques, s’il est vrai que toute objectivité, tout ce que nous appelons intuition ou savoir objectif nous est fourni et donné à l’intérieur de certaines formes et n’est accessible qu’à travers elles. Par conséquent, nous ne pouvons jamais sortir des limites de ces formes. Toute tentative pour les considérer en quelque sorte de l’extérieur est sans résultat et sans espoir. C’est pourquoi, nous ne pouvons avoir des intuitions, des représentations, des pensées qu’à l’intérieur des formes. Cassirer pense que nous sommes liés à leur signification et à leur fonction. Dès lors, quel est le sens que nous donnons à la notion de matière ? Si l’on parle d’une « matière » de la réalité qui « rentre » dans une forme et qui est informée par elle, il semble que pour Cassirer, ce ne soit rien d’autre qu’une métaphore. En réalité, pour lui, il n’y a rien qui nous soit donné dans notre connaissance comme pure « matière », comme quelque chose qui n’ait pour ainsi dire qu’une existence nue, sans être d’une manière ou d’une autre déterminée par une forme. Une telle approche est une pure abstraction. Dans cette logique, « toute fonction authentique de l’esprit humain a en commun avec la connaissance cette caractéristique décisive de ne pas copier seulement mais d’incarner un pouvoir original et formateur » (Cassirer, 1953 : 78). Par conséquent, « elle n’est pas l’expression passive du simple fait que quelque chose est présent, mais contient une énergie de l’esprit humain indépendante, par laquelle la simple présence du phénomène prend une “signification” définie, un contenu idéal particulier » (Cassirer, 1953 : 78). Cette approche trouve une justification dans l’art, le mythe, la religion. En effet, « c’est vrai de l’art comme de la connaissance ; et c’est aussi du mythe que de la religion. Les uns et les autres se meuvent dans des univers d’images particuliers qui ne se contentent pas de refléter le donné empirique mais le produisent bien plutôt, en accord avec un principe indépendant… » (Cassirer 1953 : 78). Cependant, « ce ne sont pas différents modes selon lesquels une réalité indépendante se manifeste à l’esprit humain mais des voies par lesquelles l’esprit progresse vers son objectivation, c’est-à-dire son autorévélation » (Cassirer, 1953 : 78).

Pour Cassirer, tous ces modes de connaissances, c’est-à-dire « le mythe et l’art, le langage et la science sont, en ce sens, des étapes dans la direction de l’être » (Cassirer 1953 : 107). Autrement dit, « ils ne sont pas de simples copies d’une réalité qui existe mais représentent les directions principales du mouvement spirituel, du processus idéal par lequel se constitue pour nous la réalité comme une et multiple » (Cassirer, 1953 : 107).

Dans ce contexte, comment se définit le savoir ? Le savoir ici « n’est ni décrit comme une partie de l’être ni comme sa copie » (Cassirer, 1953 : 107). Cependant, « on ne lui retire en aucune façon sa relation à l’être, qui est bien plutôt fondée dans une optique nouvelle » (Cassirer 1953 : 107). Dorénavant, c’est « la fonction de la connaissance de construire et de constituer l’objet, non pas comme un objet absolu mais comme un objet phénoménal, conditionné par cette fonction même » (Cassirer, 1953 : 107). Bien plus, « ce que nous appelons l’être objectif, ce que nous appelons l’objet de l’expérience n’est en soi-même possible que si nous présupposons l’entendement et ses fonctions d’unité a priori » (Cassirer 1953 : 107). L’objet chez Cassirer se présente comme « un produit de la conscience » (Shaff 2004 : 56). C’est d’ailleurs pourquoi, il introduit « les formes symboliques qui sont les formes de la création du monde des objets par l’esprit » (Schaff, 2004 : 57).

Les formes symboliques sont une énergie spirituelle spécifique et leur fonction consiste en la création de notre image du monde. C’est dans ce sens que Cassirer affirme : « Par forme symbolique, on entendra toute énergie de l’esprit par laquelle un contenu spirituel de signification est relié à un signe sensible concret et attribué intérieurement à ce signe » (Cassirer, 1997 : 12). Dans ce contexte, « la langue, l’univers mythique et religieux de l’art se présentent à nous comme diverses formes symboliques particulières » (Cassirer, 1997 : 3). Car en chacun, affirme-t-il, « se manifeste le phénomène fondamental selon lequel notre conscience ne se contente pas de recevoir l’empreinte de l’extérieur et l’en pénètre » (Schaff 2004 : 1). Par conséquent, « un univers de signes et d’images auto-créés se présente en face de ce que nous appelons la réalité objective des choses et s’affirme contre elle dans sa plénitude autonome et sa force originaire » (Schaff, 2004 : 57-58). La forme symbolique apparaît comme le moyen par lequel « la connaissance constitue l’objet de la conscience » (Schaff, 2004 : 58). Il s’agit, en réalité, de « faire du monde des objets une construction, de rejeter catégoriquement la chose en soi et la théorie du reflet » (Schaff, 2004 : 58). Pour être plus exact, nous pourrons dire que « sans la conception des formes symboliques, il est impossible de postuler un monde d’objets construits par la conscience, un monde s’étendant à toute la réalité » (Schaff, 2004 : 58), en d’autres termes, « un monde qui est le corrélat non seulement de la connaissance, mais aussi des émotions religieuses, esthétiques, etc. » (Schaff 2004 : 58). Le processus symbolique se présente donc comme un unique courant de vie et de pensée qui s’écoule à travers la conscience et qui, dans ce même mouvement, produit la diversité et la cohésion, la richesse, la continuité et la constance de la conscience (Cassirer, 1953 : 202). Mais de tous ces modes, le langage apparaît comme la forme symbolique fondamentale puisque c’est de ce mythe que la science se sert. Il se présente comme une énergie spirituelle qui crée a priori l’image du monde. En effet, pour Cassirer, « le langage n’est pas un — monde médiat —, puisque la nécessité d’une médiation disparaît. Le langage est simplement le créateur de l’image du monde située dans la conscience » (Schaff, 2004 : 61). 

De tout ce qui précède, on peut dire que dans le cas de Cassirer, l’idéalisme est incontestable. Cet idéalisme subjectif rompt avec l’objectivité scientifique.

Conclusion

La question du langage se pose dans un environnement où la question de la connaissance de la vérité connaît un certain reflux. Le constat qui se dégage est que l’inflation du langage se fait au détriment de la réalité. Le mot d’ordre peut se résumer au fait que le monde n’est plus à connaître mais à interpréter. En effet, notre ontologique dépend entièrement des formes de notre langage selon le postulat « Beeing = langage ». Dès lors, nous passons du primat de la matière à celui du langage : le discours apparaît comme autoréférentiel. Dans cet univers clos du discours, la réalité extérieure est dissoute, car c’est à travers le langage que se construit la réalité. Cette approche rompt ainsi avec la philosophie traditionnelle. Le monde ici est à transformer, car il est régi par les lois. Il revient au sujet connaissant de se projeter vers le monde pour découvrir les lois afin de le transformer (c’est l’objet par exemple de la sociologie, de la géographie…). Cette ancienne approche repose ainsi sur l’assertion d’une théorie du reflet. La rupture avec cette logique classique s’opère avec le déplacement de la question de l’être vers la question du discours. Le monde en soi n’existe pas, il est à interpréter. Ce constructivisme et cet idéalisme subjectif sont soutenus par les philosophes néokantistes comme Cassirer. Idéaliste subjectif, Cassirer en rupture avec l’approche kantienne, pense que c’est le langage qui crée la réalité. Il s’agit donc en réalité de la conception de la création de l’image du monde par le langage, ce qui par conséquent amène à la thèse que différentes langues produisent différentes perspectives du monde. Telle est la logique développée par un auteur comme Jacques Derrida.

Références Bibliographiques

Cassirer, E. (1953). La Philosophie des formes symboliques. Paris : Minuit.

Cassirer, E. (1933). Le Langage et la construction du monde des objets. Paris : Psychologie du langage.

Cassirer, E. (1997). Œuvres VI. Trois essais sur le symbolique. Paris : Éditions du Cerf.

Kant, E. (1987). Critique de la raison pure. Paris : Flammarion. 

Hottois, G. (1972). L’Inflation du langage dans la philosophie contemporaine. Bruxelles : Université de Bruxelles.

Morilhat, C. (2008). Empire du langage ou impérialisme langagier ?, Lausanne : Éditions Page deux.

Schaff, A. (2004). Langage et connaissance. Warzawa : Antrhropos.

Wolff, F. (1997). Dire le monde. Paris : PUF.

Immigration et défis d’intégration en postcolonie : Essai de lecture de Bleu-Blanc-Rouge d’Alain Mabanckou

Immigration and the Challenges of Integration in Postcolony: the Reading of Bleu-Blanc-Rouge by Alain Mabanckou

Édouard DJOB-li-kana

edokana@yahoo.fr

Université de Douala (Cameroun)

Reçu : 10/11/2024     Accepté : 15/02/2025 Publié : 15/05/2025

Résumé

Alain Mabanckou, écrivain congolais, vit, comme la plupart des romanciers francophones d’Afrique noire de la nouvelle génération, en occident. Il agit, se meut et pense en internationaliste, promouvant, à travers ses œuvres, les rapports entre les cultures et les peuples du Nord et du Sud. Bleue-Blanc-Rouge (1998), son premier roman, évoque ces rapports, ce rapprochement Nord-Sud. Dans ce roman, Mabanckou aborde le thème de l’immigration, notamment de la situation des immigrés congolais sans-papiers en France. L’article se propose de faire une lecture herméneutique de cette œuvre. Il analyse l’itinéraire de ses personnages, les défis auxquels ils font face, les changements introduits par le contact avec la société française, bref leurs défis d’intégration. À la réalité, ce travail montre comment Mabanckou perçoit et représente l’altérité en postcolonie.

Mots clés : identité, altérité, intégration, immigration, postcolonie

Abstract                                                              

Congolese writer Alain Mabanckou, like most of the new generation of French-speaking novelists from Black Africa, lives in the West. He acts, moves and thinks like an internationalist, using his works to promote relations between the cultures and peoples of the North and South. Bleue-Blanc-Rouge (1998), his first novel, evokes these relationships, this North-South rapprochement. In this novel, Mabanckou tackles the theme of immigration, in particular the situation of undocumented Congolese immigrants in France. This article sets out to provide a hermeneutic reading of the novel. It analyses the itinerary of its characters, the challenges they face, the changes introduced by contact with French society – in short, their integration challenges.  In reality, this work shows how Mabanckou perceives and represents otherness in the postcolony.

Key words: identity, otherness, integration, immigration, postcolony

Introduction

Depuis les années 1980, début d’une forte présence étrangère en France, on note des attitudes peu hospitalières à l’endroit des migrants, repérables dans les commentaires sur les pénuries d’emplois, de logement et dans les discours des responsables politiques. On peut se rappeler par exemple cette formule attribuée à Michel Rocard, premier ministre français de 1988 à 1991 : « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde » et cet extrait du discours de Nicolas Sarkozy, Président de la République française, prononcé à Grenoble le 30 juillet 2010 : « Enfin, il faut le reconnaître, je me dois de le dire, nous subissons les conséquences de cinquante années d’immigration insuffisamment régulée qui ont abouti à un échec de l’intégration ». Au-delà des discours sur la possibilité aux étrangers d’obtenir des droits sociaux, les Français estiment que leurs problèmes économiques et sociaux sont en lien avec l’immigration. De jour en jour donc, ils durcissent leurs politiques, rendant l’intégration restrictive et répressive. Violaine Carrère le souligne dans ces propos :

Aujourd’hui en France, l’« accueil » des étrangers se joue désormais sur fond de précarité accrue liée à la brève durée des titres de séjour, sur fond de soupçons lors de toute démarche administrative ou à l’occasion de tout changement d’état civil, et sur fond de menace de rafles et de reconduites à la frontière… (2008 : 15-18)

Comment Mabanckou évoque-t-il cette réalité ? Comment peint-il la vie des immigrés en France ? Pour répondre, nous proposons une lecture herméneutique de Bleu-Blanc-Rouge (1998)Nous allons analyser les changements comportementaux des immigrés de ce roman, au contact d’une société française inhospitalière. Les travaux de John Berry qui soulignent comment l’immigré en situation de rejet adopte de nouvelles attitudes, ce que Berry appelle « attitudes d’acculturation » (Berry, 1976), nous servent d’appareil notionnel. L’article exploite aussi le concept de « l’en-commun » de Mbembe (2023) pour montrer comment Mabanckou (à travers Bleu-Blanc-Rouge) perçoit l’altérité en postcolonie. 

Le dépaysement 

Le roman de Mabanckou raconte l’histoire de jeunes Congolais, Massala-Massala, Moki, Préfet, Boulou, Soté, Benos, qui réalisent leur rêve d’immigrer en France. Victimes de graves violences structurelles dans leurs pays (l’extrême pauvreté, le chômage et la faim), la France est, pour eux, une terre d’espoir, un eldorado où les portes de la réussite sociale sont ouvertes. Paris, pour ces jeunes, est une terre d’opportunités où ils peuvent gagner de l’argent. Cependant, ils sont tous « sans-papiers », « clandestins », sans titre de séjour, ignorés du droit national, européen et international. Le narrateur Massala-Massala rapporte à peu près leur vie : 

Il me démontra qu’avec les papiers que je possédais il valait mieux éviter de s’inscrire à l’ANPE, en vue de rechercher un emploi quel qu’il fût. Ces pièces d’identité étaient conçues pour faciliter ma circulation dans le territoire et non pour aller troubler la sieste d’une administration déjà embouteillée. (Mabanckou, 1998 : 165) 

Ils ne sont pas inscrits à L’ANPE (l’Agence Nationale Pour l’Emploi) et sont constamment traqués par la police. Ils connaissent une précarité sans pareille. Aucune subvention publique ne leur est accordée. Ils ne bénéficient d’aucun traitement de faveur, d’aucune hospitalité (Carrère, 2008 : 15-18). Ils vivent en marge de la société. Bref, ils sont rejetés. Cela n’est pas sans conséquences. Il fait naître en eux des comportements marginaux, notamment le dépaysement. 

Le dépaysement est une attitude qu’adopte l’immigré lorsque le pays d’accueil (le groupe culturel dominant) ne lui donne pas le droit de participer à la vie sociale (Berry, 1976). Il se manifeste par l’isolement et le repli sur soi. Pourchassés par la police et traités « d’envahisseurs » par les passants, Massala-Massala, Moki, Sote, Benos, Boulou optent pour l’isolement et le repli sur soi. Ils partagent une même chambre au quatorzième :  

Nous habitions là, métro Alésia, au septième étage, dans une chambre de bonne du quatorzième arrondissement, rue du Moulin-vert […] Nous entendions, depuis la chambre, tous ceux qui montaient ou descendaient. Des amis à Moki que je ne connaissais pas. Nous dormions tous là, chacun ignorant ce que l’autre faisait le jour (Mabanckou, 1998 : 134-136).   

Benos, commerçant ambulant faisant dans l’électroménager, ne vend sa marchandise qu’aux Africains. Idem pour Boulou, l’agent immobilier clandestin qui ne propose ses services qu’aux Africains (Mabanckou, 1998 : 147-148). De fait, confrontés à des évènements stressants et à un environnement social hostile, Préfet, Massala-Massala, Moki, Sote, Benos, Boulou s’isolent des Français. Pour se protéger des situations qu’ils jugent inconfortables et menaçantes, ils vivent en autarcie, loin des français. Ils évitent de communiquer et d’interagir avec eux. Des soirées de sapologie[1] qu’ils organisent régulièrement (soirées au cours desquelles Charles Moki fut consacré meilleur sapeur), malgré leur « logique d’ethnicisation des groupes et des rapports sociaux » (Timera et Garnier, 2010), sont en réalité des occasions de retrouvailles où ils revivent l’amitié, la chaleur humaine, l’affection familiale, l’ambiance spirituelle de leur pays d’origine.

La nostalgie traduit aussi leur dépaysement. Égarés dans un occident vide et étrange, seuls dans la grisaille de l’existence quotidienne et dans une ambiance de vie monotone, ces immigrés pensent à l’animation de la vie africaine. Ils rêvent de leurs familles et de leurs proches. Massala-Massala raconte :

Je ressentis ce vide angoissant, cette envie d’écrire au pays, à mes parents, à quelques amis, pour leur donner de mes nouvelles et leur parler de notre existence ici. Le visage de ma mère m’apparut — très affecté, ravagé par l’absence. Celui de mon père, serein mais balayé par une inquiétude bien dissimulée. Les rires larmoyants de ma sœur, toujours insouciante […] Mon oncle était présent avec sa tenue négligée. C’était donc un dimanche. Autrement il aurait été en costume, avec une corde au cou. L’herbe jaunie par le coucher du soleil de la saison sèche. (Mabanckou, 1998 : 131) 

Ses compatriotes aussi ont l’âme creusée par le manque de leur terre. Ils l’affichent dans leurs comportements. Ils ne s’habillent qu’avec les vêtements luxueux et de grandes marques de chaussures, à peu près comme à l’époque où ils étaient membres du club des Aristocrates au Congo, un club des sapeurs (Mabanckou, 1998 : 77). Ils possèdent des collections de chaussures Weston en crocodile qu’ils achètent aux champs Elysées, dans un célèbre magasin où ils aiment commander des couleurs uniques, un peu comme au Congo (Mabanckou, 1998 : 155). 

Le regret vis-à-vis d’un désir insatisfait (celui d’être accepté et d’être intégré en France) renforce leur nostalgie. Préfet, Massala-Massala, Moki, Sote, Benos, Boulou ont des remords. Ils se sentent quelque peu responsables de ce qu’ils endurent, de la nasse dans laquelle l’immigration les a conduits. Même s’ils gardent espoir, même s’ils ne souhaitent pas quitter la France, ils déplorent quelque peu leur choix et leur nouvelle vie.

Pratiques délinquantes

Les « sans-papiers » du roman, qui ont fui leur pays d’origine pour « une France » qui ne leur accorde aucun droit humain (pas de droit de séjour, pas de droit de travail ni de logement), commettent toutes sortes de délinquances pour survivre. La rupture entre eux et le pays d’accueil (la France) les pousse au banditisme et à la criminalité. Ils sont prêts à tout pour ne pas être expulsés de la France. Pendant leurs courses, ils déjouent la police en se dissimulant dans la foule ou en disparaissant des lieux en douce. Parfois ils pénètrent dans un café, feignent d’y prendre un verre pour effacer tout ce qui pourrait alerter ou attirer l’attention des policiers (Mabanckou, 1998 : 141). Bref, ils maîtrisent les manières à adopter pour avoir « une apparence normale » et dominer l’émotion qu’un sans-papier ressent quand il est face à un danger, à un contrôle policier. 

En cas d’interpellation, ils usent de fausses identités. Massala-Massala, le Congolais, se fait appeler Marcel Bonaventure (le nom d’adoption). On l’appelle aussi Éric Jocelyn-Georges, son nom de travail. « Préfet », son compatriote qui lui a donné les titres de séjour de Marcel Bonaventure et d’Éric Jocelyn-Georges, utilise aussi de fausses identités. C’est le patron des réseaux, le chef de gang, « l’individu le plus courtisé du milieu » (Mabanckou, 1998 : 148). Préfet est connecté à un bon nombre d’immigrés clandestins à qui il vend de faux-titres de séjour. Pour échapper à la police, il vit dans l’anonymat. Personne ne connaît son vrai nom. Personne ne connaît sa résidence. Massala-Massala raconte :

Il avait tissé une toile de mystère sur son lieu de résidence. C’était cela sa force. Je le savais, il n’habitait nulle part. Qui de nous pouvait dire où il dormait ? L’existence de Préfet n’était pas ordinaire. Il s’était armé pour cela. Échapper à la police. Il s’était imposé une discipline drastique. Un emploi de temps complexe. Beaucoup d’entre nous renonceraient à une vie pareille. Il ne prenait pas le même itinéraire. Ses gestes ne devaient pas s’installer en habitude. Ne pas voir les mêmes gens. Ne pas leur laisser l’occasion de décider des rencontres. Ne pas leur annoncer sa visite. Arriver chez eux à l’improviste. Éviter les lieux publics. (Mabanckou, 1998 : 197)

 Les immigrés de Bleu-blanc-rouge (1998) s’adonnent à d’autres trafics pour gagner de l’argent : Boulou est un agent immobilier clandestin. Il fait louer et vendre des logements inhabités et qui ne lui appartiennent pas ; en établissant de faux contrats de bail. (Mabanckou, 1998 : 151). Préfet, Moki et Soté appartiennent à un vaste réseau de vente de fausses cartes de séjour, d’escroquerie, de vol et de falsification des chèques bancaires. Ils ont facilité l’arrivée de Massala-Massala en France pour l’utiliser dans le réseau de vol de chèques bancaires. (Mabanckou, 1998 : 173). Moki vend aussi les vêtements aux Africains. Il trompe ses clients en prétendant acheter sa marchandise en Italie. Selon Massala-Massala, 

Il arrangeait ses sacs de voyage, prenait un blouson sur son bras et s’en allait. Nous savions que ce n’était qu’un simulacre. Un leurre. Il resterait en France. Il disparaîtrait deux ou trois jours et effectuerait ses achats à Aulnay-Sous-Bois ou à la Varenne, localités de la banlieue parisienne. Il dormirait dans un hôtel d’une de ces villes pour accréditer son leurre. Il rentrerait un soir et revendrait ces vêtements deux fois plus chers que dans les magasins où il les aurait achetés (Mabanckou, 1998 : 146).   

De fait, Préfet, Moki et Soté ne pensent qu’au gain et à rien d’autre. Dénués du droit de travail, ils volent pour subvenir à leurs besoins ; et (chez certains) pour aider financièrement leurs familles en Afrique à qui ils avaient promis un avenir meilleur. Ils n’ont donc pas droit à l’erreur ; ils n’ont pas droit à l’échec. Chacun veut accumuler le plus d’argent possible. Leur survie en France tout comme leur célébrité au Congo en dépend. On peut alors comprendre ces conseils que Moki récite à Massala-Massala fraichement arrivé en France : « Tous les moyens vont être bons. Je te dis, tous les moyens. Tu vas apprendre à vivre comme nous ici ; il n’y a pas d’autre voie de réussite que celle-là » (Mabanckou, 1998 : 135). Ces conseils rappellent les discours qui présentent les migrants comme étant la source des menaces pour l’ordre et la sécurité. Ils font penser à l’enquête des sociologues Muchielli et Raquet qui souligne la présence des étrangers africains dans le vol, les cambriolages, les poursuites pour usage de faux et de stupéfiants en France (Muchielli &Raquet, 2016). 

Outre la délinquance, la confusion identitaire est une autre habitude que Préfet, Moki et les autres immigrés du roman épousent. 

Confusions identitaires 

Les politiques d’intégration penchant vers l’assimilation culturelle[2] obligent les immigrés africains, même étant clandestins, à se franciser, c’est-à-dire à se familiariser avec l’échelle des valeurs du monde français qui semble être à l’inverse du monde africain. Cette francisation leur crée de sérieuses confusions identitaires (Berry, 1976). Elle entraîne ces immigrés vers l’ambiance du monde moderne lié à l’individualisme, au calcul et à l’intérêt. Massala — Massala a été arrêté, incarcéré et expulsé de la France. Il n’a bénéficié d’aucun soutien, d’aucune solidarité et d’aucune compassion de ses compatriotes (Préfet et Moki) qui l’ont pourtant utilisé comme bouc émissaire dans leur réseau de criminalité clandestine. En effet, pour l’avoir aidé à venir en France, Préfet et Moki vont obliger Massala-Massala à travailler pour eux, sur une affaire frauduleuse. Du moment que Massala-Massala est arrêté par la police, ils disparaissent et l’abandonnent à son sort. 

Par égoïsme, beaucoup de ces immigrés se sont déconnectés de leurs familles en Afrique. Préfet qui gagne près de quinze mille francs français par semaine (Mabanckou, 1998 : 156) n’est plus jamais retourné au Congo. Il a coupé le pont avec sa famille, sa mère, ses frères et sœurs qui croupissent dans la misère (Mabanckou, 1998 : 156). De même, Benos totalise dix-huit ans de séjour à Paris sans un seul retour au pays (Mabanckou, 1998 : 146). Bouli et Soté également ne font plus allusion au Congo. Ils ont oublié leurs proches.  

La francisation amène par ailleurs les immigrés à adopter des attitudes d’auto-odi (Garabato et Colonna, 2016), de haine de soi et d’auto-dépréciation. Préfet, Moki, Soté ont complètement révisé leurs valeurs africaines. Au-delà de la nostalgie[3] manifestée pour fuir le dépaysement, ils ne sont plus fidèles à l’Afrique et aux Africains. Même Moki qui a gardé un lien avec sa famille au Congo (il a donné une voiture à ses parents et leur a construit une maison (Mabanckou, 1998 : 44) n’est plus la même personne. Il n’est plus fier de son appartenance africaine et du monde traditionnel. Perdu dans l’ambiance matérialiste occidentale, la chaleur du Congo l’indispose désormais. Même le soleil tempéré de la saisonsèche. Moki ne mange plus le manioc ou le foufou, aliments de base qui l’ont fait grandir. Il leur préfère le pain au levain. Le manioc et le foufou selon lui n’ont aucune vertu diététique. Moki ne parle plus le français congolais, mais plutôt le fameux français de Guy de Maupassant. Désormais, il estime que les langues africaines sont prédestinées à mal prononcerles mots (Mabanckou, 1998 : 62). De fait, Moki et les autres immigrés ne se retrouvent plus dans leur univers culturel d’enfance. La France les a emprisonnés dans les apparences. Au Congo, ils miroitent une image falsifiée et idéalisée de leur personne ; une image de « parisien » et de bonheur qu’ils n’ont réellement pas. Ils affichent des personnalités fausses et snobes[4], des complexes d’infériorité. À la réalité, Moki et ses camarades sont psychologiquement troublés. Ils masquent leurs frustrations. Leur exclusion en France leur fait croire qu’ils sont des êtres inférieurs. Elle les pousse à s’auto-détester et à s’auto-dévaloriser. Quelle appréciation peut-on avoir de l’altérité au regard de leur situation ? 

Du texte à l’altérité en postcolonie

Le roman de Mabanckou, qui évoque les défis auxquels les immigrés africains font face pour s’intégrer dans la société française, pose le problème de l’altérité (la relation entre « soi » et « l’autre ») et des rapports interhumains en postcolonie. Ce roman montre, à travers la situation de Moki, Préfet, Bouli, Sote, Massala-Massala, que la question d’identité reste au cœur de ces rapports. Moki, Prefet, Bouli, Sote, Massala-Massala sont étiquetés comme des Africains, des Congolais ; donc comme étant différents des Français. Ils sont séparés des autres à cause de la couleur de leur peau et de leur origine. Ils habitent en quelque sorte un monde où l’on croit à la différence, à l’essence, à la substance, à la segmentation, à la séparation, à l’identification et à la reconnaissance ; un monde qui particularise et distingue. Mais peut-on véritablement définir une personne ? Peut-on dire qui est Moki, Prefet, Bouli, Sote, Massala-Massala ? Peut-on parler de leur identité ? Peut-on définir les êtres que nous sommes ?   

En effet, la tentative de définir les individus et de les ranger dans des identités est encouragée par les philosophieslogiques et rationnelles qui insistent sur l’ontologie, c’est-à-dire sur ce qui fonde l’essence et la substance de l’être. On peut citer par exemple Platon et sa théorie des essences, Aristote et son traité des catégories, Descartes et son « cogito ergo sum », « Être et le temps » de Heidegger. Cette tentative de définir les individus fut récupérée au sortir de la deuxième guerre mondiale par le courant de pensée dit « postcolonial » qui insiste sur l’identité et la différence, sur la différence et l’altérité ; et donc sur tout ce qui relève de l’essence, de la substance, de la séparation, de l’identification et de la reconnaissance ; et qui aujourd’hui est à l’origine de ce que Mbembe appelle la « dramatique identitaire » (Mbembe, 2016), c’est-à-dire la montée des nationalismes, des ethnicismes et la prolifération des discours de rejet (« rentrez chez vous ») dont sont victimes les personnages immigrés de Bleu-blanc-rouge (1998).   

En représentant des immigrés repoussés à cause de leur origine et de la couleur de leur peau, Mabanckou exorcisel’identité, l’idée de « frontières » et d’« étranger ». Il appelle, un peu comme Achille Mbembe, à « l’en-commun » (Mbembe, 2023), c’est-à-dire à une philosophie qui invite à tisser des solidarités et non à se forger les ennemis. Le texte de Mabanckou suggère que nous nous débarrassions des masques (des représentations identitaires) dont nous avons été affublés pour endosser un visage qui puisse être reconnu comme un visage humain, dans lequel nous puissions reconnaitre l’autre comme étant nous-mêmes. Son roman conseille d’assumer notre condition humaine, notre vulnérabilité organique qui veut que nous soyons appelés à vivre exposer les uns aux autres et non à être enfermés dans des identités et des cultures. « Vivre exposer les uns aux autres » (Mbembe, 2023) suppose que nous soyons disposés, dans l’expérience de la rencontre qui est consubstantielle aux êtres que nous sommes, à ajouter quelque chose à ce que nous sommes au départ, et à lâcher quelque chose de nous. 

De fait, en dénonçant le traitement inhumain des immigrés africains en France, le roman de Mabanckou rejettel’universalisme classique qui prône l’altérité univoque, excluante, dialectique, conflictuelle, marquée par la rupture et le mépris de la diversité. Il recommande un « moi » qui accepte « l’étranger » en se mettant à sa place, sans le cataloguer et le trouver différent. Bleu-blanc-rouge (1998) en d’autres termes suggère un monde postcolonial où la tendance n’est plus à la clôture et au repli sur soi. Il postule un monde habitable par tous, où la différence n’est plus l’horizon et où l’on oblige plus « les étrangers », tels que Moki, Prefet, Bouli, Sote, Massala-Massala à « rentrer chez eux ». 

 Il n’est pas question de demander à la France d’accueillir tout le monde ou de ne pas juguler des flux migratoires ; mais plutôt de l’amener à humaniser la situation des sans-papiers en leur accordant un logement et une possibilité de travail. Tout laisse croire que si Massala-Massala, Moki, Préfet, Bouli, Sote avaient eu le droit de travailler et avaient bénéficié d’un logement convenable, ils ne se seraient pas convertis en délinquants. Massala-massala par exemple regrette ses forfaits. L’analyse psychanalytique de ses pensées pendant son incarcération et son rapatriement révèle un personnage meurtri, détruit, qui maudit le jour où sa vie a basculé dans la tricherie et la fourberie. En fait, Massala-Massala est déçu et désenchanté. Le choc de la réalité à Paris l’a rongé. Au lieu de mener une vie de parisien normale et rêvée, il s’est vu obliger à se débrouiller pour survivre (à s’engager dans une vie frauduleuse). Tout le contraire de ce à quoi il aspirait.               

Conclusion

De notre étude où il était question de lire Bleu-blanc-rouge (1998) il ressort que ce roman reproduit les scènes de la vie postcoloniale, notamment la situation des immigrés africains clandestins rejetés en France et à qui on refuse tout. Bleu-blanc-rouge (1998) en d’autres termes peint, en le dénonçant, le monde postcolonial qui durcit les lois d’intégration en pourchassant et en expulsant tout étranger sans-papier. Il représente, en le déplorant, une société française régie par l’identité, la différence et le droit de sol ; et où les individus sont étiquettés en fonction de leurs origines. Ce roman, avons-nous dit, postule à « l’en-commun », à un monde plus humain qui invite à tisser des solidarités et non à se forger des ennemis. Il recommande des sociétés postcoloniales sans frontières, sans barrières, et où la tendance n’est plus à la clôture ; où la différence n’est plus l’horizon et où l’on n’oblige plus « les étrangers », tels que Moki, Bouli, Sote, Massala-Massala à « rentrer chez eux ».           

Références bibliographiques

Berry, J. (1976). Human ecology and cognitive style: Comparative studies in cultural and psychological adaptation. New York : Sage Publications. 

Carrère, V.  (2008). L’accueil des étrangers : ce que les mots disent et cachent. Dans Après-demain Vol. 7 (pp. 15-18) https://doi.org/10.3917/apdem.007.0015

Dabla Sewanou, J.J. (1986). Nouvelles écritures africaines : Romanciers de la Seconde génération. Paris : L’Harmattan. 

Garabato, C. & Colonna, R. (2016). Auto-odi. La « haine de soi » en sociolinguistique. Paris : L’Harmattan.

Mabanckou, A. (1998). Bleu-Blanc-Rouge. Paris : Présence africaine. 

Mbembe, A. (2000). De la postcolonie. Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine. Paris : La Découverte.

Mbembe, A. (2016). Politiques de l’inimitié. Paris : La Découverte. 

 Mbembe, A. & Rioux, R. (2022). Pour un monde en communRegards croisés entre l’Afrique et l’Europe. Paris : Actes Sud, coll. « Manifestes ». 

Mbembe, A. (2023). La communauté terrestre. Paris : La Découverte. 

Muchielli, L. & Raquet, E. (2016). Délinquances, police et justice. Recherches à Marseille et en région PACA, Aix-en-Provence. Paris : Presses de l’Université d’Aix-Marseille.

 Leanza, Y. & Ogay, T. & Perregaux, C. & Dasen, P. (2001). Introduction. L’intégration en Suisse : un cas particulier ? Dans C. Perregaux, & T. Ogay, & Y. Leanza, & P. Dasen, Intégrations et migrations : regards pluridisciplinaires (pp. 17-41). Paris : L’Harmattan.

Timera, M. & Garnier, J. (2010). Les Africains en France. Vieillissement et transformation d’une migration. Dans Hommes et Migrations (Vol 4, pp. 24-35) https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.1719.


[2] Il y a « assimilation » si le migrant abandonne son identité culturelle au profit de celle de la société d’accueil (Christiane Perregaux, Tania Ogay, Yvan Leanza, Pierre Dasen, 2001 : 190).  

[3] Les personnages, par nostalgie, vivent entre eux, en groupe, isolés des français. Ils affichent leur appartenance africaine à travers le mouvement de la sapologie, qui est une manifestation de leur fierté africaine.  

[4] Alors qu’il habite dans le quatorzième arrondissement, rue du Moulin–vert, dans un immeuble voué à la démolition, dans une petite chambre avec de nombreux clandestins, Moki rapporte qu’il dîne régulièrement à la Tour Eiffel, qu’il habite un grand appartement donnant sur cette tour (Mabanckou, 1998 : 72) ; et qu’il est le meilleur Sapeur (personne appartenant à la SAPE, la Société des Ambianceurs et des Personnes Élégantes) de la capitale française (Mabanckou, 1998 : 74-75).

L’emprise du numérique sur la création du roman : intermédialité dans Les Enfants sont rois de Delphine de Vigan

The digital grip on the creation of the novel: intermediality in Les Enfants sont rois by Delphine de Vigan

Pierre Olivier EMOUCK

poememouck@yahoo.fr

ENS de Bertoua (Cameroun)

Reçu : 10/11/2024     Accepté : 15/02/2025 Publié : 15/05/2025

Résumé

La télévision, puis Internet, et l’Intelligence artificielle récemment, les médiums et médias de la transition numérique dominent le monde. Le « tout numérique » se ressent également en littérature par l’emprise qu’il exerce sur la construction du roman, ce qu’il convient de désigner comme de l’extrême contemporain. Quel impact, quelle idéologie en tirer ? L’intermédialité, appliquée pour disséquer le roman français contemporain, révèle une crise d’écriture dans Les Enfants sont rois de Delphine de Vigan dont le fait est la coprésence, l’effet l’arrimage et l’idéologie un glissement subtile sur un transhumanisme reformé.

Mots clés : numérique, roman, extrême contemporain, intermédialité, transhumanisme 

Abstract

Television, then the Internet, and recently artificial intellignece, digital mediums and media dominate the world. This takeover is felt in literature by the influence they exert to the construction of the novel, which should be designated by the extreme contemporary. What impact and what ideology can be drawn from it? Intermediality, applied to dissect the contemporary French novel, reveals a crisis of writing in Les Enfants sont rois whose fact is the co-presence, the effect mooring, and the ideology a subtle shift on a reformed transhumanism.

Keywords: digital, novel, extreme contemporary, intermediality, transhumanism

Introduction

De nombreuses études ont été menées sur l’intermédialité (Müller, 2000 ; Méchoulan, 2003 ; Marinielle, 2011 ; Guiyoba, 2015) et notamment sur la question d’intrication et d’encastrement des autres médias dans l’œuvre littéraire, elle-même média. Pour Fotsing Mangoua (2009 : 145) : « l’écrivain […] recule les bornes de son inspiration et sa pratique de l’écriture par l’exploration de territoires comme [les médias]. Ceci lui permet non seulement de partager avec jubilation un savoir et une passion mais, en outre, d’offrir à la littérature mondiale, en toute liberté, des productions inédites ». Dans Les Enfants sont rois de Delphine de Vigan, l’emprise du numérique sur la création du roman n’est plus seulement un problème d’imbrication. Elle se montre incisive sur la langue et la visée idéologique du roman, donnant lieu à une esthétique nouvelle de l’extrême contemporain, parce que ce roman n’est pas écrit « comme on le fait ailleurs, là où le sens du récit, de l’invention, de l’imagination dominent et caractérisent le domaine de la « fiction » (Havercroft, Michelucci, Riendeau, 2010 : 19-20). Par quel fait et effet s’analyse donc cette emprise du numérique sur la construction du roman, et quelle en est l’idéologie ? C’est vérifier que par le fait de la coprésence et l’effet d’arrimage à un phénomène de l’ère contemporaine, le numérique se fait impactant sur la langue littéraire pour un pan à peine masqué d’un transhumanisme reformé. 

Le transhumanisme est une idéologie qui prétend « le devoir des sciences de sortir la condition humaine de ses déterminismes et ce, afin que l’humain n’ait plus de limite » (Gatti, 2021). Cette idée que les progrès scientifiques et technologiques peuvent donner à l’humain le bonheur de se réinventer lui-même glisse, peu voilée, dans l’emprise du numérique sur la construction du roman. De l’intermédialité, puisqu’ : « un récit matérialisé dans une écriture contaminée par les médias de l’information et par le cinéma [est] un récit intrinsèquement intermédial » (Mariniello, 2003 : 62) et : 

qu’une œuvre ne fonctionne pas seulement dans ses dettes plus ou moins reconnues envers telles autres œuvres, ou dans la mobilisation de compétences discursives (au besoin usurpées), mais également dans le recours à des institutions qui en permettent l’efficacité et à des supports matériels qui en déterminent l’effectivité. […] l’efficacité orchestrée par les institutions et l’effectivité induite par les techniques et les matériaux produisent, au bout du compte, des effets de sens. (Méchoulan, 2003 : 10)

Ce travail démontre l’emprise du numérique sur la création du roman par la coprésence, l’arrimage à ce phénomène et le soupçon d’un transhumanisme reformé.

La coprésence 

C’est un fait dans Les Enfants sont rois de Delphine de Vigan : le numérique est intriqué dans le roman, ce qui crée la coprésence. Le numérique fait une entrée remarquable dans le roman et devient une langue littéraire, une langue d’écriture du roman français. Cet extrême contemporain apporte à la création littéraire la médiatisation et la digitalisation par la télévision, internet et les principaux médiums du numérique.

La télévision

Le langage de la télévision se fait langue du roman dans le roman de Delphine de Vigan. Sans tissage, sans lissage, sans complexe, il y occupe une place prépondérante parmi les autres lexiques qui participent à la création du roman. L’auteure s’en sert et réciproquement il sert sa création. Il se recense dans son œuvre le jargon de la production : « entrer dans le studio », « recueillir les impressions », « micros tendus », « plan d’ensemble », le « duplex ». Ces expressions sont nouvelles dans la langue littéraire car elles fonctionnent comme figées et empruntées au langage technique de la télévision. 

L’autre jargon, celle de la réalisation appartient à l’encodage et au décodage dans l’univers du numérique, matérialisé dans l’extrait suivant : « Un bon casting de téléréalité obéissait toujours aux mêmes ingrédients, que les professionnels résumaient ainsi : une teigne + une bimbo + un rigolo + un beau gosse + un petit coq […] Un bouc émissaire, un médiateur, une cruche, un ravi de la crèche pouvaient toujours servir » (Vigan, 2021 : 27). Son emploi dans le roman est un fait de coprésence. 

Le dispositif technique : « bureaux de la production », équipe de reportage : « motards équipés de caméras » (Vigan, 2021 : 16) ; les programmes de téléréalité : L’Île de la tentation, le Bachelor, Qui veut épouser mon filsLoft Story, surtout Rendez-vous dans le noir : « une émission de télévision française diffusée sur TF1 du 16 avril 2010 au 11 avril 2014 (trois saisons) » (Vigan, 2021 : 36), Maisons des stars : « l’une des dernières émissions de téléréalité diffusée sur une chaîne hertzienne » (Vigan, 2021 : 292), également Koh-Lanta sont autant de faits de coprésence qui accroissent l’objectivité de l’emprise du numérique sur la création du roman.

Les métiers de la télévision (le secteur du maquillage) : « passer au maquillage », celui du montage : « retenu au montage » (Vigan, 2021 : 38) ou de la présentation : « L’animateur, dont la carrière venait de prendre une tournure aussi phénoménal » (Vigan, 2021 : 13), ainsi que les icônes du petit écran : « Alexia Laroche-Joubert, une productrice emblématique de la téléréalité en France » (Vigan, 2021 : 26) sont inspirants. Les chaînes de télévision : M6, Zaléa TV« (une chaîne alternative qui mena au début des années 2000 une expérience inédite de télévision libre) » (Vigan, 2021 : 18), TF1, le « journal » de France 2Télé StarTélé 7 jours. Les stars de la téléréalité : SteevyMarlèneCindyDianaJohn-DavidGreg de Koh-Lanta sont des thèmes du bonheur offert par la télévision. Mélanie « les connaissait tous. Ils avaient eu cette chance une première fois, ils avaient été vus et aimés par le public » (Vigan, 2021 : 109). 

Les supports numériques entrent en liste : « poste de taille moyenne », « la télécommande », puisqu’ils font désormais partis du décor familier. Des termes du secteur en viennent à meubler le discours littéraire : « de gens trash », le« zapping », le « casting ».

Une autre étape est internet et les réseaux sociaux, tels que les annonce la narratrice : « Internet et les réseaux sociaux prendraient bientôt le relais de la télévision et décupleraient le champ des possibles » (Vigan, 2021 : 20).

Internet

Le langage lié à l’utilisation d’internet apporte un vocabulaire et des discours innovants à la langue littéraire. Les moteurs de recherche : « Google » et « Wikipédia », coprésents dans le roman, participent à la transposition. Les voix d’accès à internet sont lexicalisées : « ordinateur »« téléphone portable »« écran de téléphone portable », « Carte SIM prépayée », « SMS », re-sémantisées : « tablette », « adresses IP », « administrateur »; ou bien calquées : « selfies », « iPhone ». L’utilisation de ces supports créent de nouveaux segments à l’environnement propre au numérique : « disque dur », « faire des selfies » (se filmer au moyen de son téléphone portable), « tourner une vidéo ». Les réseaux sociaux donnent leurs noms à la langue littéraire : « You Tube », « Instagram », « WhatsApp », « Netflix, Twitter », « Facebook », « Tik Tok ». Ces illustrations sont parsemées dans tout le roman. 

La connexion à ces réseaux prête son discours à la langue de création du roman : « créer un forum », « créer un compte », un « site », une « chaîne », devenir « viral », avoir un « nombre de mention j’aime », « poster », « surfer sur le Net », avoir des « vues » et avoir des « abonnés », « page d’accueil », faire « défiler les vignettes », « lanceur d’alerte ». Un nouveau vocabulaire issu de ce monde force son intégration dans le vocabulaire de la création littéraire : un « youtubeur », un « prank », des « lives », « en off », le « gimmick », l’« unboxing », le « meet-up », « cyber café », le « hashtag », « émoticônes », « emojis », le « buzz », « followers », « Vlog », « haters ». 

Une grammaire nouvelle bouscule et s’impose à côté de la syntaxe littéraire : « elle likait les images et les commentaires postés par d’autres » (Vigan, 2021 : 110), puis : « les vidéos d’unboxing » (Vigan, 2021 : 308) ou « suivre une e-formation » (Vigan, 2021 : 350), encore « générer du clic » (Vigan, 2021 : 297) et parler par exemple « du vloggingfamilial » (Vigan, 2021 : 351). 

Le style hyper embrassant et englobant de la toile s’ajoute au style de la littérature écrite : « C’est méga incroyable ! » (Vigan, 2021 : 106), « Salut les happy fans […] Bye bye les happy fans ! Si vous aimez cette vidéo, n’hésitez pas à la partager ! On vous fait plein de bisous d’étoiles et on vous adore. N’oubliez pas le petit pouce vers le haut ; abonnez-vous ! » (Vigan, 2021 : 172) ou encore « Bonjour mes chéris/Voilà mes chéris » (Vigan, 2021 : 227). 

Des sites et des stars sont de nouveaux tropes de cet extrême contemporain. Il s’agit des chaînes : Happy Récré, Minibus Team, La Bande de doudous, des influenceurs : Tom Brindisi, le Chevalier du Net, Mélys et Fantasia, les petits du Club du jouet, Liam et Tiago de La Bande des doudous, sont comparaison, métaphore, métonymie, synecdoque. 

Parfois, le narrateur procède par définition pour mieux insérer l’import au numérique à la création littéraire : « Une story. C’est une petite vidéo qu’on publie sur Instagram. Éphémère. Elle ne reste que pendant vingt-quatre heures. Tandis que les posts, des photos ou bien des vidéos, restent tout le temps » (Vigan, 2021 : 76). La story est expliquée, posts est mis en italique. Balayer l’écran de son téléphone portable vers la droite est un nouveau sémantème, c’est pourquoi il est expliqué : « une simple virgule dessinée du pouce » (Vigan, 2021 : 188), unboxing est « en anglais […] du déballage » (Vigan, 2021 : 123). Les gifs sont des émoticônes animés (Vigan, 2021 : 43).

Caméra, écran et vidéo

Les appareils numériques : caméra, écran, vidéo, ont un impact considérable dans le roman contemporain. La coexistence de la caméra est attestée tout au long des pages des Enfants sont rois. On y trouve des expressions : « face à la caméra » ou « face caméra », « caméra sur pied », « œil de la caméra », « éteindre », « coupez ! » ou « couper la caméra », « caméra sur pied », et leurs variables : « filmé », « filmait », « fixer l’objectif », « être dans le champ », c’est-à-dire se trouver à portée de la caméra, « photos ». Et dans s’installer « face à la caméra numéro trois » (Vigan, 2021 : 361), le chiffre indique la prépondérance. La caméra a une telle prédominance dans la famille Diore que le discours renseigne qu’« Aucun moment, aucun endroit (à l’exception des toilettes et de la douche) n’échappe à l’œil de la caméra » (Vigan, 2021 : 228). Le roman raconte qu’un jour « Kimmy s’était pris les pieds dans le câble et la caméra était tombée dans un fracas épouvantable. Alors Mélanie s’était mise à hurler sur sa fille, la main levée prête à s’abattre sur sa joue. […] Elle avait crié sur Kimmy comme si leur vie entière dépendait de cette caméra, comme si c’était la fin du monde. (Vigan, 2021 : 153 et 154). La caméra est partout, y compris sous les ailes de papillon (Vigan, 2021 : 360).

Qu’il soit de télévision, d’ordinateur ou du téléphone portable, l’écran est présent dans le roman. Il se retrouve dans la répétition des énoncés tels que : « apparaître à l’écran », « À l’écran », « du bon côté de l’écran ». Dans la famille Diore, principale famille du roman : « L’ordinateur restait allumé du matin au soir » (Vigan, 2021 : 116). Quand on parle de l’ordinateur, c’est sur l’écran qu’on voit qu’il est allumé. 

La vidéo est une production de la caméra en vue d’être projetée sur un écran. Mais c’est un médium indépendant dont l’entrée dans le roman forme avec lui une intermédialité. Le lecteur ne peut ignorer ses signaux : « poster la vidéo », « regarder la vidéo », « publier », « taguer », « mise en scène », « montage », « formats », « tournage », « effets graphiques », « arrière-plan », « studio d’enregistrement », « en légère contre-plongée », « images ». Par la caméra, l’écran et la vidéo, l’extrême contemporain introduit des périphrases, des coalescences du monde numérique dans la création du roman. Plus, la vidéo participe pleinement de la transposition des faits. Elle est régulièrement mise en avant pour décrire la passion : « Ce qui plaisait aux enfants, au point qu’ils regardaient sans doute dix fois la même vidéo » (Vigan, 2021 : 117), et même l’addiction : « Elles tournent à des cadences inadmissibles. Il suffit de faire le calcul. Tourner une vidéo, ça prend du temps. Je peux vous dire qu’elles ne doivent pas faire grand-chose à côté, à part dormir, et encore… » (Vigan, 2021 : 157-158), relève Clara Roussel. Dans les téléphones portables et sur les écrans d’ordinateurs, les vidéos tournent en boucle. 

Les noms : Félicity, Kimmy, Sammy, Mélys, Fantasia, à coloration anglo-saxon, d’où viennent les réseaux sociaux, apportent une contemporanéité au système de nomination, de baptême des personnages dans le roman Français contemporain. Mélanie numérise son nom en devenant Mélanie Dream, l’assaut au rêve.

Le débarquement du langage du numérique dans la construction de la langue du roman assure à l’œuvre de fiction de s’arrimer au besoin de son temps. La digitalisation réalisée crée une sorte de médialité et d’intermédialité avec la télévision et internet. Le roman se lit sur les mêmes modes que regarder la télévision sur le petit écran, prendre le téléphone portable ou l’ordinateur et se connecter sur internet. La langue littéraire semble ainsi bousculée, mais la langue du roman n’est pas pour autant appauvrie. Le roman au contraire s’arrime.

L’arrimage

Ce qui se dégage de l’emprise du numérique sur la création du roman est que le roman s’arrime. On le voit, les médias ont assailli le monde : « les médias, les réseaux d’information, les écrans de télévision et d’ordinateurs ont envahi le monde écrit et parlé » (Durand, 2004 : 13). Le phénomène est transposé dans Les Enfants sont rois de Delphine de Vigan, inclinant la production littéraire à l’anticipation.

Un phénomène de l’ère contemporaine

L’emprise du numérique sur la création du roman force le roman à admettre un phénomène de l’ère contemporaine. La période dans le roman se situe entre les années 2000 et 2019, se projette en 2031 et au-delà. 1999 est l’année où « Clara venait d’avoir treize ans quand ses parents avaient enfin accepté d’acheter une télévision » (Vigan, 2021 : 183). Elle est née en 1986 (Vigan, 2021 : 46). C’était l’année qui a décrété la fin de l’époque « que l’on dit prénumérique » (Vigan, 2021 : 285). L’année 2000 devient automatiquement l’année de l’entrée à l’ère contemporaine du numérique. 

Dans l’époque du numérique ou celle du roman, de 2000 à 2019 et jusqu’en 2031, les principales activités requièrent l’importance du numérique. Les enquêteurs de la Brigade criminelle se servent de leurs téléphones portables, des ordinateurs et de l’intelligence artificielle dans leurs recherches. Bruno, l’époux de Mélanie, dont le texte rappelle qu’il avait une bonne position en informatique, a abandonné son emploi pour se concentrer sur les réseaux sociaux. Mélanie, fille de parents moyens, est devenue Mélanie Dream. C’est dans un site internet qu’elle a rencontré son mari. Internet est un métier pour les youtubeurs, un métier très lucratif. Le petit Ryan, huit ans seulement, a capitalisé vingt-cinq millions de dollars en 2019, en une seule année (Vigan, 2021 : 122-123), a rapporté le magazine Forbes. Les revenus annuels de Happy Récré, la chaîne créée par Mélanie, dépasse le million d’euros, le magazine trimestriel lancé par Minibus Team « se vend comme des petits pains » (Vigan, 2021 : 124). Cette généralisation se fait écho dans la vie sociale, dans laquelle : « chacun se presse de rentrer chez soi pour commander et consommer en ligne, ou obéir à l’impérieux parcours des algorithmes » (Vigan, 2021 : 336). Le numérique a désormais le contrôle de la vie et du monde « référence aux vidéos Instagram contrôle notre vie, qui rencontrent un succès fou » (Vigan, 2021 : 247).

Tous les personnages du roman, les personnages principaux : Mélanie Claux et son mari Bruno, Clara Roussel et Cédric Berger de la Brigade criminelle, Sammy et Kimmy (les enfants Diore), sont branchés soit devant le petit écran soit connectés à internet par un ordinateur ou un téléphone portable. Les parents de Mélanie, grands-parents de Sammy et Kimmy publient sur internet. Mélanie balaie l’écran de son iPhone plusieurs fois par jour. La narratrice discourt : « si elle avait dû évaluer combien de fois dans une journée elle reproduisait ce geste, elle aurait été au-dessous de la réalité » (Vigan, 2021 : 188), mais elle se justifie : « Mélanie était une femme de son temps. C’était aussi simple que cela. Pour exister, il fallait cumuler les vues, les likes et les stories » (Vigan, 2021 : 235). Elle stigmatise une époque « où il était normal d’être filmé avant même d’être né […] une manière de vivre, d’être au monde. Un tiers des enfants qui naissaient avaient déjà une existence numérique » (Vigan, 2021 : 234).

Fait établi, le numérique est un phénomène de l’ère contemporaine, un phénomène que s’approprie l’extrême contemporain dans la création du roman. C’est un impératif qu’il va anticiper. 

L’anticipation

La narration fait remarquer l’impact grandissant de la télévision qui en fera une nécessité : « Philippe regardaitrégulièrement Arrêt sur images et Des mots de minuit tandis que Réjane ne ratait aucun épisode d’Urgences » (Vigan, 2021 : 183-184). La captivité du numérique y est signalée par l’assiduité des enfants aux programmes de la télévision. Est-ce pour cela que l’auteure anticipe : « La téléréalité et ses déclinaisons testimoniales s’étendraient peu à peu à de nombreux domaines, et dicteraient pour longtemps leurs codes, leur vocabulaire et leurs modes narratives » (Vigan, 2021 : 20) ? En prévision de sa propre projection le roman s’arrime.

L’intra-médiatique (présence d’un même média dans un autre) imbriqué dans l’intermédialité illustre dans l’exemple qui va suivre la percée et la poussée du numérique à divers modes de communication :

Mélanie lut pour la vingtième fois les alertes apparues sur l’écran de son iPhone.

Ici.fr

En direct : la petite Kimmy, star de YouTube, a disparu depuis quatre jours

bfmtv

LA VIDÉO DE L’ENFER. À la demande du ravisseur de sa file, la mère de la petite Kimmy publie une vidéo.

ouest-France.fr

VIRUS DE LA TOMATE. Contamination confirmée dans 

Une exploitation du Finistère.

leparisien.fr

ALLOCATION CHÔMAGE : ce qui va changer en 2020.

Météo

Châtenay-Malabry

Ensoleillé

Risque de pluie : 20 % (Vigan, 2021 : 189).

La presse, la télévision et internet communiquent ensemble, au même moment, dans le téléphone portable. C’est ce qui les rend performants et efficaces. Celui qui l’a compris tient les clés du présent. Le récit place ainsi Mélanie Claux au-dessus de la chaîne : « Mélanie Claux était une redoutable femme d’affaires. Elle avait compris le fonctionnement de l’algorithme, la complémentarité des médias et la vitrine incontournable des réseaux sociaux » (Vigan, 2021 : 233). En intriquant le numérique et ses médias dans le roman, Les Enfants sont rois anticipe l’inéluctable. Par ailleurs, l’extrême contemporain leur ajoute une telle puissance qui n’admet pas l’immobilité : l’information ; rapide, éclair, explosive, elle ne donne pas de répit à Clara : « La trêve, elle le savait, était terminée. Une bombe venait d’exploser dans les médias et sur les réseaux sociaux. Désormais, les projecteurs seraient braqués sur eux : parents, famille, flics, voisins, et aucun n’échapperait au radar » (Vigan, 2021 : 187). En plus, les médias du numérique savent conquérir le public, le satisfaire pour le fidéliser. Ils s’offrent comme des espaces de publicité, de marketing, du business et de création d’entreprises, inspirant le roman contemporain. Les Enfants sont rois incorpore les méthodes de création d’entreprises des médias du numérique : permettre la publicité, faire du marketing, donner de la visibilité, se transformer en espace marchand, car c’est cela qui attire les sponsors et fait vivre le média, garantit sa durée dans le temps, maintient son leadership dans une société de consommation très concurrentielle. Par conséquent : Carrefour, Disney, biscuits Oreo, le jus Juna : « le plus performant du marché » (Vigan, 2021 : 291), Nestlé, Nike Air, Adidas, Color Riche de l’Oréal, Nutella, les poupées Dolly Queens, l’opticien Optic Future, trouvent dans le roman un nouveau champ pour faire connaître et vendre leurs produits. Le roman anticipe Santiago Valdo en mai 2031, jetant « un œil à son agenda électronique, lequel est paramétré pour s’ouvrir automatiquement sur l’écran de son ordinateur » (Vigan, 2021 : 274). L’auteure prédit qu’Instagram « soit en nette perte de vitesse » (Vigan, 2021 : 293), mais que d’autres plates-formes ressurgiront, comme la plateforme payante « Share the Best », d’autres réseaux sociaux : « Back Home. Plus cocooning, plus stay safe » se multiplieront plus vite et seront en pleine essor (Vigan, 2021 : 293). Ce sera, force à admettre la dystopie, l’apothéose du « tout numérique » (Communiquer 20, 2017).  

Toute cette crise d’écriture dans le roman contemporain Les Enfants sont rois de Delphine de Vigan ne porte-t-elle pas, sans la nommer, l’idéologie d’un transhumanisme reformé ?

Glissement sur un transhumanisme reformé ?

Le transhumanisme audacieux mise sur la technoscience pour « réparer » ou « augmenter » la puissance du corps humain. Ce qui pour certains est une « logique techno-utopiste » (Lesnes, 2015). Mais l’emprise du numérique sur la construction du roman de l’extrême contemporain laisse pourtant poindre un probable glissement sur un transhumanisme reformé en train de se vivre dans Les Enfants sont rois, par une prise de vue embarquée et un plaidoyer pour la décélération. 

La prise de vue embarquée 

La prise de vue embarquée reproduit la stratégie médiatique de la « caméra embarquée ». La « caméra embarquée » suit à la trace, zoome, cadre et encadre. La prise de vue embarquée emmène dans le sillage du corps virtuel que le numérique permet d’avoir en se récréant soi-même, en s’augmentant ; ce pan de l’idéologie du transhumanisme. Certes, ce n’est plus la technoscience en l’humain qui lui procure cette puissance et cette place au sommet de l’Olympe. C’est l’humain, qui, en se servant des progrès de la technoscience, se réinvente lui-même, d’où la possibilité d’un transhumanisme reformé. Tout est donc question du corps : le corps de beauté et le corps de puissance. 

Tout commence avec le corps de beauté façonné par les émissions de télé-réalité. C’est le corps flamboyant et incontournable que rêvait Mélanie Claux. Le modèle se veut parfait et unique ; il est scruté soigneusement lors du casting : mesuré (poids et taille), sculpté (coiffure, rire, démarche, look). Il est défini sexy et imposé aux candidats lors des sélections : « Mélanie trouva sur son lit une jupe courte et un dos-nu qu’elle enfila sans se poser de questions » (Vigan, 2021 : 38). Il est maquillé avec une bonne dose de fond de teint, cheveux lissés, coloriés par un châtain intense. Une fois la mue opérée sur elle par les techniciens de la télévision : « Mélanie eut la sensation de voir une autre version d’elle-même. Une version magnifiée, sublimée » (Vigan, 2021 : 39). Loana est le prototype de ce corps d’une beauté artificielle : « ses seins refaits, son ventre plat, sa peau bronzée » (Vigan, 2021 : 15), qui remporte la finale de Loft Story le 5 juillet 2021 sur M6. La prise de vue joue un replay par les analepses sur la glorification de ce corps de beauté. La médiatisation de l’événement est sublimée par les différents moyens de captation : jeu d’élimination des candidats par les téléspectateurs pour entretenir le suspense, tension maximale par la durée de l’événement (soixante-dix jours pour Loft Story), adrénaline créée par l’enfermement ludique des candidats dans un espace clos en préfabriqué. L’effervescence est intense, l’événement accroche : « la famille Claux n’avait raté aucun prime time du jeudi » (Vigan, 2021 : 13). L’attente du dénouement devient impatiente. La télévision tient en haleine, suivant la mise en scène dans la tragédie classique, mais cette fois avec la participation active de la masse, puisque le drame se joue dans le petit écran qu’on retrouve dans les maisons. L’hystérie est collective, d’autant plus que l’événement est retransmis en direct, que la solennité et le faste du spectacle sont éblouissants : le décompte de dix à zéro, le feu d’artifice pour accompagner la sortie des quatre finalistes. Le succès est total : 

Une horde surexcitée se pressait derrière des barrières, des photographes tentaient de s’approcher, des gens qu’ils ne connaissaient pas quémandaient des autographes, des journalistes tendaient des micros. Certains agitaient des banderoles ou des pancartes avec leurs prénoms, d’autres les filmaient grâce à de petites caméras (Vigan, 2021 : 14).

Les vainqueurs sont portés au firmament. Pour les escorter, la narratrice signale un : « ballet de voitures noires, suiviespar des motards équipés de caméras […]. Un dispositif technique digne du Tour de France […]. Aux feux rouges, des micros furent tendus par des vitres ouvertes pour recueillir les impressions des gagnants » (Vigan, 2021 : 16). La célébrité est acquise : « Dans une ambiance surchauffée et une confusion croissante, la foule commença à scander un prénom : « Loana ! Loana ! » (Vigan, 2021 : 15) Ainsi, la télévision donne aux anonymes, aux gens ordinaires, de devenir des dieux, d’accéder à la même gloire que les sportifs du Tour de France, que les plus grands dirigeants : « Ça me rappelle l’élection de Chirac ! » (Vigan, 2021 : 16), apprécie un animateur. 

Le rêve se répand et embrase. Les programmes de téléréalité sont mentionnés avec succès : « Onze millions de spectateurs suivaient ce soir-là la finale de Loft Story » (Vigan, 2021 : 19). La foule, celle qui forma un embouteillage aux abords de la place de l’Étoile, celle de l’Avenue de la Grande-Armée qui « convergeait de toutes les rues adjacentes » (Vigan, 2021 : 16), celle qui abandonnait les véhicules pour pouvoir s’approcher du lieu de l’événement, cette foule voulait que toucher le corps de beauté ainsi célébré. L’humain atteint la perfection, puisque les stars des émissions de téléréalité entrent dans la légende, sont devenus quasi immortels. À défaut d’opérer dans le corps, le transhumanisme reformé répare le corps dans des images qui dureront aussi longtemps que le monde : « Sur Internet, vous le savez, rien ne s’efface » (Vigan, 2021 : 356), martèle Santiago Valdo.

Mélanie Claux avait aspiré à devenir une vedette de la téléréalité : elle a manqué naturellement d’atouts. La prise de vue embarquée insiste trop sur son corps. Elle se déclare ronde, sa voix est perçue grinçante, ses yeux « n’étaient pas sans évoquer les vaches de dessin animé » (Vigan, 2021 : 26). Elle est « un peu terne » « “Miss Lambda” » (Vigan, 2021 : 27). Ses seins sont opulents : « Mélanie avait vraiment de très gros seins, des vrais, souples et apparemment mous, que la dentelle du soutien-gorge rose ne semblait pas pouvoir contenir » (Vigan, 2021 : 27). Mélanie n’était pas heureuse. Critiquée incessamment par sa mère, Mélanie avait quitté sa famille à dix-huit ans. Elle ne réussissait pas face à l’adversité à laquelle il faut faire face dans la réalité. 

L’avènement d’Internet et des réseaux sociaux va lui offrir la possibilité de s’augmenter en renaissant avec un corps de puissance, à défaut d’un corps de beauté. La perméabilité et le champ des possibles d’Internet vont lui greffer 

Cette idée que c’était à la portée de tous, de chacun. Nul besoin de fabriquer, de créer, d’inventer pour avoir droit à son « quart d’heure de célébrité ». Il suffisait de se montrer et de rester dans le cadre ou face à l’objectif, de poster des vidéos, partager ses expériences intimes, comme on l’aurait : « fait dans le confessionnal du Loft ou d’une autre émission de téléréalité (Vigan, 2021 : 116).

Internet va venir à ce point lui apporter la puissance. Sa célébrité ne se discute pas dans les réseaux sociaux. Elle a pour noms : Mélanie Dreamla féeNew MélanieWith Mélanie, les couronnements de son rêve. Elle se donne à voir épanouie, partageant avec succès sa vie, sa joie, au sein d’une nouvelle famille que le numérique lui a permis de reconstruire. Elle y trouve l’amour, les encouragements qu’elle cherchait ; satisfait le besoin de reconnaissance qui lui manquait. Évidemment, sa nouvelle famille est présente pour la réconforter quand elle traverse les moments difficiles des suites de l’enlèvement de sa fille : « Elle n’était pas seule. Elle avait une communauté. Une famille de cœur. Car sur son compte Instagram, des centaines de messages lui étaient adressées. Des messages de soutien, de compassion. Des avalanches de j’aime, des cœurs de toutes les couleurs, des émoticônes débordant d’amour » (Vigan, 2021 : 194). Parallèlement, sa mère ne l’avait appelée que pour lui faire des reproches : « Sa mère était restée chez elle pour répondre aux questions des voisins. C’était un constat qu’elle ne pouvait contourner » (Vigan, 2021 : 194), semble-t-elle se confier à la caméra embarquée. Elle explose les records de popularité dans les réseaux sociaux : « Chacune des vidéos publiées sur Happy Récré cumulait plusieurs millions de vues » (Vigan, 2021 : 60). 

Grâce au numérique, le pouvoir d’achat de Mélanie est fort. Elle vit et fait vivre sa famille dans un confort matériel jusqu’à la saturation. Le reportage ne fait mention que d’abondance, de profusion, de l’avalanche, d’utiles ou d’inutiles. Fière d’être heureuse, elle s’exhibe : « Sur son écran, transformé par l’un de ces filtres Instagram qui lui donnaient l’air d’une poupée — cils allongés, peau de pêche et iris bleu nuit —, le visage de Mélanie Dream était figé dans un sourire de speakerine » (Vigan, 2021 : 232). Elle exhibe le bonheur en couple et en famille : « Happy Récré était le cadeau qu’elle avait offert à sa famille. Un cadeau qui avait illuminé leur vie » (Vigan, 2021 : 89). Elle exhibe la beauté de ses enfants, correspondant aux critères de beauté qui fait le bonheur dans les réseaux numériques, Kimmy : « vêtue de rose ou de blanc, aime le satin et les paillettes. Son apparence fait clairement référence aux personnages féminins de Walt Disney » (Vigan, 2021 : 171). Elle clame qu’ils « rêvaient d’être youtubeurs, qu’ils adorent ça, qu’ils sont heureux d’être devenus des stars. Selon elle, c’est une grande chance. C’est même ce qui pouvait leur arriver de mieux » (Vigan, 2021 : 127). La puissance qu’elle se donne est celle d’une fée : « Elle est une fée, après tout, elle n’a peur. Les fées ne peuvent pas être atteintes. Les fées n’ont peur de rien. Les fées savent ce qui est bien et ce qui est mal. Les fées sont au-dessus des contingences du monde et des viles attaques que celui-ci engendre » (Vigan, 2021 : 349). C’est un soupçon fondé de glissement vers les idées du transhumanisme. Rien n’est excessif d’interpréter que la narratrice prend de vue un transhumanisme reformé dans le bonheur de l’immersion dans le monde virtuel, accessible grâce aux développements du numérique, et semble en marquer l’urgence.

La décélération

La décélération surfe sur les limites du transhumanisme, même reformé. Le plaidoyer déployé par la romancière s’appuie sur la désapprobation, la dénonciation, les revers dramatiques et les conséquences logiques. Le rythme effréné de productions et publications des vidéos sur les réseaux numériques suscite la désapprobation de Cédric Berger : « C’est dingue… » (Vigan, 2021 : 125), s’indigne-t-il. Clara Roussel en est horrifiée et scandalisée : « pendant trois heures, à voix haute elle n’avait cessé de répéter : “Il fait le voir pour le croire” (Vigan, 2021 : 169). Vient ensuite, dans le plaidoyer, la dysphorie exprimée par Kimmy à sa mère, la peur d’être “enfermée” en montrant l’écran du doigt (Vigan, 2021 : 88-89). N’est-ce pas récuser le bonheur que sa mère prétendait être le seul et le mieux pour elle ? La demande formulée par la requête est la décélération. Celle-ci tempère le bonheur de ce glissement vers l’idéologie transhumaniste. 

Dans la dénonciation, le plaidoyer expose que Tom Brindisi avait “lancé sur Twitter le hashtag Sauvez Kimmy et Sammy” qui avait rencontré un large succès » (Vigan, 2021 : 97). Il dénonçait par assistance à personne en danger. C’était un SOS qu’il avait envoyé afin que nul n’en ignore et se sente innocent. Il trouvait que la vie des deux enfants était en danger, mise en péril par leur propre mère. Il alertait ; et alerter, c’est témoigner. Il aura la mauvaise blague, croyant que Kimmy s’était cachée après sa disparition, de créer un compte Instagram et d’envoyer le message : « Enfant disparue, deal à suivre » (Vigan, 2021 : 96). Quand la thèse de l’enlèvement se confirmera, il comprendra la gravité de sa plaisanterie et expliquera à la police qu’il voulait seulement faire peur à la maman, lui faire entrevoir les risques réels que son immersion faisait courir aux enfants. Or, Tom Brindisi est bel et bien la pérennité du Chevalier du Net ; pouvait-il s’interdire ou interdire le Net à Mélanie Claux ? Ce qu’il dénonce, c’est l’accélération, ce qu’il réclame, c’est la décélération.

Le plaidoyer pour la décélération convoque les revers dramatiques. Selon les rumeurs du quartier et sur le Net : « Sammy aurait été harcelé. Des gamins se foutaient de sa gueule, le bousculaient, il avait même été racketté » (Vigan, 2021 : 101). Le témoignage demande à être exploité ; il clive sur la béance entre le bonheur : la vie douce, tranquille, comblée, que les enfants partagent dans le virtuel, la jalousie et la violence qui les attendent dans le monde physique oùils doivent nécessairement exister. Une décélération concilierait les deux. Moins de présence dans le virtuel et moins d’absence dans le réel équilibrerait, pour un bonheur qualitatif. L’enlèvement de Kimmy, hasardeux, opportuniste, sanctionne le bonheur dans le virtuel, surtout que celui-ci est indifférent aux connaissances physiques, aux voisins, aux passants dans la rue. En enlevant et séquestrant Kimmy, Élise Favart, une ancienne amie de Mélanie Claux, punit la mère de sa victime. Le motif est qu’elle s’estime oubliée dans la vague de bonheur que la vie dans le transhumanisme fait déferler sur Mélanie. Le bourreau pense que le parent de sa victime snobe ceux et celles qu’elle a connus, avec qui elle a cheminé. En exigeant à la mère éprouvée de payer la rançon à une œuvre caritative pour revoir sa fille, la ravisseuse lui taxe chère son indifférence aux malheurs des indigents, puisque le monde de Mélanie Claux ne connaît ni laideur ni manque. Le prix se veut assez fort pour inquiéter le bonheur de Mélanie, afin de le ralentir. C’est ce que confirme Loïc Serment le principal concurrent de la chaîne Happy Récré :

Quand vous racontez votre journée du matin au soir, quand vous montrez votre belle maison, vos beaux enfants, et tous ces cadeaux que vous accumulez à ne plus savoir quoi en faire, vous avez beau appeler les gens mes chéris, leur faire des poutours-bisous ou des bisous d’étoiles, vous avez beau leur faire croire qu’en s’abonnant ils vont faire partie de votre famille, il arrive un moment où quelque chose se met en travers de votre chemin. Un moment où vous devez vous rendre compte que ce que vous faites n’est pas bien (Vigan, 2021 : 161).

L’activiste du Net mesure le bonheur de Mélanie et lui émet un jugement de valeur défavorable. Mais le revers final qui accentue la plaidoirie pour la décélération est le renoncement de Bruno Diore (arrêt des activités sur le Net, rupture avec Mélanie, son épouse) et la plainte déposée par Kimmy (encouragée par son frère) contre sa mère. Le renoncement de Bruno peut signifier la mise en arrêt de la poursuite d’un bonheur évanescent, une pause pour réfléchir. La plainte des enfants s’interprète comme le reniement de l’œuvre de leur mère, avec et par le numérique.

La plaidoirie pour la décélération table également sur les conséquences logiques liées à l’addiction au numérique. L’expertise médicale du psychiatre Santiago Valdo, qui suit d’ailleurs Sammy Diore, est requis, pour exposer sur les pathologies de la « surexposition précoce dans les réseaux sociaux », expliquer l’addiction, faire comprendre le syndrome dit de Truman Show : « Le syndrome, autrefois considéré comme révélateur d’un trouble psychiatrique non diagnostiqué (délire paranoïaque, schizophrénie, bipolarité), est aujourd’hui observé comme une pathologie à part entière » (Vigan, 2021 : 319). Dans une longue présentation allant de la page 318 à la page 321 (Vigan, 2021), le scientifique énumère les conséquences logiques de l’utilisation abusive du numérique. 

Conclusion

L’emprise du numérique sur la création du roman a provoqué une crise d’écriture dans Les Enfants sont rois de Delphine de Vigan, convenant à l’extrême contemporain, dont le fait induit est la coprésence. La langue littéraire est transfigurée par l’internationalisation du langage du numérique, imbrication des médias et des médiums du numérique dans l’œuvre littéraire et son média le livre. L’effet produit est l’arrimage. Le roman est poussé à intégrer et à s’intégrer dans son époque, à anticiper l’irrésistible phénomène. La coprésence et l’arrimage soutiennent que le temps des destinées individuelles est révolu : il faut coexister, s’adapter ou disparaître. L’extrême contemporain apparaît sur la construction du roman comme impératif de sa survie à l’ère de la domination du numérique sur la marche, le devenir du monde et de l’humanité. L’idéologie sensible est que les avancées de la technoscience, surtout du numérique vont révolutionner l’humain, le transformant en un post-humain capable de se réinventer lui-même.  

L’extrême contemporain glisse donc sur un transhumanisme reformé. Il braque sur la beauté et la puissance du corps virtuel. D’un côté, la vision embarquée met en lumière le corps de beauté créé par la télévision, magnifié sur Loana, qui fait des émules dans une société apprivoisée par le numérique. De l’autre, la famille Diore est le représentant du corps de puissance, réparé grâce à Internet. Partie de l’ordinaire, déterminée à l’anonymat, Mélanie partage sans relâche la puissance à ses milliers d’abonnés. Elle leur son luxe, ses millions d’Euros, son pouvoir. Elle enchante la transformation d’un corps naturel devenu dans le virtuel un corps de douceur, de rose, de j’aime et de cœurs brillant de multiples couleurs, saturé d’objets ; un corps puissant, infatigable de tournages, de montages, de posts, d’inventivités, qui ne connaît plus l’ennui. La prise de vue embarquée charme, elle transporte, elle fait rêver. Le roman de l’extrême contemporain devient un délice à lire, un conte de fées. Mais là s’arrête la magie, parce que le bonheur ici n’est pas éternel. La célébrité n’épargne pas la famille Diore des critiques acerbes et des inimitiés. Le contact avec le réel est violent. Les revers sont dramatiques, les conséquences logiques sont gravissimes, ce qui plaide pour la décélération. La narratrice approche le transhumanisme dans une version reformée, comme le pouvoir de se réparer soi-même par l’éclat que le numérique greffe sur le corps et l’énergie qu’il met dans le corps pour s’augmenter, sans forcément une implantation de prothèses technologiques. Elle semble néanmoins s’en distancer. L’extrême contemporain fonctionne ainsi comme un formalisme et un retour dans les faits sociaux.  

Références bibliographiques

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Vigan de, D. (2021). Les Enfants sont rois. Paris : Gallimard.

L’épigraphe, forme discursive du masculin dans Le Petit Prince de Bellevillede Calixthe Beyala

The epigraph, discursive form of the masculine in Le Petit Prince de Belleville by Calixthe Beyala

Michèle Hortense BINDELE NDENDE

ndendemichele27@gmail.com

Université de Yaoundé I (Cameroun)

Reçu : 10/11/2024     Accepté : 15/02/2025 Publié : 15/05/2025

Résumé

Ces chapeaux imbriqués, que sont les épigraphes dans le texte de Beyala, ne sont pas de bribes ou de brèves informations mais de véritables narrations ou discours parfois intimes ou intérieurs qui rendent compte surtout de l’immigré dans l’Ailleurs. Donner la voix à un homme pour rendre compte non seulement de son être profond par la rencontre des civilisations mais aussi de sa difficulté à s’affirmer dans sa splendeur de mâle viril articule notre propos. Il est question d’élaborer le mode de fonctionnement de l’épigraphe comme une stratégie de lecture des discours postmodernes à travers la multiplicité des voix pour montrer que ces fragments construisent un masculin brisé ou fragilisé. 

Mots clés : épigraphe, discours, masculin, fragment, ailleurs

Abstract

These nested hats, which are the epigraphs in Beyala’s text, are not scraps or brief pieces of information but real narratives or discourses, sometimes intimate or interior, whichgive an account of the immigrant in the elsewhere. Giving a voice to man to give an account of his deep being though the encounter of civilizations but also of difficulty in asserting himself in splendor as a virile male articulates our subject. The aims is to develop the mode of operation of the epigraphs a strategy for reading postmodern discourses through the multiplicity of voices to show that these fragments construct a broken or weakened masculinity.

Keywords: epigraph, speech, male, fragment, ailleurs

Introduction 

La narration dans la tradition littéraire suit une logique ou une chronologie bien précise. Pourtant certains romanciers choisissent de raconter en intégrant d’autres formes qui constituent l’histoire proprement dite : cela peut être une lettre, un petit journal intime ou alors une épigraphe. Considérée comme un préambule de nature explicative ou un court texte, cette dernière forme est utilisée par Calixte Beyala dans son roman Le Petit prince de Belleville où elle donne la parole au personnage Abdoulaye et le laisse s’exprimer comme un narrateur. Suivant cette logique, la romancière déstructure l’homogénéité du texte canonique traditionnel par l’insertion des fragments épigraphiques auxquels elle assigne une fonction narrative. Une telle option traduit alors sa volonté de rompre avec le servilisme esthétique accompli les « figures de l’autorité que l’héritage véhicule » (Panaité, 2012 : 290) et traduit un parti pris transgressif qui tend à renouveler la forme romanesque. Partant de ce préalable, on peut alors formuler la problématique suivante : quelle est la fonction que Calixte Beyala assigne à l’épigraphe ? Quel est son effet lorsqu’elle est proférée par un personnage masculin dans un roman écrit dans une vaine féministe ? Quel en est le but esthétique ? Pour répondre à ces questions, on prendra appui sur la théorie de la représentation masculinité fragile de Michael Kimmel qui renvoie à l’idée que la masculinité est une construction vulnérable. Par ailleurs, nous allons nous appuyer sur la théorie de la polyphonie narrative de Mickael Bakhtine. Tour à tour, il sera question de déceler la voix du personnage Abdou à travers les formes épigraphiques du roman, de donner le mode de fonctionnement de l’épigraphe, de montrer que ces fragmentations impliquent un masculin fragilisé et de démontrer que l’épigraphe conduit au renouvellement de la forme romanesque. 

De l’énonciation du masculin         

 Dans un contexte marqué par la « crise des grands récits » (Lyotard, 1978), Calixthe Beyala faits voler en éclats la linéarité du texte canonique par l’insertion des fragments épigraphiques. Ces derniers, énoncés à la première personne du singulier, permettent au personnage de se prendre en charge, d’exprimer sa subjectivité dans le tissu textuel et de briser ainsi l’homogénéité du récit. Ainsi, au lieu d’une intrigue qui évolue vers une situation finale, son roman prend alors la configuration d’une polyphonie énonciative dans laquelle évoluent plusieurs lignes d’intrigues, puisque les épigraphes introduisent, à travers un plan embrayé, le moi intérieur du personnage sans voile et permettent de superposer des voix au récit cadre. 

De la subjectivité d’une voix masculine

L’épigraphe, dans la tradition grecque et latine, avait désigné une inscription et s’est généralisée dans la tradition occidentale sous la forme d’une courte sentence, d’une courte citation mise en tête d’un livre. Dans ce cadre, elle s’apparente à une fiction de l’intime, vu qu’elle est « considérée comme une narration de la vie intérieure ou comme une écriture du moi dans toute ses variantes : monologue intérieur, confessions, rêveries » (Sidibé, 2006/2007 : 152). Ainsi s’établit un certain rapport entre l’intime et l’épigraphe car elle offre les formes achevées de cette vie intérieure dont les contours prennent plusieurs facettes. C’est dans l’épigraphe qu’Abdou s’ouvre à travers des réflexions imaginaires et des monologues intérieurs. Dans le monologue, on découvre un cadre clos où le personnage parle de lui-même. C’est un lieu, un espace d’isolement où personne n’intervient en dehors de lui. D’ailleurs, il s’exprime par le « je » pour exprimer son intériorité.

Dès le préambule, l’épigraphe ouvre le roman et le texte se signe comme une lettre pour annoncer la situation de celui qui parle. Il apparaît, dans ce premier chapeau, très troublé parce que cette rencontre de l’autre est inévitable et il affirme : « D’autres mots se forment contre les miens » (Beyala, 1992 : 7). Cette phrase annonce la force qui s’exerce sur le personnage qui affiche son impuissance. Dès l’entame, le texte présente les douleurs du personnage dans les questions relatives à l’éducation puisqu’il se sent déjà dépossédé de ses valeurs propres pour acquérir celles des autres. Ayant en horreur cette situation, il exprime son malaise dans ce monde qui lui est étrange. Cette permanente souffrance est le mal être de l’immigré dans l’ailleurs à travers des cris d’angoisse et d’impuissance. La romancière, par la multiplicité des chapeaux, donne la voix à Abdoulaye pour s’exprimer sur des sujets sérieux comme l’éducation. 

  Il parle mais c’est un cri qui vient du cœur car il préfère céder au pouvoir qui l’éloigne de son fils Loukoum. Ce début de texte peut être assimilé à un prologue qui annonce déjà la situation du personnage en proie aux doutes. Il manque également de sérénité puisqu’il sait que sa situation sera marquée par les précarités de toutes sortes qui vont lui créer des chocs émotionnels. On comprend pourquoi, le roman commence par la voix d’un homme, un signe très fort choisi par la romancière afin que le masculin se fasse entendre dans ses tribulations. Dans ce prologue, il n’est fait aucune mention du cadre spatio-temporel mais seuls les mots semblent indiquer que le narrateur parle d’une situation vécue en exil mais sans aucune précision. Les mots « culture », « civilisation », « exil », « voyage », « ce monde » nous plongent dans un voyage intérieur vécu par le personnage. Abdoulaye va nous faire vivre son itinéraire intérieur dans ce monde qui n’est pas le sien. Ce texte, qui s’apparente aussi à une lettre, semble alors dire de façon brève les inquiétudes de son personnage central. Souffrant et désespéré, il affirme être « Mal en chair dans ce poison de l’exil » (Beyala, 1992 : 8). On comprend que le texte nous plonge au cœur d’un processus sans détails et représente une figure masculine exilée en situation de malaise existentiel. L’épigraphe devient une lettre, des prises de notes, un papier d’expression de soi, un lieu d’écriture dans l’écriture, une narration dans la narration. Elle participe à l’expression de son moi, à sa mise à nu, à l’énonciation de la fragilisation du personnage masculin.

Au cours de ce mini prologue, il apparaît que la romancière a choisi de centrer son discours sur la figure masculine d’Abdoulaye pour nous faire vivre d’autres situations que celles des femmes. En effet, il est question de placer les hommes dans le laboratoire de l’imagination pour scruter aussi leur virilité. On constate que l’homme semble être dépouillé de ses attributs premiers, de courage, de force et de puissance pour se vêtir des attributs de fragilité, d’impuissance, de faiblesse, de résignation. Dans ce foyer romanesque sera découvert une figure masculine totalement différente et inattendue. Ce regard de la romancière est proche du réalisme romanesque qui nous livre une figure sans prétentions, ni ambitions, ni splendeur mais une figure ordinaire qui vit les réalités existentielles et nous les livre sans détours. Toutefois, on pourrait questionner la nécessité de mettre en exergue une voix masculine dans un texte féminin. Était-ce une intention voulue par la romancière pour étaler le mystère masculin ? Par cette création de l’épigraphe narrative, s’ouvrent définitivement les formes discursives liées à la fragilisation du masculin puisque cette narration brise le silence sur l’idéal du masculin fort. 

Ce cas de figure intéresse parce qu’il rompt les préjugés entendus concernant le masculin et introduit dans la création d’autres formes de narrations pour une autre orientation des figures masculines. Par cette épigraphe, le masculin en se plaçant dans une situation de mal être, trouve sa véritable expression et se revêt des attributs qui fondent son véritable être. Certes, un être de fiction, il exprime des caractéristiques qui ressortent la précarité du personnage mis en exil dans un cadre purement esthétique. Par les ruptures narratives, il importe de lire ces procédés comme des formes imbriquées dans le roman qui viennent l’enrichir et qui proposent des débats plus réalistes pour dépasser l’idéalisation romanesque des visages masculins. C’est un procédé de dévoilement intérieur du personnage masculin. En analysant, les différents chapeaux imbriqués, on vit le parcours ou l’itinéraire du personnage pour percevoir ses ressentis, son vécu, ses idées, ses états d’âme pour lire ou redéfinir le masculin dans cette forme basique. On peut alors dire que l’épigraphe que convoque Calixthe Beyala est une narration imbriquée qui tisse des trames intériorisées du personnage d’Abdoulaye, lequel exprime son moi intérieur dans un monologue à la fois pathétique et sérieux. Il se livre totalement aux lecteurs dans une verve lyrique et parfois satirique. De cette façon, l’épigraphe s’intègre comme une narration dans la narration pour révéler, de façon parallèle au récit principal centré sur les femmes, une voix masculine qui exprime les réalités vécues dans un autre pays. Cette création imaginaire d’une histoire autre dans une narration renouvelle le discours romanesque.

Ruptures et narrations imbriquées

L’épigraphe rompt avec les canons esthétiques romanesques. Elle donne la voix à un homme, et met en exergue une expression de Katri Suhonen (2009 : 210) qui pense dans les Études masculines qu’il faut prêter la voix aux hommes dans un discours de femme. Dans cette optique, donner la voix au personnage pour se dire, s’ouvrir, s’épanouir permet de penser que l’épigraphe donne lieu à des déguisements de la romancière en un personnage à qui elle prête sa voix pour dévoiler son point de vue sur la situation souvent minorée des hommes. Avec ce fondé de pouvoir, l’intégration des épigraphes traduit le souci de la romancière de créer un cadre d’intimité du personnage masculin avec lui-même où il exprime ses regrets, sa solitude et où la romancière prend position en faveur des hommes. D’ailleurs, il parle à la première personne : « je suis venu dans ce pays tenu par le gain, expulsé du mien par besoin » (Beyala, 1992 : 22). Par les procédés ou techniques de dévoilement du personnage, elle est l’expression d’un journal intime du personnage masculin. On y découvre un discours dont la portée est sociopolitique, car il est question de montrer le personnage masculin en proie à des contrariétés existentielles, de débattre des questions d’immigration, des questions du rapport homme/femme. Chez Beyala, l’épigraphe semble alors être une forme de discours intérieur du personnage masculin en vue de démythifier la toute-puissance masculine et de montrer qu’elle est une entité parcellaire et fragmentée.

Par ailleurs, l’épigraphe se révèle à travers différents chapeaux où se mêlent des sujets sérieux liés à la rencontre des cultures, une rencontre difficile : 

Prêter mon fils à d’autres compétences que les miennes-aux hommes et des femmes que je ne connais pas, mais qui, me dit-on, sont certifiés pour la pédagogie. Ainsi l’enfant s’échappe de moi. Je n’ai plus qu’à signer des livrets scolaires qui décrivent ses faiblesses, son développement. Etrange civilisation qui juge l’enfant selon des critères et des notes où son intelligence est chiffrée (Beyala, 1992 : 7).

On découvre une rencontre avec l’autre dans la douleur. C’est un changement des valeurs ancestrales. Par de nombreuses confessions, il exprime ses sentiments et se raconte dans ce moment, donne des raisons de sa venue en France : 

je suis venu dans ce pays tenu par le gain, expulsé du mien par besoin. Je suis venu, nous sommes venus dans ce pays pour sauver notre peau, acheter le futur de nos enfants. Je suis venu, nous sommes arrivés par ballots, enfouie au fond des cœurs, avec une espérance grosse comme la mémoire. (Beyala, 1992 : 22) 

D’autres formes d’expression de soi se lisent à travers les marques de la souffrance liées aux traumatismes de l’immigration : « j’ai immigré. J’ai franchi des frontières. J’ai laissé des empreintes digitales et chaque fois, un lambeau de chair, un peu de mon âme » (Beyala, 1992 : 51). D’autres formes d’expressions de soi liées aux regrets, à la nostalgie du pays d’origine. « Je suis le désespoir d’un peuple pauvre, démuni, oublié des Dieux, banni des hommes » (Beyala, 1992 : 71). De même, l’épigraphe permet de poser les questions de dépersonnalisation et de traiter des sujets sur la femme ou des questions d’égalité entre les genres. Des questions d’immigration apparaissent et leur raison demeurent la question du bien-être. Abdoulaye donne des raisons multiples qui montrent que dans son pays, on vit le mal-être : « je suis venu dans ton pays sauver ma mort car seuls les morts peuvent sauver leur peau. Ton pays je ne le connaissais pas mais je portais au bout du cœur. Je suis venu travailler et j’ai laissé mon corps, mon sang, un morceau de mes légendes » (Beyala, 1992 : 52).

Dans ce discours, le personnage cible son public pour lui rappeler les raisons de son désarroi, de sa venue si tumultueuse. Il se révèle un long passé d’angoisses vécus par les Noirs dont il est fait mention comme un rappel des liens établis entre le passé d’Abdoulaye et son présent. Cela marque un tournant décisif entre les pays africains et européens. Par des évocations du passé, le lecteur apprend, s’informe et découvre cette lente agonie à travers sa parole. Il découvre que l’oppresseur les a maltraités, il les a opprimés, assujettis dans leurs territoires propres. Ces rappels sont insérés pour donner des informations tragiques, pathétiques montrant un peuple déshumanisé : « Mon pays, tes aïeux le connaissent bien. Ils ont arraché des fleurs, déboisé ses forêts, creusé ses terres pour le dépouiller de l’or rouge de la vie. Je ne leur en veux pas, car je n’ai plus de corps, je n’ai plus de rancune. Je suis perdu. Étiolé » (Beyala, 1992 : 52). Des questions de dépersonnalisation, de perte d’identité de valeurs sont aussi abordées. De fait, ce personnage veut rester un homme authentique et fidèle aux valeurs musulmanes mais la question de l’autre se pose. Au contact avec d’autres cultures apparait le choc des cultures où plusieurs éducations s’affrontent. D’ailleurs, son fils acquerra les valeurs de la civilisation française à travers l’enseignement. On découvre qu’il est un polygame et valorise cela puisqu’il affirme :

je suis un homme et Dieu m’a créé à son image. Et si lui, le tout puissant a procédé aux partages des eaux, à la division de son peuple en douze tribus pour garantir sa pérennité, moi son fils, fidèle à sa volonté, fidèle à son esprit, j’assure ma descendance en misant sur plusieurs femmes, pour être certain qu’à la fin des temps, quand sonnera l’heure de la mort, j’aurai un descendant. Là s’explique la nécessité pour tout homme d’être polygame (Beyala, 1992 : 52).

Voilà la valeur fondamentale de la famille mis en exergue par le narrateur. Dans cette confession, les femmes sont un refuge pour Abdoulaye qui les idéalise à travers les propos suivants : 

Elles. Les femmes. Elles savent m’inventer, elles savent aussi m’adopter, me réinventer. Moi qui ne suis qu’un souffle, une folie ancrée dans les crânes des imbéciles…et dans une envolée de paroles murmurées, les femmes me refont. Leurs doigts s’écartent, s’installent dans mes cheveux. Je voyage sur leurs corps qui s’ouvrent à mes tendresses et je m’endors dans les bras ouverts du ciel. L’exil s’éloigne (Beyala, 1992 : 118).

Les femmes deviennent pour Abdoulaye des exutoires, des refuges dans ce cadre précaire. Des révélations intimes s’y tissent et se lisent aisément. En donnant la voix à une figure masculine dans un texte féminin, la romancière entend montrer que la femme occupe un rôle prépondérant dans la vie. Quoi que ce soit de l’imagination, Abdoulaye ne les sublime pas mais reconnaît la nécessité d’être à leurs côtés.

Le discours masculin prend des proportions dans cet espace narratif pour exprimer d’autres questions où l’égalité de l’homme et la femme sont posées : 

depuis que les femmes servent de longues rasades d’indépendance dans ma maison, depuis qu’elles boivent de cette sève, j’apprends à ne plus être un homme […] Comment as-tu réussi à extirper de ton corps, de ton âme, cette liberté de ton épouse qui enchaîne tes forces mâles ? » (Beyala, 1992 : 169) 

Toutefois, il apparaît que ces questions sur le genre ne sont pas acceptées par Abdoulaye qui perçoit une forme de fragilisation masculine. Des questions actuelles se posent avec acuité en montrant les réticences du personnage à adopter d’autres valeurs rêvassant toujours des attributs figés du mâle fort, puissant et dominant. Il va faire face à la résilience dans ce contexte où la femme devient consciente de sa valeur, il va se plier plus tard aux exigences sa première épouse. Avec ces occurrences, on découvre que l’épigraphe n’est pas un simple préambule mais une narration où le la romancière s’exprime par le truchement d’un personnage à des publics cibles. Elle apparait comme une prise de parole ciblée par la romancière qui donne la voix à un personnage masculin pour parler de son intériorité, se livrant à cœur ouvert sur son rapport avec lui-même et les autres. Il ressort de cela que la romancière insère ces histoires multiples et éparses pour révéler un masculin souffrant et désespéré. L’épigraphe devient un cadre narratif révélateur de l’intimité psychoaffectif du personnage. Elle s’apparente à un journal intime qui, dans le roman à l’étude, dépouille l’homme de tous ses attributs de puissance, de force et le représente dans toute sa nudité intérieure.

Des procédés de déshumanisation du masculin

Montandon (2018 : 7) affirme que les formes brèves engendrent la discontinuité qui prend le lecteur au dépourvu, l’épigraphe par des procédés de fragments est : « une forme brève qui relève d’une rhétorique, d’une stylistique et d’une poétique particulière » (Montandon, 2018 : 4). Ce choix de Beyala est évocateur parce qu’il fragilise le masculin et construit une poétique de sa fragilisation.

De la fragmentation à la fragilisation masculine

On apprend beaucoup de ces chapeaux qui sont comme l’expression d’un roman intimiste qui peut susciter des émotions chez le lecteur face à la détresse masculine qu’affiche sa profondeur, son être dans toute son entièreté. Les fragments d’épigraphe s’insèrent entre les narrations. Ils sont au nombre de quatorze épigraphes de longueur sensiblement égales parfois d’une page qui prennent en compte les ressentis des personnages mais elles ont plusieurs valeurs dont la majeur est de montrer que chaque fragment d’épigraphe induit la fragmentation du personnage masculin, son morcellement, sa brisure.

Le morcellement montre les scènes ou les moments de vie du personnage à travers son passé, son présent, son futur. On comprend qu’elle à une organisation interne qui se restructure par le lecteur. Dans cette organisation, on découvre les personnages, les cadres, des histoires éparses. Notre propos vise à montrer que la fragmentation correspond à la fragmention du personnage. Il est instable dans tous les aspects de sa vie. C’est pourquoi, toutes les épigraphes narrent son instabilité, son inconstance, sa fragilité. La romancière sous le regard masculin nous situe dans la précarité en exil. D’une part, on peut découvrir un personnage instable émotionnellement, souffrant par des sentiments liés aux regrets, à la nostalgie de la terre natale, mais aussi aux difficultés d’insertion à l’étranger. Il évoque par un cri son désespoir, sa souffrance, ses regrets, son passé, ses origines. L’expression de la défaite, de l’amertume se décrit en ces termes :

Je viens d’un pays planté de forêts, de soleil et d’argile. Mes parents y vivaient. Les hommes sont venus. Les arbres ont disparu. Corps fermés sur des blessures. Jamais nommées. Vaincu, l’orgueil s’est courbé. Ma mémoire s’est vidée. Qui suis-je ? Poussière ? Illusion ? Dis-moi, l’ami. Oui, l’ami. Mes parents ne plus là pour me rappeler que je l’aube d’un secret. Une histoire inachevée (Beyala, 1992 : 72).

Par des retours au passé, des flashs back, des bribes d’histoire se déroulent de façon brève et tragique par des destinées détruites, des vies enlevées. Cette tragédie mémorielle s’insinue dans la pensée et bouleverse le lecteur. C’est un immigré souffrant qui parle de son histoire, des stigmates et des actions peu glorieuses de son oppresseur. Dans son discours fait de simples phrases, on peut y percevoir que sa parole se veut haletante, sans arrêt dans le souci d’expulser cette étreinte, ce joug qui l’enserre, le détruit, le harcèle, l’étouffe. Pour, lui l’épigraphe narrative devient un cadre idoine pour se libérer de l’entreprise macabre de l’oppresseur qui est une marque indélébile du chaos de l’homme noir. Les mots utilisés ne sont pas voilés car il semble que le romanesque devient plus réaliste et moins cachés. C’est le lieu où le personnage principal de l’épigraphe dévoile la puanteur de la colonisation sans contours ni détours. On découvre chez le personnage cette brutalité expressive qui interpelle, qui touche, qui fait mal et qui contrarie l’autre.

Par ailleurs, à l’intérieur du pays, des questions d’insertion, de racisme et des préjugés suscitent la révolte installant un climat de suspicion et d’intolérance dans les pays d’accueil. Cette évocation d’Abdoulaye nous plonge dans les réalités de l’ailleurs comme véritable distance inaltérable : « la police des frontières, tu as immatriculé mon corps et tu l’as enrobé de mépris, de haine. Dans tes yeux grands ouverts, j’étais déjà suspecté de viol ou de meurtre. Un obsédé sexuel. Un amas de boue chargé d’obstruer les mémoires et de propager le sida » (Beyala, 1992 : 37). Cette image achève de déshumaniser le personnage. Par un langage froid, brutal, le personnage tient à ouvrir les yeux aux autres. Cette résignation est une prison, une absence de liberté ou une aliénation.

D’autre part, les épigraphes nous livrent l’inconstance du personnage au travers des évocations de femmes. Dans la souffrance, le narrateur trouve le bonheur en les femmes. D’ailleurs, il le clame dans un désespoir criard et la célèbre. Dans une énumération malsaine, écoutons cette magnifique célébration contrastée : 

La haine. La violence. Ou l’indifférence. Le travail qui vole la vie de chaque instant. Les crimes. Les rafles. Les fouilles. Ils ne tuent pas. Ils humilient. Ils abiment. Alors je me blottis dans ces draps magiques où la femme me tresse mille et mille songes, par-delà les blessures (Beyala, 1992 : 101).

L’homme perd toute sa dignité et trouve protection auprès des siens dans un mouvement de repli de soi ou de fermeture aux autres qui sont source des blessures indélébiles. Cette volonté de montrer un peu de considération à sa femme semble être involontaire car Abdoulaye sous le poids de l’exil est obligé de recourir à ses femmes. On comprend qu’il a perdu foi en ses attributs masculins parce qu’il est brisé, affaibli par la stigmatisation, victime de toutes sortes de maux car il est considéré comme des étiquettes ayant des comportements similaires. Dans ces moments, ils préfèrent les rêveries pour s’éloigner des tristesses de la réalité ambiante. Les femmes le surprotègent dans cet environnement hostile à l’épanouissement ; c’est pourquoi, elles estiment qu’il représente un bon époux. Il tente malgré tout de se reprendre en main mais les valeurs de l’exil réorientent son regard sur ses femmes car elles ont des droits. On découvre un personnage apeuré, souffrant qui ne s’épanouit pas qui n’adhère pas aux idéaux des autres d’où son repli, ses peurs, son refus de s’ouvrir ou d’accepter les valeurs des autres pourtant son fils acquiert ces valeurs sociétales.

Esthétique de la fragilisation du masculin

Les fragments épigraphiques sont des segments discontinus et brefs, des scènes de vie du narrateur. L’épigraphe, ce préambule bref devient une narration assez longue qui établit une narration dans une narration faisant d’Abdoulaye, le personnage principal de ces chapeaux et une voix masculine forte de l’exil. La romancière dans un regard masculin projette ses voix féministes en montrant un personnage dépouillé de toute suprématie, assujetti dans l’exil. Elle lui donne la parole par cette technique de dévoilement de soi et des autres. Cette narration joue un rôle prépondérant et cible son public désigné par l’ami. Le narrateur s’attache à tendre la main à l’autre pour reconnaitre ses torts par une écriture, des techniques pour qu’il adhère à ses paroles à la fois violentes et douces. 

Dans un trouble intérieur, il se rabaisse et devient une figure masculine porteuse des douleurs masculines inexprimables. L’épigraphe devient un lieu de catharsis où il devient impératif de faire ressortir, de ressurgir les peines intérieures dues à la maltraitance, d’expurger ses profondeurs pour s’épanouir. On y découvre un personnage avili par tant de préjugés et qui, couvert de honte, tente malgré tout de survivre. Il vit de contrariétés en contrariétés dans un esprit d’affaiblissement total. Par ces séquences, on découvre que sa maison symbolise une prison pour ne pas dire l’exil est une prison. La voix masculine est dans un cloître où il exprime ces enfermements, ces moments déshumanisants. « Je cours me réfugier dans ce cercueil métallique, MA MAISON » (Beyala, 1992 : 117). Ce trouble le conduit aux phénomènes hallucinatoires qui éveillent des sensations de morbidité. On peut penser que ses peurs sont devenues des psychoses qui sont des troubles émotionnels compulsifs et permanents. Cette durabilité nous présente les failles masculines d’une désorganisation mentale avérée.

Dans ces fragments épigraphiques, le masculin ne livre pas ses instants de bonheur mais manifeste le trouble émotionnel dans lequel l’installe l’exil. Il affirme : « j’ai bien envie de te raconter mon pays autrement que ce que tu as lu dans les livres. Je sais que tu ne me croirais pas. Et pourtant je souffre et ne sais plus où mettre mon angoisse » (Beyala, 1992 : 117). Il s’est rendu fragile par la perte de sa dignité, devant ses épouses, ses enfants. Il a perdu ses valeurs. C’est un homme vidé qui ne sait pas à quoi se raccrocher pour survivre aux douleurs. D’où la fuite du réel, la création d’un espace d’expressivité, la création d’un refuge pour fuir les souffrances, le réel les traumatismes du passé, du présent, de l’avenir, les traumatismes permanents de la vie dans l’exil.

C’est un personnage traumatisé, affaibli, un malade en exil. Son être se détériore progressivement. Il est traversé par toutes sortes de sentiments qui le diminuent, le laissant sans repères véritables en brisant les attributs qui font de lui un homme. D’ailleurs : « l’homme s’est toujours défini comme un humain privilégié, doté de quelque chose en plus ignoré par des femmes. Il se juge plus fort, plus intelligent, plus courageux, plus créateur plus rationnel » (Badinter 1992 : 17). Tous ces attributs sont battus en brève dans ce contexte de l’exil. Ces frontières sous la plume Beyalienne deviennent poreuses, très étanches sans fixité. Dès lors, il est compris que l’exil dérègle, dépossède des acquis. Le personnage a perdu toute rationalité, il déraisonne, se projette à travers les femmes. Il a perdu ses atouts d’homme imposant pour devenir une figure faible, sans autorité. 

Les fragments épigraphes sont au service de la fragilisation parce qu’ils dépouillent le personnage des attributs qui le rendent fort. Toute une expression de rabaissement est mise en branle pour montrer l’homme dans sa plus libre expression humaine, l’homme en proie au désarroi. Beyala s’appuie dans la narration pour détruire l’image de l’homme fort et faire vivre le réalisme littéraire de l’homme qui s’exprime en toute liberté sans hypocrisie pour voir tomber les masques d’une virilité factice mais du visage masculin déconstruit par d’autres attributs réalismes et porteurs de sens. Il semble que la romancière s’arrête et utilise ce personnage pour poser et donner une direction particulière aux répercussions de l’exil sur le personnage masculin. Les épigraphes sont ainsi un espace de libération, de défoulement de soi. Elles apparaissent comme une réponse aux phénomènes hallucinatoires dont Abdoulaye est la victime. Beyala construit ou définit une nouvelle orientation à l’épigraphe qui pour Genette n’est qu’un paratexte. Abdoulaye :

vit une crise de conscience, il fouille au plus profond de lui-même, dans son intériorité pour faire partager sa vision du monde nouveau dans lequel il vient de s’exiler mais également pour faire partager ses appréhensions au sujet des principes et des modes de vie français qu’il n’arrive pas toujours pas à comprendre (Sidibé, 2006/2007 : 164)

On peut dire que les discours épigraphiques sont un espace narratif créé pour multiplier les voix et les regards sur les questions délicates de l’exil. Dans ce cadre intime la voix masculine est mise en exergue et prime pour exhaler la puanteur de l’exil. La narration devient fragmentée, décousue, discontinue pour épouser les dislocations du personnage. C’est une figure décomposée, déconstruite, fragmentée, brisée dans une narration postmoderne à travers un réalisme au langage teint de violence verbale et très cruel.

Les épigraphes comme procédés de renouvellement du discours romanesque

Les formes brèves utilisées par les contemporains se fixe sur le discontinu, la bigarrure, le marginal, le presque rien, ces jets de l’émotion, ces télégrammes de l’âme, ces esquisses de rêves. C’est qu’il y a la séduction irréversible qu’exerce le petit, le minuscule, le plaisir du microcosme, celui de trouver un monde dans une coquille de noix. […] Bachelard soulignait dans sa Poétique de l’espace combien dans l’univers de la miniature, les valeurs se condensaient et s’enrichissaient, et combien la miniature activait des valeurs profondes. (Montandon, 2018 : 13)

Il faut dire que les insertions, des formes brèves que sont les épigraphes, sont des visions profondes de l’auteur transfigurées dans l’imagination pour recréer le monde et le remodeler. C’est pourquoi, la voix masculine est porteuse d’un discours réaliste et révélatrice de son statut d’homme faible dans un univers dominant mais d’une voix dénonciatrice par son dépouillement total et son malaise dans une société aux valeurs discriminatoires.

Renouvellement des formes discursives de la voix masculine

Le roman Le Petit Prince de Belleville renouvelle le roman en insérant des formes brèves qui fragmentent le personnage et multiplient les voix narratives. Par cette fragmentation, le texte devient décousu avec des récits décousus sans linéarité. Ces brisures reflètent l’agitation intérieure du personnage qui s’exprime dans une narration épigraphique, une création renouvelée de la romancière. Elle utilise la plurivocalité narrative pour sortir des contraintes narratives connues et renouveler le discours romanesque par des formes revisitées paratextuelles qui dans le roman intègre la voix d’un personnage principal qui est l’épigraphe. Dans cette prise de parole imaginaire, le personnage est un voile qui porte la créativité romanesque.

Ces fragments romanesques appelées épigraphes, qui n’étaient que des préambules des textes deviennent des textes à valeur lyrique, explicative, informative suscitant chez les lecteurs une émotion pathétique. Ils s’insinuent dans la conscience, marquent le lecteur et suscite son adhésion. On comprend que ce choix est une mesure pour une pensée particulière, celle d’un homme, une voix masculine qui évoque dans un discours pathétique les affres de l’immigration. C’est un discours d’homme dans un texte écrit par une femme qui le montre dans une situation de précarité extrême. Par un jeu de doublure du personnage et de multiplication des rôles, Abdoulaye perd ses attributs masculins sous l’écriture Beyalienne. Ce renouvellement cache une volonté de redéfinir ces attributs de l’homme fort ; de redéfinir l’homme dans une situation où il est totalement muselé, enfermé, perdant toute sa stature triomphante. Ce regard sur l’homme féminisé qui pleure qui ne s’enferme pas dans ses émotions mais les exprime sans détours.

L’épigraphe est un espace de dévirilisation du personnage qui perd ses attributs d’homme fort, puissant qui a besoin du secours des femmes. Il a perdu son état originel, sa définition originelle en arborant d’autres attributs plus réalistes. Elle le diminue en lui ôtant le courage, en le déshumanisant. On peut dire que le masculin est mis en « situation » imaginaire pour lire sa parfaite déchéance, pour revisiter ces attributs dépassés. Le personnage porte en lui les marques de la féminité qui le montrent son désarroi. On sait que le personnage masculin doit être fort, protéger sa famille mais il se trouve qu’il ne lui est attribué aucune capacité. Son statut social est celui d’un éboueur, un métier quelconque qui ne lui confère aucun pouvoir. Il n’est pas un personnage riche mais commun, pas le héros attendu par les jeunes femmes mais un homme ordinaire, aux réactions ordinaires. Cet homme n’a pas une emprise particulière sur ses femmes, ni son environnement. Il est écrasé dans l’ailleurs. Il ne se maîtrise pas, il est agité émotionnellement. Cette construction d’un personnage instable émotionnellement est la base ou le nœud des fragments épigraphiques qui accentue le mal être du personnage.

On peut dire au regard de cela que les épigraphes nous introduisent dans un cadre d’expérimentation où on met le personnage en situation pour voir ses réactions. Dans cette expérimentation, l’espace épigraphique nous livre un personnage masculin psychiquement, psychologiquement, socialement souffrant. L’expérimentation n’est qu’une facette du réalisme littéraire renouvelée par Beyala. Par des procédés de mises en abyme et du réalisme expérimental, il est construit une forme renouvelée qui nous introduit dans la littérature postmoderne et réaliste. Le roman déconstruit par des insertions, des intégrations des formes brèves pour ne pas se figer et emprunte à l’expérience pour exprimer des vérités sans tabous comme celles que construit Le roman Le Petit Prince de Belleville. Par l’expérience romanesque, on découvre un masculin réaliste et contemporain fragilisé et affaibli. Par la créativité romanesque, le discours évolue, déconstruit et interroge les préjugés établis. Ce ne sont pas des réalités fixes mais des réalités qui évoluent dans les imaginaires qui se construisent.

En se renouvelant par des techniques recherchées, le roman devient un cadre expérimental pour l’expression de l’homme qui se dévalorise lui-même, nous livrant un spectacle d’un triste réalisme qui interroge le masculin face aux situations vécues où il n’arrive pas à réagir, mais où il est prostré face aux mouvements de destruction que lui imposent l’ailleurs. Il se place en victime et préfère se laisser écraser par cet environnement hostile. Il n’effectue aucun mouvement de rébellion, de lutte. Ce personnage traduit la prostration, l’inertie du masculin face aux problématiques actuelles. Ce n’est pas le roman de révolte mais un roman qui révèle l’impuissance, l’écrasement de l’homme noir qui devient plus inerte, morbide qui a perdu sa stature, qui pleurniche. C’est la déchéance masculine, un moment d’échec, d’incapacité à se réinventer. La parole lui est donnée pour pouvoir crier son désespoir, sa souffrance, son mal être.

L’épigraphe, une forme intime et dénonciatrice

Les épigraphes sont une forme qui concourt à l’épanouissement du masculin. Il s’y refugie de façon permanente comme dans un journal intime pour livrer son intimité et dénonce les travers de l’ailleurs. Dès lors, elle donne à voir une double expression de soi et des autres. La création d’un cadre de l’expression de son être dans un texte féminin traduit une volonté de le dépouiller de toute sa splendeur et le livrer aux yeux des lecteurs dans sa triste réalité. Ce regard féminin sur le masculin induit la création d’un personnage masculin confronté aux vicissitudes de l’existence de l’émigré.

 Au lieu d’être le héros d’une histoire, il est plongé et désarmé par la romancière qui le féminise et qui n’est qu’un polisson. Son statut précaire d’éboueur est d’abord l’échec annoncé du personnage qui n’aura pas une influence véritable sur la société. Il est un homme commun qui exprime son moi. Le roman à travers l’épigraphe devient une tribune de l’intime, l’expression d’un personnage masculin, fragmenté brisé, morcelé qui se déconstruit par d’autres attributs parcellaires à travers le lyrisme traduit par la douceur. Il lui est attribué de la féminité traduite par les évocations tristes, de la souffrance, du désespoir, de la mélancolie, des regrets. De plus, sa situation psychique est proche des troubles émotionnels, l’incapacité à réagir le plonge dans des psychoses. C’est la lente agonie du personnage masculin.

Cette écriture épigraphique empruntée à Borges devient le cadre où la romancière véhicule les messages du masculin souffrant et désespéré. Ces épigraphes sont des Fragments de l’intime, elles dépassent le rôle de premier degré, de Genette, qui les destine à instiller un état d’esprit susceptible d’entrer en résonnance avec le chapitre qu’elles introduisent (Nadeau, 2018 : 101). Elles sont porteuses dans le second rôle dont la fonction est d’interpeller une communauté précise, soit à dévoiler une parcelle d’intimité de l’auteur. (Nadeau, 2018 : 101). C’est un roman de dévoilement des visées féministes de la romancière qui montre un masculin dénué de splendeur, d’arrogance, de puissance mais une pâlichonne copie imaginaire des attributs d’un masculin voulu par la créatrice pour briser l’éternel mythe de l’homme fort, brillant, intelligent. Elle veut établir, montrer les faiblesses du masculin dans l’imagination créatrice pour redéfinir les attributs plus réalistes et faire du masculin un homme ordinaire qui vit des réalités avec son moi. Amener le lecteur à voir le masculin sous un aspect moins extraordinaire et proche de l’humain.

Ces épigraphes sont aussi un cadre d’épanouissement par la dénonciation des situations vécues par les l’immigré. Dévoiler devient dénoncer pour un mieux-être, pour un changement. La particularité des épigraphes beyaliennes résident dans la texture et la visée ou l’intention voulue par l’auteur. Le masculin devient la voix des sans voix dans l’ailleurs. Une voix qui est porteuse des valeurs de son continent noir, victime des aléas de la colonisation, détentrice d’un pouvoir performateur. C’est un double appel, d’une part, un appel à reconsidérer le regard sur le masculin. Un regard froid sans équivoque, un regard sur la vision du masculin affaibli par son environnement, détérioré psychiquement et psychologiquement. Cette voix semble très affaiblie mais elle est une voix réaliste et intimiste qui porte le pathétique d’une humanité déchue par un passé tragique et déshumanisant. 

D’autre part, le masculin trouve son épanouissement dans ces épigraphes qui deviennent un refuge pour le personnage parce qu’il donne une vision de soi et une vision aux autres. Ce cadre n’est pas seulement une voix mais un lieu où il trouve l’accalmie pour s’y refugier et se libérer l’esprit. Cette libération devient un mouvement pour sortir des méandres de la captivité en exil. En créant, cette forme intimiste, ce renouvellement romanesque indique un renouvellement d’un regard, d’une voix qui entend dénoncer, faire la critique pour rêver d’une meilleure existence. Les épigraphes sont des projections de soi, de l’être au monde qui veut se dépasser, dépasser la situation gangreneuse dans laquelle il se trouve pour s’épanouir. C’est pourquoi, l’imaginaire de la romancière par le processus de création a détruit le mythe de l’homme fort pour lui donner des attributs qui le rendre fragile. Loin de récuser les autres attributs, elle répond à la théorie de la « masculinité fragile et vulnérable »[1] de Michael Kimmel. Cette réaction de la voix masculine mis à mal dans le contexte de l’immigration devient fragile et vulnérable d’où la nécessité du roman de créer un espace pour s’exorciser, se libérer et être porteur d’un discours moins patriarcal et plus réaliste et vraisemblable. 

Les épigraphes concourent au renouvellement des discours sur le masculin par une conception imaginaire plus réaliste qui reprécise l’humanisme du masculin. Toutes les représentations héroïques du masculin sont battues en brèches par ce discours épigraphique qui construit la véritable nature du masculin en situation. Par l’apport des théories de déconstruction, il est question de percevoir le masculin comme une donnée dynamique et non figée à travers l’imagination. Concevoir, un personnage masculin en situation de précarité et lui donner une voix pour se faire entendre constitue un renouvellement du regard à poser sur le masculin comme une entité parcellaire, fragmentée, morcelée qui bénéficie d’un espace pour s’épanouir, exprimer, se libérer des prisons angoissantes de l’ailleurs. C’est un regard de féministe sur le masculin pour rétablir par le roman que le masculin ne demeure pas une construction figée mais une construction qui alterne un tout pour être.  

Conclusion

En conclusion, il était question de montrer, par l’analyse polyphonique, le masculin en situation de précarité dans l’ailleurs à travers les épigraphes beyaliennes. Au cours de ce travail dont le problème résidait sur la question du masculin en exil dans un cadre romanesque. Dans quelle mesure la voix du masculin dans les épigraphes du Petit prince de Belleville renouvellent-elles les représentations figées sur le masculin ? Telle est la question majeure de notre propos. De cette analyse portant sur l’énonciation du masculin, il ressort que par la subjectivité le personnage masculin livre son intériorité par la discontinuité et des ruptures. De plus, Les épigraphes comme formes brèves, par des procédés de fragmentation construisent une esthétique de fragilisation du masculin et déconstruisent les théories établies sur le mythe du masculin fort. Notre propos, enfin, renouvelle le discours sur le masculin comme une esthétique romanesque dynamique et déconstructrice des mythes patriarcaux figés pour des constructions plus réalistes et moins invraisemblables. Le roman moderne renouvelle, dans ce cadre, les représentations du masculin en situation de précarité dans les imaginaires.

Références bibliographiques

Badinter, E. (1992). XY. De l’identité masculine. Paris : Odile Jacob.

Baiche, F. (2014). La Poéticité de l’épigraphe dans trois romans de Malika Mokeddem. Dans Synergies Algérie. 2. (pp. 59-70), Annaba : Université d’Annaba.

Beyala, C. (1992). Le Petit prince de Belleville. Paris : Albin Michel.

Gac, R. (2019). Bakhtine, Proust et la polyphonie romanesque chez Dostoïevski. Dans Sens public. (pp. 1-70), Montréal : Université de Montréal.

Genette, G. (2014). Les épigraphes. Dans Seuils. (pp. 147-163), Paris : Le Seuil.

Katri, S. (2009). Prêter la voix. La condition masculine et les romanciers québécois, Québec : Nota Bene.

Montandon, A. (2018). Les Formes brèves, Paris : Hachette.

Nadeau, M-H. (2018). La part de l’intime et du collectif dans les épigraphes : une étude de cas des anciens Canadiens (1866) et des mémoires (1866) de Philippe Aubert de Gaspé. Dans CRILCQ. (pp. 99-114), Québec : Université du Québec à Trois-Rivières.

Rebollar, P. (1996). En lisant les épigraphes de Claude Simon. Dans Etudes françaises.3. (pp. 143-164), Montréal : Les Presses de l’Université de Montréal.

Sidibé, C. A. (2006/2007). L’Épigraphe comme lieu de transgressions esthétiques dans Le Petit prince de Belleville de Calixthe BeyalaDans Africa révista do centro de Estudos Africanos. 27-28. (pp. 151-171), Sao Paulo : Université de Sao Paulo.


[1] Elle renvoie à l’idée que la masculinité est une construction sociale fragile et vulnérable, qui est souvent menacée par les changements sociaux et culturels.

La construction de l’imaginaire de la non-violence dans les discours de crise du président Paul Biya : approche logométrique

The construction of the imaginary of non-violence in President Paul Biya’s crisis speeches: logometric approach

Denis ELONG

denis.elong@yahoo.fr

Université de Yaoundé 1 (Cameroun)

Reçu : 10/11/2024     Accepté : 15/02/2025 Publié : 15/05/2025

Résumé 

Cette contribution vise à montrer comment, à travers un discours d’intervention politique, Paul Biya prend position vis-à-vis d’une gangrène sociale récurrente : les discours de haine et les violences. Notre hypothèse est que, en mobilisant la logométrie, l’une des méthodes innovantes des humanités numériques, on accède exhaustivement et nettement au sentiment de Paul Biya, qui structure un imaginaire sociodiscursif, face au discours haineux. Conformément au principe de la logométrie, nous avons opté pour la triangulation qui donne d’interpréter qualitativement un discours traité quantitativement. Les données issues de ce traitement automatique du langage (TAL) présentent des choix lexicaux de l’orateur que nous avons décryptés du point de vue de leurs poids argumentatifs. Il en ressort que le président Paul Biya répond à la haine et aux violences par un sentiment de « sainte haine » ; et par là, il construit l’imaginaire sociodiscursif de la non-violence. Toutes choses qui garantissent le vivre ensemble harmonieux du peuple dont il est le leader institutionnel.

Mots-clés : Analyse du discours social, corpus de crise, argumentation lexicale, logométrie, sentiment et imaginaire sociodiscursifs.

Abstract

This contribution aims at showing how, through a speech of political intervention, Paul Biya takes a position on a frequent social gangrene: hate and violence speeches. Our hypothesis is that, by mobilizing logometry, one of the innovative methods of digital humanities, we can exhaustively and clearly access Paul Biya’s feelings, who in face of the phenomenon structure a socio-discursive imaginary. In accordance with the principle of logometry, we opted for triangulation, which allows us to qualitatively interpret a speech that has been treated quantitatively. Data obtained from this automatic language processing (ALP) present the speaker’s lexical choices that are being deciphered from their argumentative weight point of view. It appears that President Paul Biya answers to hatred and violence with a feeling of « holy hatred »; and through this, constructs the sociodiscursive imaginary of nonviolence. All things that guarantee the harmonious living together of the people of whom he is the institutional leader.

Keywords : Analysis of social discourse, Crisis corpus, Lexical argumentation, Logometry, Sociodiscursive sentiment and imaginary.

Introduction  

Dans une réciprocité causale, l’on peut noter que la haine engendre la violence et que la violence provoque la haine. Ainsi, l’observation attentive du discours de Paul Biya, garant institutionnel de la paix et de l’unité nationale du Cameroun, amène à penser que les violences sociales génèrent fondamentalement un sentiment de haine chez cet orateur politique. Puisque la haine est un sentiment qui prend corps par la pensée matérialisée en discours, le président Paul Biya y répond aussi par un discours qui dévoile sa pensée, donc son sentiment vis-à-vis des discours haineux et des violences. Par ailleurs, ses allocutions en temps de crise sont empreintes d’un certain imaginaire sociodiscursif qui renforce sa position d’homme d’État et d’orateur unificateur autour d’une valeur, d’une idéologie. Ce sentiment et cet imaginaire sociodiscursifs sont détectés par le traitement automatique du langage (TAL), à l’heure où l’informatique est devenue la reine des sciences (même des humanités). À cet effet, il s’agira de mobiliser précisément la méthode logométrique pour aboutir à une saisie englobante, objective du discours et produire une analyse plausible du sentiment et de l’imaginaire sociodiscursifs de l’orateur politique. Ce dernier éprouverait linguistiquement ces réalités discursives par des choix lexicaux ayant un poids argumentatif qui favorise leur circulation dans le texte. L’étude est opérée à travers un corpus de discours issus des situations de crise (sociopolitique, sécuritaire, économique et sanitaire) que traversent le Cameroun en particulier et le monde en général. Pour cela, nous présenterons d’abord les préalables théorico-méthodologiques, ensuite le dépouillement logométrique du corpus, enfin le positionnement discursif du président Paul Biya, qui décline son sentiment de « sainte haine » et son imaginaire de la « non-violence ».

Précisions théorico-méthodologiques

Ce premier mouvement de notre contribution a pour objectif de poser les balises théoriques et méthodologiques sur lesquelles va s’appuyer notre analyse. Il s’agit de justifier la combinatoire convoquée dans ce travail entre l’analyse des discours sociaux (par la théorie de l’argumentation lexicale) et une méthode novatrice des humanités numériques (HN), en l’occurrence l’approche logométrique qui nous permettra de construire le sentiment et l’imaginaire sociodiscursifs qui traversent implicitement la texture des allocutions de Paul Biya en contexte sociopolitique critique.

Le corpus d’étude et son informateur

Notre corpus est constitué pour cette contribution. Nous avons retenu une série de discours prononcés entre 2000 et 2023. Cette perspective diachronique favorise l’observation des variables discursives, marques des mutations de la vie sociopolitique camerounaise. Ensuite, la constitution de ce corpus repose sur la prise en compte des « contrastes à variables internes » (Charaudeau, 2009) permettant de mettre en regard des ensembles textuels appartenant au même champ de discours ancré dans l’histoire. Nous avons construit un corpus de 12 discours présentés dans le tableau suivant :

Corpus des discours de Paul Biya en contexte de crise

Discours de criseDates
Déclaration à la nation à la suite des émeutes de février 200827 février 2008
Message à la nation après le retrait de l’administration et des forces de police nigérianes de la presqu’île de Bakassi22 août 2008
Déclaration à l’endroit des victimes des inondations dans l’Extrême-Nord, Guirvidig20 septembre 2012
Déclaration à l’endroit des victimes des inondations dans le Nord, Lagdo19 septembre 2012
Déclaration à l’occasion de la réception des ex-otages camerounais et chinois13 octobre 2014
Discours de fin d’année 31 décembre 2014, 2015, 2017, 2018 et 2019
Discours à la jeunesse.10 février 2021 et 2022

Les discours retenus dans le tableau ci-dessus sont prononcés dans des contextes qui marquent l’évolution de la vie politique, économique, sanitaire, diplomatique du Cameroun. À l’aube du 20e siècle, la crise transfrontalière à Bakassi a eu à impacter les relations entre le Cameroun et le Nigéria voisin. Sur le plan interne, les émeutes de février 2008 ont entraîné la circulation accélérée des discours haineux. Cette situation a été engendrée par des mécontentements liés à l’augmentation du prix du carburant entraînant la vie chère. En 2012, les régions du Nord et de l’Extrême-Nord ont été victimes de graves inondations. Ces dernières ont poussé le président Paul Biya à se rend sur les lieux du sinistre pour porter un message de réconfort aux victimes. Dès 2013, le Cameroun a commencé à subir les incursions, sur son territoire, de la secte islamique Boko-Haram. Depuis le 1er octobre 2017, nous avons enregistré l’activisme des sécessionnistes dans les régions du Nord-ouest et du Sud-ouest pour ce qui est qualifié par l’imagerie populaire de « crise anglophone » au Cameroun. Cette situation continue de diviser l’opinion et donne ainsi lieu à un foisonnement de discours tous azimut, jusqu’aujourd’hui. Sur le plan sanitaire, le Cameroun a été victime de la crise à virus Ebola pour la première fois le 5 septembre 2014. Par ailleurs, le 6 mars 2020, un premier cas du nouveau corona virus a été confirmé au Cameroun. Telles sont, selon les bornes chronologiques de notre corpus, quelques grandes situations qui ont conduit le président Paul Biya à répondre de manière plus ou moins déclarée au discours haineux et les violences dont est victime le Cameroun. C’est donc une réponse à travers laquelle l’analyste est appelé à lire le sentiment et l’imaginaire sociodiscursifs de l’orateur institutionnel.

Quant au statut de l’informateur de notre corpus, sa biographie politique est à elle seule un argument institutionnel pour légitimer sa parole face aux discours haineux et les violences, face aussi à la construction d’un imaginaire sociodiscursif. Paul Biya a été membre du gouvernement dès 1962, directeur du cabinet civil du président de la République et secrétaire du cabinet de la présidence d’Ahidjo dès 1967. Il a occupé le poste de premier ministre dès 1975. Il a accédé à la très haute fonction de président de la République après la démission d’Ahidjo (de 1982 à nos jours). Sur le plan rhétorique, il jouit d’une estime politique à nulle autre pareille car il est la voix autorisée pour produire une réponse d’État et construire un imaginaire face aux discours haineux et les violences. De sa posture de premier orateur institutionnel et constitutionnel Paul Biya bénéficie, devant son auditoire, d’une image de soi (ethos prédiscursif)[1] positive et crédible pour instruire la nation selon la voie qu’elle doit suivre en situation de crise, de haine et de violences.

La valeur ajoutée de l’argumentation lexicale à l’analyse du discours social 

Nous voulons souligner avec Détrie et ses collaborateurs (2001 : 24) que « l’analyse du discours est un domaine des sciences du langage qui traite des unités textuelles dans leur rapport à leurs conditions de production ». Par « conditions de production » les auteurs soulignent le poids du contexte social d’émergence d’un discours dans son herméneutique car c’est le social qu’il est question de comprendre et de faire comprendre à travers le discours. Pour donc comprendre le social, on suppose qu’il faut comprendre les logiques d’acteurs, et comprendre les logiques d’acteurs exige de savoir analyser les productions discursives. De là, l’analyse du discours (AD), consiste en l’exploitation du/des sens du discours analysé, à l’aide d’outils qui permettent de le saisir et de le décrire dans sa matérialité (Détrie et alii 2001 : 24) et en rapport avec son contexte socio-historique (Charaudeau et Maingueneau 2002 : 42). Plus que de parler d’analyse du discours, nous préférons parler d’analyse du discours social (ADS). Nous voulons reconnaitre ici l’influence de Marc Angenot avec sa « théorie du discours social »[2]. Apres avoir abondamment travaillé sur la typologie des discours, Angenot propose une définition de la notion de discours social : « tout ce qui se dit et s’écrit dans un état de société ; tout qui s’imprime, tout ce qui se parle publiquement ou se représente aujourd’hui dans les médias électroniques, tout ce qui narre et argumente, si on pose que narrer et argumenter sont les deux grands modes de mise en discours » (Angenot, 1989 : 83). Mais Angenot va organiser le discours social en champs pour contourner l’idée de cacophonie qui plane sur cette définition : « Ou plutôt, appelons discours social non pas ce tout empirique, cacophonique à la fois et redondant, mais les systèmes génériques, les répertoires topiques, les règles d’enchainement d’énoncés qui, dans une société donnée, organisent le dicible — le narrable et l’opinable — et assurent la division du travail discursif » (Angenot, 1989 : 83). 

Ainsi pouvons-nous catégoriser le discours social et parler désormais des discours sociaux selon les champs de la politique, des médias et réseaux sociaux, de la religion, de la santé, de l’économie, du sport, de la culture, etc. En de termes simples, le discours social est un ensemble des messages véhiculés dans une société donnée et qui ont un impact sur les attitudes, les comportements et les perceptions des individus[3]. Ils peuvent être véhiculés par différents canaux tels que les médias, les institutions, les groupes sociaux, les leaders d’opinions, etc. Les discours sociaux peuvent être positifs ou négatifs, et peuvent entraîner des conséquences importantes sur la vie des individus et la société dans son ensemble. 

L’ADS est en réalité un champ d’analyse des phénomènes sociaux manifestés par le logos. Et la rhétorique argumentative apparait comme une dimension constitutive du discours, en général, et du discours politique, en particulier. On entend par là que l’argumentation fait partie, au même titre que l’énonciation, des approches discursives. Plus précisément, l’analyse argumentative se présente comme une branche de l’analyse du discours, dans la mesure où elle entend éclaircir des fonctionnements discursifs, en explorant une parole située (Amossy, 2012 : 7). Cependant, nous n’allons pas mobiliser tous les aspects de la théorie argumentative pour analyser et interpréter notre corpus. Pour rester en phase avec la méthode taliste de la logométrie (cf. point d’analyse suivant), nous nous limiterons aux poids argumentatifs des choix lexicaux. Nous partageons la position de Ruth Amossy (2012 : 183) qui stipule que « L’analyse argumentative n’examine pas le lexique en soi et pour soi : elle se préoccupe de la façon dont le choix des termes oriente et modèle l’argumentation. Elle étudie donc l’utilisation des lexèmes (ou unités de base du lexique) par un énonciateur dans une interaction donnée ». Par précaution méthodologique, ce qui sera une fois de plus en harmonie avec l’esprit de la logométrie, Amossy (2012 : 183) prévient qu’« avant l’exploitation argumentative d’un lexème, il faut rappeler qu’il n’est pas à prendre comme une entité complète et close qui secréterait en elle-même son propre sens. Il fait partie d’un interdiscours dans lequel il se charge de significations diverses ». Pour cela, l’argumentation lexicale prend le mot non seulement dans le cadre de l’interaction avec d’autres mots, mais aussi et surtout dans les rapports consensuels ou polémiques qu’il entretient avec les autres mots du discours dans l’espace social où les énonciateurs se frottent et se répondent.

La place du concept d’imaginaire sociodiscursif

L’une des hypothèses de cette recherche est que les discours de crise de Paul Biya sont des canaux de circulation du sentiment de « sainte haine » et de l’imaginaire de la « non-violence ». Étant donné que ces objets sont complexes et difficiles à saisir dans le discours, nous avons décidé de les extraire du texte par un traitement logométrique. Pour cela, une clarification conceptuelle s’impose avant toute chose.

Nous retenons, de manière délibérée dans cette conceptualisation, l’apperception de l’imaginaire (sociodiscursif) selon Charaudeau (2025). Contrairement à l’acception populaire qui entend l’imaginaire comme ce qui s’oppose à la réalité, ce qui est inventé de toutes pièces, Charaudeau (2005 : 158) conçoit l’imaginaire comme « une image de la réalité ». Cette réalité qui existe en elle-même ne signifie malheureusement pas. Elle a besoin que l’homme l’aperçoive pour signifier. Ainsi, cette activité de perception signifiante est ce qui produit les imaginaires qui, en retour, donnent sens à cette réalité. L’imaginaire social devient de ce fait un lieu de significations qui fonde l’identité d’un groupe, d’un peuple, d’une nation, en l’occurrence la nation camerounaise, qui se réclame un pays de paix et du vivre ensemble harmonieux. Charaudeau (2005 : 160) va, dans le cadre de l’épistémologie du discours politique, proposer le concept spécifique d’« imaginaire sociodiscursif » car l’imaginaire, parmi ses multiples matérialisations quotidiennes, passe par la rationalisation discursive/textuelle écrite ou orale et circule dans un espace d’interdiscursivité (discours haineux et de violence versus discours d’amour et de non-violence, par exemple). D’où le qualificatif de « discursif » tant il est vrai que l’imaginaire de la non-violence portera le sentiment de « sainte haine » à travers le discours présidentiel qui s’érige en une intervention politique contre les discours haineux.

La méthode logométrique 

La logométrie, une méthode des humanités numériques[4], permet une analyse assistée par ordinateur de grands corpus textuels tant quantitativement que qualitativement. Elle est d’une part le dépassement de la lexicométrie[5], qui est une « étude statistique de l’usage des mots » dont le principe est de « laisser l’outil effectuer une série de calculs » (Poudat et Landragin, 2017 : 25) ; et d’autre part une extension de la textométrie[6], « l’extension de la lexicométrie au texte, c’est-à-dire à des phénomènes qui ne concernent pas seulement les mots mais tout élément textuel » (Poudat et Landragin, 2017 : 17), par exemple les indicateurs d’évolution lexicale. La logométrie[7] émerge au début des années 2000, tel que l’indique Chatti (2023). C’est Myaffre qui introduit ce terme dans la pratique du TAL. Myaffre trouve le radical « lexico » très réducteur au seul lexique et propose de le substituer par le radical « logo », signifiant discours, plus englobant que la textométrie qui se focalisait seulement sur les textes littéraires. En résumé, pour Myaffre (2005 : 9) la logométrie renvoie à « un traitement automatique global du texte dans toutes ses dimensions : graphiques, lemmatisées, grammaticalisées. L’analyse ainsi portera sur toutes les unités linguistiques, de la lettre aux isotopies, en passant par les n-grams, les mots, les lemmes, les codes grammaticaux, les bi-codes ou les enchainements syntaxiques ». 

Dépouillement du corpus sous le logiciel Voyant Tools

Nous avons préparé notre corpus pour être lisible sous le logiciel de logométrie Voyant Tools. Ce logiciel est un programme gratuit en ligne d’analyse de texte et de discours. Voyant Tools appelé aussi Voyeur a été développé par Stéfan Sainclair et Geoffrey Rockwell (en langue anglaise). Voyant Tools propose différents outils concernant l’analyse de texte. Mais nous n’allons présenter ici que ceux que nous avons exploités pour l’exploration de notre corpus : 1) L’analyse avec Keywords in Context présente les mots sélectionnés dans leur contexte dans le corpus programmé. 2) Avec Links, on peut visualiser la fréquence des mots et leurs proximités dans l’ensemble de l’espace discursif. Cet outil permet de passer du stade de la proximité syntaxique ou textuelle à des hypothèses de nature sémantico-logique ; d’où sa portée logométrique.

Pour ce qui concerne les normes et procédures de dépouillement du corpus, nous avons procédé par lemmatisation, selon la « norme Muller ». En effet, cette norme demande que l’analyste ramène chaque mot à « taliser »[8] à son radical en vue de capter toutes ses formes de déclinaison dans le discours-corpus. Ainsi avons-nous arrêté les lemmes suivants pour les vocables qui seront talisés : violenc*crim*terroris*barbar*.

Les environnements syntaxiques quantifiés des vocables (lemmatisés) violence, barbarie, terrorisme et crime 

À travers la fonction Keywords in ContextVoyant révèle que les vocables violencecrimeterrorisme et barbarie se situent exactement dans les contextes suivants sur toute l’étendue du corpus.

Lexicogramme du lemme violenc* sous Voyant Tools.

Le lemme violenc* (13 occurrences) s’affiche sous un concordancier qui crée autour de lui un environnement de gauche et un environnement de droite. Le constat général que nous faisons est que le vocabulaire aligné dans chaque environnement est essentiellement à polarité négative. Cela repose sur le contenu péjoratif de certains verbes (« neutraliser », « imposer », « incitent à », « perdu » [la vie], « soient combattus ») et de certains syntagmes nominaux (« les fanatiques », « prétexte », « un déchainement », « la menace », « l’intimidation », « discours de haine », « les armes », « les manifestations illégales » ; « leur projet sécessionniste », « des attentats à la bombe », « les sécessionnistes », « les attaques personnelles »). 

Figure 2 : Lexicogramme du lemme barbar* sous Voyant Tools

Le vocable barbarie, à travers la forme lemmatisée barbar* (4 occurrences) s’affiche dans une distribution qui présente une polarité des termes à gauche à 50 % péjoratifs : « division », « fanatisme » et 50 % mélioratifs dans l’espace textuelle de droite : « lutte acharnée contre la », « défense civile »Seul, à droite, le segment « je voudrais exhorter le peuple » est à polarité positive ; alors que « aveugle des terroristes » (02 occurrences) est à polarité négative. 

Lexicogramme du lemme crim* sous Voyant Tools

Le lemme crim* (10 occurrences) issu des vocables crime(s), criminel(le)s, criminalité(s) apparait aussi sous le concordancier dans un environnement bipolaire essentiellement négatif. Les segments à la gauche du lemme talisé : « infligés à », « des exactions », « complices de », « répondre de leurs », « cuisantes défaites à ce groupe », etc. portent fondamentalement une charge d’appréciation négative relative aux auteurs et aux conséquences des actes criminels Les segments de droite renforcent cette polarité négative en termes d’expansions discursives qui présentent le crime/la criminalité comme quelque chose « qui choque la conscience humaine », d’« odieux », de condamnable : « devront répondre de leurs », « devant la justice ». La polarité est d’autant plus négative par le choix des groupes nominaux « des groupes armés », « les bandes armées » par l’orateur qui aurait, s’il était pour le crime/la criminalité, désigné ces acteurs par « armées régulières » ou « armées républicaines », ou par « armées » tout court.

Lexicogramme du lemme terroris* sous Voyant Tools

Enfin, le vocabulaire autour du mot pivot terrorisme, lemmatisé par terroris* (21 occurrences), s’inscrit totalement dans la négativité polaire tant à la gauche qu’à la droite du vocable talisé. Le poids péjoratif des segments tels que « loi sur la répression du », « la prévention du », « guerre contre le » ; « dire, avec fermeté, NON au » ; « Boko Haram », « ils ont su opposer leur », « qui n’adhère pas aux valeurs » montre qu’il y a une distanciation, de la part de l’orateur, en termes de positionnement discursif vis-à-vis de la réalité du terrorisme. D’ailleurs, cette distanciation est d’autant plus manifeste par l’emploi des désignants « cette organisation » ; « la secte » qui s’inscrivent à l’opposé du lexème « religion » en cas de désignation positive dans un contexte où le président aurait soutenu ce phénomène.

Ce qui retient également notre attention sous Voyant et les résultats obtenus est, non pas tant les fréquences des vocables[9]lemmatisés, mais la spatialisation englobante sur toute l’étendue du corpus : le voisinage ou la proximité qui existe autour des termes talisés.

Les liens syntaxico-sémantiques des vocables talisés

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Zone de Texte: 2Zone de Texte: 1(1) Galaxie du lemme violenc* sous Voyant ; (2) Galaxie du lemme barbar* sous Voyant.

Le constat qui se dégage de ces deux galaxies lexicales est que les lemmes violenc* et barbar* attirent quasiment autour d’eux presque les mêmes vocables « déchainement », « objectif », « encontre », « obtenir », « incitent » (violenc*) ; « aveugle », « acharnée », « civile », « défense », « terroristes » (barbar*). L’analyste assiste ici à une concordance des résultats automatiquement issus des deux fonctions du logiciel Voyant. Ces vocables apparaissent soit dans les segments répétés, soit en emploi libre comme sur l’arborescence ci-dessus.

Zone de Texte: 4Zone de Texte: 3(3) Galaxie du lemme crim* sous Voyant ;  (4) Galaxie du lemme terroris* sous Voyant

À l’observation de ces deux autres arborescences (figures 7 et 8) générées automatiquement sous Voyant, nous retrouvons pratiquement les mêmes champs gravitationnels que les environnements de gauche et de droite ont affichés plus haut autour des lexèmes programmés. La textualisation (selon l’étymologie latine de « texte » qui vient texere, c’est-à-dire tisser) visualise : crim* syntaxiquement et sémantiquement lié à « armées », « armés » ; etc. et terroris*syntaxiquement et sémantiquement lié à « Boko Haram », « opposer », « barbarie », « aveugle ». Pour tout dire, le magnétisme lexical à l’œuvre dans ces univers lexicaux détectés par Voyant est essentiellement de polarité négative. Un constat d’ensemble de plus est que tous les termes en galaxie automatique sous la fonction Link sont des mots pleins. Cela renforce notre choix théorique de l’argumentation lexicale pour accéder à la fois au sentiment et à l’imaginaire sociodiscursifs mobilisés par l’orateur politique dans le contexte de son discours.

Ainsi, tel que nous l’avons souligné dans la justification de notre cadre théorique, nous réitérons avec Amossy (2012 : 184), parlant de l’orateur ou l’argumentateur politique Paul Biya, « l’hypothèse selon laquelle la sélection d’un mot » (en l’occurrence ceux que nous venons de taliser) « n’est jamais dénuée de poids argumentatif, même s’il n’a pas fait l’objet d’un calcul[10] préalable, et même si au premier abord ce mot semble ordinaire et passe inaperçu ».

Le positionnement sociodiscussif de l’orateur

C’est ici le lieu de présenter le sentiment et l’imaginaire sociodiscursifs qui structurent les allocutions de crise du président Paul Biya. Ces catégories analytiques, captées par TAL des vocables programmés, constituent, à n’en point douter, le positionnement sociodiscursif de l’orateur face aux pathologies sociales qui font/voient naitre les discours prononcés dans ce corpus.

Le poids argumentatif des choix lexicaux

Les mots que nous avons sélectionnés et qui portent les différentes situations de crises se sont ancrés dans l’usage politique et ont transformé les données sociales. De l’usage de l’orateur politique institutionnel, ces vocables ont pris un versant critique, polémique et réprobateur. Si bien que ce vocabulaire, dans les discours de crise, utilisé dans de nombreux énoncés à visée analytique ou descriptive, c’est-à-dire en apparence objective, les infléchit dans une direction argumentative spécifique. 

Les environnements syntaxiques des vocables (lemmatisés) crime, terrorisme, barbarie, violence, etc., sont mobilisésen particulier dans les discours du corpus qui s’attaquent aux discours haineux et les violences qui en découlent ou qui les engendrent. Ces environnements et liens syntaxiques présentent : 

  • Les acteurs des violences dues aux discours antipatriotiques (« les fanatiques de la », « les discours de haine », « les sécessionnistes », « des pyromanes », « des groupes armés », « les bandes armées », « Boko Haram », « la secte, terroristes ») ;
    • Les objectifs poursuivis par les agents déstabilisateurs de « l’intégrité », de l’équilibre du pays et de l’unité nationale (« l’objectif est d’obtenir par », « cherchant à imposer par la », « l’intimidation », « leur projet sécessionniste ») ;
      • Les dégâts enregistrés (« perdu la vie dans les », « à l’encontre des personnes », « des attentats à la bombe », « les attaques personnelles », « des exactions », « qui choque la conscience humaine ») ;
        • La résolution étatique (« défense civile », « loi sur la répression du », « prévention du », « l’éradication totale de ce groupe », « opposer une résistance farouche aux », « le Parlement vient d’adopter », « devront répondre de leurs », « neutraliser les fanatiques de la », « soient combattus sans relâche »).

En effet, l’identité du locuteur (Paul Biya, chef de l’État) et de(s) auditoire (s) (le peuple camerounais, loyalistes et non-loyalistes) est déterminante pour comprendre le poids argumentatif affecté aux vocables talisés en contexte et en cotexte. Ces choix lexicaux prennent ainsi un poids essentiellement polémique car Paul Biya rejette les violences et les discours haineux. Ceux-ci proviennent d’une sélection ostensiblement opérée parmi plusieurs possibles. Ces choix apparaissent comme des actes intentionnels. On sait la contre argumentativité que peuvent bien revêtir des termes comme « Boko Haram », « secte », « pyromanes », « sécessionnistes » de la bouche d’un homme d’État consacré « Père de la Nation ». 

Ainsi, le choix lexical de violence, barbarie, crime, terrorisme (en contexte de crise et en cotexte que Voyant a détecté exhaustivement plus haut) délégitiment les actes et actions que les porteurs de discours haineux et de violences posent. Nous pouvons comprendre pourquoi le président orateur qualifie cela de « les manifestations illégales ». Cette qualification est à peser, comme nous venons de le dire, en fonction du statut du locuteur : le président Biya est le porte-parole et l’interlocuteur assermenté du Cameroun face au monde en général et aux Camerounais qui font certaines « réclamations » en particulier. Les choix lexicaux de Paul Biya dans le contexte de crise prennent alors une valeur argumentative supplémentaire, en plus du fait qu’ils impliquent sémantiquement et énonciativement un jugement de valeur décrivant la subjectivité langagière (Benveniste 1966, Kerbrat-Orrechioni, 1980) de Paul Biya.

Le sentiment de « sainte haine » et l’imaginaire de la « non-violence »

Faut-il le rappeler, le discours politique est un macro-acte de langage d’un orateur sur son auditoire (Bourdieu, 2001, Charaudeau et Maingueneau, 2004, Charaudeau, 2005). Pour Aristote, l’ethos forme avec le pathos et le logos[11] la trilogie des moyens de preuves ou de persuasion techniques qui rendent le discours persuasif. Agir sur l’auditoire nécessite non seulement l’utilisation des arguments valides (logos : c’est le pôle du discours) et de toucher les cœurs (pathos : c’est le pôle de l’auditoire), mais aussi de projeter au préalable une image de soi susceptible d’inspirer confiance (ethos : c’est le pôle de l’orateur). L’ethos provient du discours puisque c’est une image de soi que l’orateur construit pour contribuer à l’efficacité de son dire (Amossy, 2012). 

Nous constatons que le sémantisme des mots programmés et talisés dans cette étude est essentiellement péjoratif. Cette péjoration est d’autant plus épaisse que tous les environnements syntaxiques (gauche et droite) et les liens dévoilant les proximités lexicales sous Voyant présentent des expressions et vocables accompagnateurs appartenant à la polarité négative. Les polarités gauche et droite des vocables talisés sont négatives par la présentation directe des causes, des manifestations et des conséquences liées aux actes de violences. C’est par la riposte et/ou la résolution de l’État (à travers son armée, son Parlement et sa justice) que nous captons un foyer lexical à la polarité positive autour des mots talisés. Par ailleurs, Paul Biya désigne les porteurs de violences par « groupes armés », « bandes armées » (et non « forces armées et de défense »), « sécessionnistes », « secte » (et non « partis politiques » ou « syndicats ») ; il qualifie clairement leur propos de « discours de haine » (et non de « point de vue » ou « idéologie ». Tout ce qui résulte de leur entreprise est : « manifestations illégales », « des exactions », « odieux », parce que cela « choque la conscience humaine » des témoins de ceux dont les proches ont « perdu la vie ». 

C’est ici autant d’évidences discursives qui dévoilent le positionnement sociodiscursif et même institutionnel du chef de l’État camerounais vis-à-vis des crises, des discours de haine et les violences conséquentes. Le président Biya rejette donc en bloc et catégoriquement les discours de haine et les violences multiformes qui en découlent. Ses allocutions étudiées expriment, sans ambages, une « sainte haine », une « sainte colère » une « sainte amertume », un « saint dégout », etc. contre les discours de haine et les violences. Son sentiment discursif est qualifié de « saint(e)… » parce que, à l’opposé de la polarité négative décrivant argumentativement les choix lexicaux en rapport avec les discours haineux et les violences, les liens et les proximités lexico-syntaxiques affichant la résolution institutionnelle présentent une constellation lexicale constructive. Cette dernière forme une polarité positive autour des vocables : violence, barbarie, crime, terrorisme.  

Dans les discours de crise étudiés, le chef de l’État camerounais montre une image d’homme politique moraliste, humaniste et patriote, qui dit « NON ! » aux discours haineux et les violences orchestrés par les prophètes de mauvais aloi et ceux qu’il a appelés « apprentis sorciers » dans le discours du 27 février 2008, à la suite des émeutes. En ce qui concerne la manière de faire face à la déferlante de haine et de violence, la position adoptée par Lorenzi Bailly et Moïse (cités par Michael Rinn, 2021 : 12) nous interpelle : « Rien ne saurait justifier un discours de haine, même sous forme de réplique en Loi du Talion, discours de haine contre discours de haine ». C’est ainsi que l’approche discursive de Paul Biya prend une tournure critique au sens de la Critical Discourse Analysis (CDA) de Norman Fairclough (2010 : 7), engageant à la fois le peuple et les détracteurs de la paix auxquels il s’adresse in fine à épouser l’imaginaire de la « non-violence ».

Conclusion 

 Les discours étudiés de Paul Biya, dans cette contribution, sont des discours sociaux d’intervention politique et institutionnelle. Ils ont été prononcés en période de crise. L’objectif était de déceler, par la méthode logométrique et la grille de l’argumentation lexicale, la construction d’un imaginaire sociodiscursif. Nous avons vu que ce discours est foncièrementporteur de l’expression de la « sainte haine » de l’homme d’État, Paul Biya, et donc de l’État du Cameroun qu’il incarne, en sa qualité de porte-parole et d’interlocuteur assermenté de la nation. Passant par l’argumentation lexicale et la méthode optimale de la logométrie en TAL (en termes d’objectivité et d’exactitude clinique), nous avons manipulé un corpus construit pour cette contribution : une douzaine de discours de crise (sociopolitique, sécuritaire, économique et sanitaire). Par un traitement automatique sous le logiciel Voyant Tools des vocables violence, barbarie, crime et terrorisme, il s’est formé une polarité essentiellement négative pour décrire argumentativement ces choix lexicaux ; et une polarité foncièrement positive autour de ces mots-pivots (Maingueneau, 2009) pour saisir le sentiment et l’imaginaire sociodiscursifs de l’orateur : un « NON ! » catégorique aux crises, discours haineux et les violences et une affirmation discursivement dosée de l’imaginaire de la « non-violence ». Comme l’a souligné Ruth Amossy (2012 : 186), et nous l’avons expérimenté effectivement dans ce travail : « Le poids des mots se laisse d’autant mieux apprécier que l’on connait leur fréquence et leur distribution, voire leur histoire, dans certaines formations discursives ». Cette contribution a aussi nimbé la plus-value heuristique des humanités numériques dans l’analyse des discours sociaux, à l’heure ou l’informatique est désormais la reine des sciences, qui tendent toutes de plus en plus vers l’objectivité.

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Tournier, M. (1996). Les discours sociopolitiques et l’analyse lexicométrique. Dans Boyer, Henry (dir.). Sociolinguistique, Territoire et objets. Lausanne : Delachaux et Nestlé. 


[1] À la suite d’Aristote, d’Amossy, entre autres, qui développent la notion d’ethos, on comprend pourquoi Charaudeau (2005 : 87), dans son analyse de l’ethos politique, dit qu’il faut tenir compte des deux aspects pour traiter l’ethos car, selon lui, l’ethos se construit à partir de l’image que l’auditoire a de l’orateur avant sa prise de parole, et ce que l’orateur dit dans sa prise de parole. Ainsi, l’histoire politique de Paul Biya est déjà un atout qui optimise le crédit sociopolitique accordé à la réponse qu’il doit donner contre les discours haineux et l’imaginaire social qui en réalité devient l’idéologie qui sert de soubassement à son discours.

[2] Au sujet de cette théorie, Marc Angenot a publié plusieurs ouvrages et un important article « Théorie du discours social. Notions de topographie des discours et de coupures cognitives », contextes, no 1, 2006.

[3] Par exemple, le discours social sur la politique peut influencer les opinions des individus sur les dirigeants politiques et les politiques publiques.

[4] Pour Dacos et Mounier (2014 : 7), « les humanités numériques recouvrent un ensemble de pratiques de recherche à l’intersection des technologies numériques et des différentes disciplines des sciences humaines ». Les mêmes auteurs ajoutent que « Les digital humanities désignent une transdiscipline, porteuse des méthodes, des dispositifs et des perspectives heuristiques liés au numérique dans le domaine des sciences humaines et sociales ». Lire aussi Carbou (2017).

[5] La lexicométrie : l’ancrage lexical. Cette méthode est née dans les années 1970 et 1980 en France et a développé un trait d’union entre les sciences du langage et l’informatique. C’est le laboratoire de lexicologie politique de l’École Normale Supérieure de Saint-Cloud qui a inventé la lexicométrie, influencé par Michel Pêcheux (1969) qui (dans son programme d’analyse automatique du discours, avait mis l’ancrage sur la prise en compte de l’idéologie). Lire à cet effet Tournier, M. (1996) et Lebart et Salem (1994). 

[6] La textométrie : prise en compte du texte. Lire à cet effet Pincemin (2012) et Bonnafous et Tournier (1995).

[7] La logométrie : prise en compte du discours.

[8] Le néologisme est de moi, pour parler du traitement automatique du langage (TAL).

[9] Notre objectif n’est pas de déterminer la croissance ou décroissance du vocabulaire.

[10] Le calcul dont parle l’auteur ici renvoie au choix et non au TAL. 

[11]Le logos relève de la raison et permet de convaincre, alors que le pathos et l’ethos relevant de l’émotion et permettent d’émouvoir.

La pensée de la langue dans la francographie africaine des trois dernières décennies : vers une mutation du jeu et de l’enjeu

La pensée de la langue in African Francography on the last three decades: towards a mutation of game and stake

Achille Cyriac ASSOMO

assomocyriacachille@gmail.com

Université de Bamenda (Cameroun)

Reçu : 10/11/2024     Accepté : 15/02/2025   Publié : 15/05/2025

Résumé  

Le renouvellement de la langue et de l’écriture dans la littérature africaine d’expression française, postulé par la critique littéraire africaine, est tributaire du brouillage et le flottement du pouvoir attesté et convenu de cette littérature mineure. Le discrédit est jeté par le décentrement sur les visées établies d’une littérature par essence idéologique. Empruntant la notion de pensée de la langue à Lise Gauvin, notre prétention est de montrer, à sa suite, que cette pensée de la langue qui définit l’inclination des écrivains francophones contemporains à « penser la langue » dans laquelle ils écrivent au cours de l’acte d’écriture moyennant divers mécanismes structuraux induit une nouvelle forme d’engagement littéraire dans la littérature africaine d’expression française contemporaine. Le primat est désormais accordée à l’expression de la surconscience linguistique pour la quête de l’identité linguistique et de l’autonomie du champ littéraire africain au détriment de l’idéologie. La socio-pragmatique en tant qu’approche de la sociologie de la littérature nous semble tout indiquée dans une telle réflexion. Elle sera combinée à la démarche de la stylistique. L’analyse va s’appuyer sur quelques productions de trois auteurs, notamment Aminata Saw Fall, Miano Leonora et Tierno Monénembo.

Mots clés : engagement littéraire, littérature africaine, fonction de la littérature, décentrement.

Abstract

The renewal of language and writing standards in French-speaking African literature postponed by criticism has the consequence the jamming and floating of the attested function of this minor littérature. Discredit is thrown by “decentrement” on the traditional aims of this literature ideological in essence. We borrowed the notion of “pensée de la langue” to Lise Gauvin to show that this “pensée de la langue” induces a new form of literary engagement in French-speaking African literature. Primacy is granded to the expression of “surconscience linguistique” for the quest for linguistic identity to the detriment of the ideological struggle. This notion refers to the inclination of African French-speaking writers to pose the writing language problem through various structural mechanisms in their works. Socio-pragmatic as an approach to the sociology of literature will serve as the theoretical framework. It will be combined with the process of stylistics. The analysis will rely on a few novels from Aminata Saw Fall, Miano Leonora and Tierno Monenembo.

Keys words: literary engagement, African literature, Literature function, decentrement

Introduction

Il est notoire que la littérature africaine d’expression française, depuis son avènement au début du XXe siècle, est idéologie par essence ou consubstantielle à l’idéologie (G.O. Midiohouan, 1986). En démarcation radicale de la conception de l’œuvre d’art comme « une finalité sans fin » ou comme sa « propre fin », proposée par Emmanuel Kant, que cite Jean-Paul Sartre (1948 : 55), et qui est le pendant de « l’art pour l’art » de Théophile Gauthier, pour proclamer l’autonomie de la littérature en tant qu’art, la production littéraire francophone africaine se positionne comme une littérature en connexion avec le social et le temporel. Loin d’être réflexive, autotélique ou son propre objet, cette littérature idéologie s’est définie jusqu’à la décennie 90 par l’expression de la violence et la description d’un univers chaotique et apocalyptique à l’effet de rechercher la liberté et la vertu (Joubert, 2001 : 7). Consécutive à la posture deconstructionniste des auteurs africains des trois dernières décennies dont le but avoué est d’établir une adéquation entre la structure langagière de l’œuvre et le chaos exprimé (Dabla, 2001 : 20), l’idéologie originelle de la littérature francophone africaine a subi une métamorphose ou une transformation significative. L’expression du chaos a été supplantée significativement par l’expression de la surconscience linguistique corrélative à la question de l’identité linguistique et littéraire africaine en contexte d’interculturalisme. Les auteurs se montrent plus enclins à défendre et à illustrer une langue française différentielle (Gauvin, 2000) et une écriture authentique qui singularisent et légitiment le champ littéraire africain. Il s’ensuit la construction d’un nouvel enjeu ou d’un nouveau pouvoir de cette littérature africaine francophone subsaharienne. Quel est le nouveau pouvoir de la littérature africaine d’expression française des trois dernières décennies ? Quels sont ses mécanismes d’inscription et ses modalités linguistiques ? Tel est le questionnement qui meuble cette réflexion. L’objectif est de montrer que le travail sur la langue et sur l’écriture, exacerbé significativement par les nouvelles générations littéraires africaines et correspondant à la pensée de la langue, constitue la nouvelle forme de l’engagement de la littérature africaine d’expression française. Nous allons mobiliser les présupposés épistémologiques de la socio-pragmatique en tant qu’approche de la sociologie de la littérature qui met en rapport la littérature et la structure englobante selon le concept de Lucien Goldmann (1959), combinés aux principes méthodologiques de l’analyse stylistique. L’analyse va s’appuyer sur Douceurs du bercail (1998) d’Aminata Saw Fall, Contours du Jour qui vient (2006) de Leonora Miano, Roi du Kahel (2008), L’aîné des orphelins (2000) et Les Écailles du ciel (1986) de Tierno Monenembo. Dans un premier mouvement, nous analyserons la textualisation des effets hétérolingues comme une stratégie de renouvellement du jeu et de l’enjeu de la littérature africaine contemporaine ; nous déboucherons, dans un second mouvement, sur la création lexicale et la variance. Nous examinerons par la suite le phénomène de la gestion subversive de la valence verbale, pour aboutir en dernier lieu sur la question de la dislocation narrative et des métarécits, envisagées comme des mécanismes de renouvellement des enjeux de la littérature africaine francophone.

Construction d’un nouveau pouvoir du discours littéraire africain par la textualisation des effets hétérolingues

Exacerbé par les générations littéraires des décennies 1990 et 2000, sous l’influence des courants philosophiques de l’avant-garde (Scarpetta, 1985 : 7) qui regroupent le postmodernisme, les théories postcoloniales et l’hybridité, l’anti-classicisme de l’écriture a pour conséquence éminente le flottement du pouvoir attesté de la littérature africaine écrite d’expression française. Il s’est ainsi opéré une transformation de l’enjeu primordial de cette littérature par la construction d’une idéologie de lutte pour la conservation de l’identité linguistique. Analysée comme le nouvel enjeu du discours littéraire africain, la quête de l’identité linguistique se déploie moyennant diverses stratégies linguistiques, ressorties à la pensée de la langue qui porte l’écrivain francophone africain « à négocier son rapport avec la langue française, que celle-ci soit naturelle ou non » (Gauvin, 2000 : 11). Au rang de ces stratégies linguistiques, se trouve en bonne place la textualisation des effets hétérolingues. Ce dernier concept se rapporte à l’hétérolinguisme Grutmanien. Grutman (1996 : 40), écrit en effet : « …par hétérolinguisme […] nous entendons toute textualisation d’idiomes étrangers aussi bien que de variétés (sociales, regionales, historiques…) de la langue auctoriale ». Certains procédés linguistiques ressortis à l’hétérolinguisme, envisagée comme stratégie de déploiement du nouvel enjeu du discours littéraire africain, sont récurrents dans les œuvres examinées, notamment les xénismes, l’alternance codique et les calques.

Xénismes : anthroponymes, ethnonymes et méronymes 

Distinct de l’emprunt lexical, le xénisme consiste en un mot de la langue identitaire auctoriale introduit dans la langue d’écriture. Les xénismes se redistribuent en termes d’anthroponymes ou des noms propres de personnes à coloration locale, d’ethnonymes ou des noms de tribus, d’ethnies ou de clans de l’aire géo-culturelle africaine et de méronymes ou des noms des objets de la socioculture africaine.

Initialement en rapport avec le phénomène d’appropriation linguistique du français hexagonal en termes de semantaxe, en tant qu’adaptation de la langue française aux réalités africaines moyennant la re-sémantisation des mots, le xénisme a partie liée avec la pensée de la langue qui récuse le discours puriste et essentialiste, pour légitimer une langue française différentielle tout en survalorisant la langue identitaire auctoriale. Il s’inscrit en réalité dans le sillage de la transformation du pouvoir de la littérature africaine en une quête de l’identité linguistique. Considérons les exemples ci-dessous :

Ex 1 : « …Gora avait eu une idée lumineuse en l’appelant yakham […] » (Saw Fall, 1998 : 109).

Ex 2 : « C’est pour cette bataille menée contre elle afin de l’enfanter que je lui ai donné ce nom : Ewendji […] » (Miano, 2006 : 243).

Ex 3 : « Il aperçut […] les bowé, les touldé, les bergères éclatantes… » (Tierno Monenembo 2008 : 39).

Ex 4 : « …déambulant en ordre disperse entre ronces, lianes ngiguis […] ils ont été surpris par le klaxon » (Saw Fall, 1998 : 197).

L’actualisation des anthroponymes « yakham » et « Ewendji », des ethnonymes « bowé », « touldé » et du méronyme « ngisguis » participe du travail de décentrement de la langue française hexagonale sous-tendu par une idéologie de lutte pour la conservation de l’identité linguistique qui s’est substituée à l’idéologie de lutte pour un idéal humain. Il se traduit une volonté, non plus de dénoncer le fait colonial, de dévoiler le fait social ou de déplorer le marasme politique des pays africains après les indépendances, mais de défendre et d’illustrer la langue identitaire auctoriale en contexte d’hétéroglossie. La littérature africaine écrite d’expression française se montre ainsi davantage en situation par rapport au problème linguistique en tant que tel que par rapport aux problèmes sociaux et temporels. Le procédé du xénisme ressorti aux effets hétérolingues en tant que l’une des stratégies de la pensée de la langue devient ainsi un mécanisme de transformation du pouvoir du discours littéraire africain des trois dernières générations littéraires. 

Alternance codique français/langues identitaires des auteurs

L’autre procédé linguistique relatif à l’hétérolinguisme et fréquemment actualisé par les auteurs africains est l’alternance codique. On sait, à la suite de John Gumperz (1982 : 57), que l’alternance codique réfère à « la juxtaposition à l’intérieur d’un même échange verbal, de passages où le discours appartient à deux systèmes ou sous-systèmes grammaticaux différents. » Participant du travail sur la langue française hexagonale par les écrivains africains pour exprimer leur surconscience linguistique, ce procédé est mis à contribution dans la construction d’un nouvel enjeu dans la littérature africaine d’expression française. Permettant en effet une mise en orbite de la langue identitaire auctoriale, il induit la déconstruction du pouvoir attesté et de l’enjeu convenu de cette littérature pour légitimer un nouvel enjeu. Soit les exemples ci-dessous :

Ex 5 : « Attention, avait dit Asta. D’accord, Dieu décide de tout, mais “yalla yalla bey sa tall” […] » (Saw Fall, 1998 : 11).

Ex 6 : « Wallaay da nagy cathie. (Je jure que tu racontes des histoires.) Je jure que tu racontes des histoires » (Saw Fall, 1998 : 206).

Contrairement au xénisme qui s’épuisent sur un paradigme, l’alternance codique porte sur un ou plusieurs syntagmes d’une langue identitaire. Son actualisation en Ex 5 et en Ex 6 requiert une portée et une signification autre que la traduction de la « surconscience linguistique » de l’écrivain africain relatif à « la pensée de la langue » dans une posture de récusion de l’homogénéité et de l’absolutisme du français hexagonal. Révélatrice d’une tendance à accorder le primat à la problématique de la langue dans l’écriture en contexte de multiculturalisme au détriment des motifs en rapport avec l’expérience existentielle de l’Africain, l’alternance codique se trouve au service de la construction d’un nouveau pouvoir de la littérature africaine. Elle marque un désintérêt pour une idéologie et une vision du monde en rapport avec le chaos, les luttes de classement et la violence caractéristiques de la littérature africaine d’expression française et une survalorisation de l’idéologie de lutte pour l’identité linguistique. Dans une attitude littéraire différente de celle de ses devanciers des générations littéraires antérieures, l’écrivain francophone africain des trois dernières décennies a orienté une fois pour toutes son engagement dans la lutte des langues. Cet « engagement dans la langue » (Gauvin, 2000 : 22) que Gauvin décrit par son concept de langagement constitue ainsi le nouveau pouvoir de la littérature africaine d’expression française.  

Calques d’expression et calques traductionnels

Procédé linguistique de différentiation de la langue française hexagonale par l’écrivain africain, le calque est un marqueur de la surconscience linguistique en rapport avec la pensée de la langue. Il consiste dans une imbrication subtile de deux langues dans un même segment langagier où les mots du français sont usités dans une structuration et une construction propres au génie de la langue identitaire de l’auteur. La structure de surface est caractéristique du français alors que la structure profonde est celle de la langue identitaire auctoriale. À la différence du xénisme et de l’alternance codique qui actualisent les paradigmes ou les syntagmes des langues africaines, il ne comporte que les unités linguistiques du français.

Si le procédé a souvent été mis en rapport avec les stratégies de dynamique de la langue, force est de faire observer qu’il est subséquemment au service de la lutte pour la quête de l’identité linguistique africaine discriminée comme le nouveau pouvoir de la littérature africaine. C’est ce qui ressort des énoncés ci-dessous :           

Ex 7 : « Il salue, au nom de “celui qui est ce qui est”, la multitude de ceux qui, nageant à contre-courant de l’immense supercherie qu’est la réalité de ce monde sont venus entendre la parole » (Miano, 2006 : 190).

Ex 8 : « Asta a triché sans mauvaise conscience. Elle ne veut pas compliquer la situation en signalant qu’elle a un pied-à-terre chez Anne » (Saw Fall, 1998 : 18).

Ex 9 : « Si je n’y vais pas, tu peux être sûr que ce gosse ne verra pas le soleil se coucher » (Miano, 2006 : 216).

En Ex7 et en Ex8, les segments langagiers « celui qui est ce qui est » et “un pied-à-terre” sont caractéristiques du calque d’expression. Similaire à la périphrase sur le plan fonctionnel, le calque d’expression est un mode de désignation des objets du monde ou des êtres par un segment langagier ou s’imbriquent les mots du français à la substance analogique et énigmatique des langues africaines. Ces calques d’expression surévaluent le génie de la langue identitaire et trahissent le parti pris des auteurs africains pour l’engagement linguistique au détriment de l’engagement éthique ou social. S’il est vrai que ce dernier type d’engagement reste présent dans les préoccupations de l’auteur, il est indéniable que le primat est accordé à la problématique de la langue à travers sa textualisation.  

En Ex 9, le segment « ne verra pas le soleil se coucher » est représentatif du calque traductionnel qui consiste dans une transposition ou une traduction littérale de la langue identitaire en langue française dans l’expression des idées. La surévaluation de la manière de dire des Africains subséquente à leur cosmogonie et à leur cosmologie cache mal un projet de construction d’un nouvel enjeu du discours littéraire africain. Les auteurs se montrent plus prompts à définir un système langagier reposant sur les cadres des langues africaines qu’à prendre position pour un idéal humain. Non pas que l’auteur africain ait évacué définitivement de son champ les préoccupations éthiques et sociales, mais celles-ci semblent reléguées au second plan.

Création lexicale et variance pour une nouvelle perspective du discours littéraire africain

La création lexicale est plus dense et plus féconde que la néologie définie par Mejri Salah (2001 : 11) comme « un processus par lequel toute langue enrichit continuellement son lexique afin de répondre aux exigences de l’évolution du monde (modes de vie, sciences, technique, mentalités) ». Elle recouvre en effet un phénomène de transgression ou d’altération des normes lexicologiques de la néologie dans la création des nouvelles unités lexicales, propre aux auteurs africains dans l’expression de leur surconscience linguistique. Tandis que la création lexicale au sens strict subvertit la norme lexicologique de la néologie, la variance méconnait radicalement ces normes dans une opération de création essentiellement ludique ou inventive tant sur le pilier lexical que sur le pilier syntaxique. 

En rapport avec la pensée de la langue en contexte d’altérité et d’hétéroglossie, la création lexicale et la variance se mettent en œuvre à travers des procédés comme la composition lexicale, la dérivation et la création ludique, non pas exclusivement pour le décentrement de la langue, mais surtout pour la promotion d’une langue littéraire singulière. Symbolique et significative, cette langue fictive qui confère à la littérature africaine d’expression française son identité linguistique et sa légitimité donne la pleine mesure de la nouvelle posture des auteurs africains des décennies 90 et 2000 engagés dans la guerre des langues. Davantage soucieux de se soustraire de la servitude linguistique et de la servilité culturelle, ils laissent saisir une tendance à mettre en seconde zone la description du chaos. Il s’ensuit une métamorphose de l’idéologie classique de la littérature africaine d’expression française.  

Composition lexicale avec préposition 

Fréquemment actualisée dans les productions littéraires africaines des générations littéraires actuelles, la composition lexicale avec préposition, en tant que procédé relatif à la création lexicale, se trouve au service de la construction d’un nouveau pouvoir du discours littéraire africain. Par ce procédé linguistique moyennant lequel les auteurs africains opèrent une variation de la langue française hexagonale dans une posture de récusion des thèses centristes de l’homogénéité et de l’absolutisme de cette langue, il se perçoit un déplacement de l’enjeu primordiale de la littérature africaine vers des préoccupations linguistiques. Considérons les énoncés ci-dessous :

Ex 10 : « … même si elles portent leurs enfants, sont toujours à la mesure de ce qu’ils savent d’eux-mêmes, qu’ils ne s’aiment pas assez… ils sont un vide à remplir » (Miano, 2006 : 136).

Ex 11 : « le virus des colonies l’avait attrapé en écoutant les récits du grand-oncle Simonet » (Monenembo, 2008 : 17).

Ex 12 : « on lui envoya aussitôt des poignardeurs et des donneurs de poison […] » (Monenembo, 2008 : 228)

Les segments « un vide à remplir », « le virus des colonies » et « donneurs de poison » respectivement en Ex10, Ex11 et Ex12 sont représentatifs de la composition lexicale avec préposition. Si ces segments assurent une mise en perspective d’une vision du monde chaotique et apocalyptique par la désignation et la caractérisation d’un référentiel propre à l’univers africain, ils mettent davantage en lumière le travail sur la langue d’écriture. La thèse de la quête d’une adéquation entre la structure langagière et le chaos exprimé devient insuffisante dès lors que la langue cesse d’être un simple instrument pour s’ériger en symbole et en objet de lutte. Ces illustrations de composition lexicale avec proposition trahissent en effet cette inversion des rapports de hiérarchie entre la langue et le chaos qu’elle est censée exprimer où la langue cesse d’être un moyen pour devenir une fin. Cet état de fait est en réalité révélateur d’une rupture et d’un changement de cap dans la littérature africaine d’expression française, qui s’est fait un lieu de lutte idéologique et symbolique pour une langue française plurielle, hétéroclite qui fait la part belle à l’invention et au substrat africain. On est loin de la génération éthique et des générations qui sacralisaient le fait social ou le fait temporel comme ultime fin d’une littérature par essence idéologie. 

Dérivation suffixale 

Procédé linguistique ressorti à la néologie lexicale, la dérivation suffixale est mise à contribution par les auteurs africains dans leur entreprise afin de définir la problématique de la langue comme enjeu ultime du discours littéraire africain. Participant des mécanismes d’expression de la surconscience linguistique en rapport avec la pensée de la langue, ce procédé linguistique assure une surévaluation du rapport conflictuel de l’auteur africain à la langue française induisant conséquemment un glissement de l’intérêt de ces auteurs vers les questions linguistiques. L’ajout d’un suffixe à l’extrémité d’une base préexistante pour obtenir une nouvelle unité linguistique plus apte à désigner une nouvelle réalité de la socioculture africaine assure beaucoup moins l’expression du chaos que celle de la surconscience linguistique des auteurs. Bien que les mots obtenus par dérivation suffixale portent à dessein une charge idéologique en rapport avec l’expérience existentielle de l’Africain, il est incontestable qu’ils engagent une inféodation de cette idéologie originelle à un enjeu de lutte pour la conservation de l’identité linguistique. L’intime relation de ce procédé linguistique avec le travail sur la langue assure nettement une mise en orbite de la problématique de la langue en dépit du rapport des mots obtenus à une vision du monde. Considérons les énoncés qui suivent :

Ex 13 : « …c’est là qu’on a entassé les leaders, les proxénètes, les auteurs de parricide et les génocideurs dont l’âge court de sept à dix ans » (Monenembo, 2008 : 21) ;

Ex 14 : « On lui envoya aussitôt des poignardeurs et des donneurs de poison, des étrangleurs et les dresseurs d’abeilles » (Monenembo, 2008 : 227) ;

Ex 15 : « Elle était venue aussi, Sése. La prétendue voyante, la diseuse de nos mésaventures » (Miano, 2006 : 18).

À l’analyse, les mots « génocideurs », « poignardeurs », « diseuse » constituent des néologismes obtenus par dérivation suffixale. L’ajout du suffixe “eur” dont le sens inhérent souligne habituellement un état, une qualité ou un attribut, à des racines avec lesquelles il est incompatible aboutit à la désignation des catégories sociales ou professionnelles grotesques, carnavalesques ou inconnues. Si cette suffixation transgressive préfigure un univers chaotique et apocalyptique en conformité avec l’idéologie traditionnelle du discours littéraire africain, ce qui est véritablement mis en lumière, c’est le travail sur la langue. L’idéologie sous-tendue par ces mots obtenus par suffixation semble nettement un prétexte pour une légitimation de l’aventure verbale des auteurs africains, en rapport avec la quête d’une identité linguistique en littérature. Cette situation d’inféodation de l’engagement littéraire traditionnelle par un engagement linguistique où les mots ont plus de valeur que ce qu’ils nomment révèle un changement d’enjeu dans la littérature africaine d’expression française. Contrairement donc aux générations littéraires africaines des décennies avant la décennie 90, les générations littéraires actuelles semblent plus portées vers la question du rapport entre les langues et du rapport entre l’écrivain africain et les langues en concurrence que vers la morale. Cet état de fait participe de la construction d’un nouveau pouvoir de la littérature africaine qui se met désormais au service de la langue et non plus au service du bien-être de l’homme, même si les deux peuvent se rejoindre.

Extension et restriction de sens  

Relatifs à la créativité lexicale ressortie à la surconscience linguistique de l’écrivain africain, l’extension de sens et la restriction de sens sont deux procède consistant dans la manipulation du signifié d’un lexème préexistant soit pour réduire le champ de son noyau sémique, soit pour l’étendre. Procédés liés à la néologie sémantique, leur fréquente actualisation dans le corpus littéraire africain des écrivains actuels participe d’une stratégie de surévaluation d’une langue française différentielle en contexte d’hétéroglossie. Cette option de surévaluation d’une langue française différentielle se fait non sans induire un délaissement ou une marginalisation de l’enjeu traditionnel de la littérature africaine. Caractéristiques du travail sur la langue en termes de décentrement, ces deux procédés linguistiques donnent la pleine mesure du primat accordé désormais à la question de la langue d’écriture par l’écrivain au détriment de l’expression du chaos. Dès lors, ils sont analysables comme des faits linguistiques en rapport avec la déconstruction de l’idéologie traditionnelle du discours littéraire africaine pour la construction d’un nouvel enjeu identifiée par l’idéologie de luttes linguistiques. Considérons les exemples ci-dessous :

Ex 15 : « comme de nombreux jeunes gens, ils passent parfois la nuit entière dans leur couvent comme ils disent à contempler en imagination […] » (Miano, 2006 : 88) ;

Ex 16 : « L’endroit s’appelle officiellement le dépôt. ”Les pensionnaires” l’ont dénommé ”l’escale” » (Saw Fall, 1998 : 39) ;

Ex 17 : « Il avait commencé à déchanter lorsque les révolutionnaires avaient demandé un enfant […] » (Monenembo, 2008 : 21).

Les mots « couvent », « pensionnaires » et « escale » actualisés en Ex15 et Ex16 sont caractéristiques de l’extension de sens appréhendée comme la manipulation du signifié d’un terme préexistant par ajout des traits sémiques inhabituels pour lui conférer un nouveau sens. Le mot « révolutionnaires » actualisé en Ex17 illustre quant à lui le procédé de restriction de sens qui renvoie à la validation d’un seul trait sémique d’un mot préexistant ou l’archisème pour épuiser tout le signifié du mot sur ce trait sémique. 

Tous ces mots issus de ces deux procédés linguistiques traduisent la volonté des auteurs africains des trois dernières décennies à récuser les discours d’autorité et de légitimité relatifs à la fixité et à la finitude des signifiés des mots du français hexagonal. L’option d’explorer et d’exploiter toutes les possibilités que peut offrir un mot de la langue française est révélatrice du parti-pris de ces auteurs à faire de la langue non plus un instrument ou un moyen, mais l’objet même de leur écriture. Les mots de la langue deviennent le lieu d’expérimentation d’une manière de désigner, de nommer ou de dire le monde propre à ces auteurs. Il s’en suit une métamorphose de l’idéologie convenue de la littérature africaine d’expression française fondée sur le fait social et sur le fait le temporel. L’enjeu de lutte pour l’identité linguistique devient la plus haute préoccupation des auteurs africains en contexte d’interculturalisme.     

Gestion subversive de la valence verbale pour une langue française différentielle

Le travail sur la langue et sur l’écriture entrepris par les écrivains africains en termes de decentrement dans l’expression de leur surconscience linguistique prend à partie la syntaxe du verbe. Il s’en suit un travestissement de la syntaxe du verbe par un emploi calqué sur la syntaxe de l’oralité traditionnelle africaine et marquant une rupture avec l’emploi classique du verbe. Une telle subversion de la syntaxe verbale, qui a souvent été analysée comme l’un des mécanismes structuraux d’expression du chaos, fonctionne en réalité comme une stratégie de mise en relief du dynamisme de la langue française dans son milieu d’essaimage. Elle laisse apercevoir une nouvelle tendance à faire de cette catégorie morphosyntaxique de la langue un champ de lutte pour la servilité linguistique. Il s’en suit une surévaluation d’un nouvel intérêt porté par les écrivains africains actuels sur la question de la langue et de l’identité linguistique en contexte d’altérité. Soit les énoncés ci-dessous : 

Ex 16 : « Mon mutisme sur cette terre d’oralité criait ma non-appartenance au genre humain. » (Miano, 2006 : 65) ;

Ex 17 : « Dans ma tête, le sang battait à retardement. Il n’avait pas à se faire à la vitesse à laquelle […] toutes ces nouvelles choses étaient arrivées. » (Monenembo, 1986 : 141) ;

Ex 18 : « qu’elle peut vivre la vie qui lui a été donnée, une vie de crottes de chèvres jonchant la poussière […] » (Miano, 2006 : 231).

En Ex16, le verbe « criait » est illustratif d’une subversion induisant la surévaluation du travail sur la langue qui marque l’orientation de l’enjeu de la littérature africaine actuelle. Il s’agit d’une transgression de la valence verbale par l’emploi transitif d’un verbe intransitif à l’effet de surévaluer le dynamisme de la langue française. Il en va de même pour le verbe « battait » (Ex17), caractéristique d’une subversion de la valence verbale d’un verbe à valence transitive direct employé dans une construction valencielle indirect et qui surévalue le travail sur la langue marquant la construction d’un nouvel enjeu de la littérature africaine d’expression française. La construction verbale en Ex18, où le verbe initie un complément d’objet interne est également illustratif de la subversion de la syntaxe verbale dans un souci de mise en orbite de l’enjeu de la langue dans la création littéraire africaine. Cette stratégie de subversion de la syntaxe verbale est ainsi ressortie à la construction d’un nouveau pouvoir de la littérature africaine d’expression française et qui s’identifie comme la lutte pour l’identité linguistique.   

Dislocation narrative et discours métanarratifs explicatif

Le flottement du pouvoir de la littérature africaine d’expression française au cours des trois dernières décennies est justifiable de la récusion des discours de légitimité ou d’autorité sur l’écriture. La remise en question des codes convenus de l’écriture ou des canons esthétiques classiques, traduite par l’oralisation de la narration et par d’autres phénomènes de mise en scène narrative pour l’autonomisation du champ littéraire africain, induit une perturbation de l’enjeu classique du discours littéraire africain. Témoignant de l’intérêt grandissant porté par les auteurs actuels sur la question de l’écriture en contexte de lutte pour la construction et la légitimation du champ littéraire africain par opposition au champ littéraire hexagonal auquel les auteurs veulent s’affranchir, la dislocation narrative participe de la construction d’un nouvel enjeu du discours littéraire africain. Les différentes stratégies par lesquels cette dislocation narrative se met en œuvre dans les œuvres des auteurs africains actuels sont révélatrices de la distance manifeste qu’ils prennent désormais par rapport à l’idéologie convenue, pour privilégier la recherche des nouvelles stratégies narratives susceptibles de conférer au champ littéraire africain non seulement une reconnaissance et une légitimité mais aussi une autonomie. Analysable comme le nouvel habitus des auteurs du champ littéraire africain des trois dernières décennies, cette dislocation narrative peut ainsi être envisagée comme un marqueur de construction du nouvel enjeu du discours littéraire africain orienté vers la quête de l’autonomisation du champ littéraire africain.    

La production littéraire africaine d’expression française laisse observer une inclination des producteurs à insérer des discours metanarratifs explicatifs dans le corps du récit. Relatifs à la dislocation narrative, ils consistent dans une rupture illégitime de la narration pour insérer une réflexion de l’auteur en termes d’explication ou d’éclaircissement d’un concept ou d’un phénomène propre à sa socioculture. Ils traduisent une inféodation de l’idéologie attestée du discours littéraire africain par la quête d’autonomisation du champ littéraire. 

Ex 19 : « …nous fêterons notre première moisson sur cette terre que tu as baptisée naatangué (couvre les notions de bonheur, abondance, pain) » (Saw Fall, 1998 : 197)

Ex 20 : « Il aperçut les reflets d’une paroi rocheuse et se contenter de deviner fiévreusement le reste : les bôwé (singulier bowal) : hauts plateaux herbeux caractéristiques du Fouda-Djalom. » (Tierno Monenembo 2008 : 39)

Ex 21 : « Bouge pas, petite sœur, dit Dianor, je te sers bousculades, djiro’o (précipitations) » (Saw Fall, 1998 : 95)

On observe l’actualisation des discours metanarratifs explicatifs en Ex19, Ex20 et Ex21 caractéristiques de la dislocation narrative et traduisant une option des auteurs à accorder le primat au travail sur l’écriture attestant de la construction d’un nouvel enjeu de la littérature africaine d’expression française des trois dernières décennies.  

Conclusion 

La littérature africaine d’expression française des trois dernières décennies s’impose donc comme une littérature en mutation du point de vue de son idéologie. Originellement portée vers l’expression du chaos pour la quête de la morale et de la liberté, cette littérature a marqué une rupture en accordant le primat à la question de la langue et de l’écriture et la primauté aux thèmes et motifs en rapport avec l’expérience existentielle de l’Africain. Le travail sur la langue et sur l’écriture en termes de manifestation de la surconscience linguistique s’affirme comme une stratégie de construction du nouvel enjeu du discours littéraire africain qui correspond à la quête de l’identité linguistique et à la recherche de l’autonomisation du champ littéraire africain. Il se dégage de cette réflexion le caractère évolutif et transformationnel du pouvoir de la littérature africaine d’expression française, dont l’évolution est corrélative à celle des constances majeures de cette littérature mineure.  

Références bibliographiques      

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 Saw FalL, A. (1998).  Douceurs du bercail. Dakar : Les Nouvelles Éditions Africaines.

 Teko-agbo, A. (2001). « Pratiques et vertiges de l’écriture. L’exemple du roman africain ». Dans Littérature africaine à la croisée des chemins, Actes du colloque (47-58). Yaoundé : Éditions CLÉ. 

La représentation de la femme camerounaise dans l’univers romanesque francophone : une analyse sémiolinguistique dans Les Coqs ne chanteront plus de Jeanne Mbella Ngom

The representation of Cameroonian women in Francophone literary universes: a semiolinguistic analysis in Les Coqs ne chanteront plus by Jeanne Mbella Ngom

Hugues Merlin KETCHIAMAIN

ketchhugues@yahoo.fr

Université de Yaoundé I (Cameroun)

Reçu : 10/11/2024     Accepté : 15/02/2025   Publié : 15/05/2025

Résumé  

Cet article propose une analyse sémiolinguistique de la représentation de la femme camerounaise dans le roman Les Coqs ne chanteront plus de Jeanne Mbelle Ngom. L’on examine la manière dont le discours et le langage utilisés dans l’œuvre reflètent et renforcent les stéréotypes patriarcaux, mettant en lumière les pressions sociales et culturelles qui pèsent sur les femmes dans la société camerounaise contemporaine. L’analyse s’articule autour de deux axes principaux : la dimension sémio-discursive et l’implicite. Sont explorés les signes linguistiques et les discours qui perpétuent l’hégémonie masculine, soulignant que le langage devient un outil de manipulation qui maintient les femmes dans des rôles subalternes. À travers le personnage de Mata, l’article illustre la lutte des femmes pour leur indépendance et leur épanouissement face aux normes traditionnelles. Les résultats montrent que, bien que des discours de résistance émergent, la société décrite demeure profondément patriarcale, où la parole des femmes est souvent confisquée. 

Mots clés : femmes, patriarcat, sémiolinguistique, stéréotypes, émancipation 

Abstract 

This article offers a semiolinguistic analysis of the representation of Cameroonian women in the novel Les Coqs ne chanteront plus by Jeanne Mbelle Ngom. The study examines how the discourse and language used in the work reflect and reinforce patriarchal stereotypes, highlighting the social and cultural pressures on women in contemporary Cameroonian society. The analysis is structured around two main axes: the semi-discursive dimension and the implicit dimension. It explores the linguistic signs and discourses that perpetuate male hegemony, emphasizing that language becomes a tool of manipulation that keeps women in subordinate roles. Through the character of Mata, the article illustrates women’s struggle for independence and fulfillment in the face of traditional norms. The results show that although resistance discourses emerge, the society described remains deeply patriarchal, where women’s voices are often silenced.

Keywords: women, patriarchy, semiolinguistics, stereotypes, empowerment

Introduction 

Cette étude sur l’identité sociale et culturelle de la femme dans le roman camerounais francophone est motivée par le fait que les thèmes du sexe, de l’hégémonie et du féminisme sont abordés dans ce genre littéraire. Dans ce processus, l’auteur donne la parole à des personnages qui font souvent dans la langue de bois. Ces personnages, soumis à un instinct grégaire sexiste, organisent, structurent et orientent le vécu social. Cette réflexion examine la représentation des femmes camerounaises, en explorant comment elles sont caricaturées dans les récits, les œuvres littéraires et les productions artistiques. En partant de l’idée que le langage semble être un outil subtil et manipulateur pour défendre des intérêts spécifiques, que ce soit pour les hommes ou les femmes, nous souhaitons vérifier l’hypothèse selon laquelle la représentation de la femme dans le discours montre un intérêt divergent, visant à la maintenir sous la domination masculine. Dans ces échanges, les personnages utilisent un langage que la sémiolinguistique de Patrick Charaudeau (2002) peut analyser pour en comprendre le sens. Le travail est organisé autour de deux grands axes. La première porte sur la dimension sémio-discursive et la deuxième sur la dimension implicite, les deux approches étant mobilisées pour décrypter l’image de la femme aussi bien dans l’univers social que culturel.  

Les femmes dans la société textuelle selon l’approche sémio-discursive 

La sémiotique discursive est une approche théorique qui étudie la manière dont les signes créent du sens et construisent la réalité sociale. Elle s’intéresse au processus de création de sens dans les interactions sociales, en particulier dans les discours, les images et les textes. Dans notre corpus, l’implémentation de cette méthode consiste à analyser les signes, symboles et discours qui donnent un sens à l’image de la femme dans le texte. Cela implique d’identifier, après avoir examiné l’œuvre, les éléments qui la composent, comme les mots, les phrases, les descriptions, les dialogues, etc. 

  • Rechercher les isotopies, c’est-à-dire les thèmes, les idées, les concepts qui se répètent tout au long du texte,
  • Identifier les signes et les symboles qui apparaissent dans le texte, tels que : les métaphores, les allégories et les symboles,
  • Analyser les discours qui apparaissent dans les textes (discours des personnages, les narrateurs, les auteurs, etc.
  • Analyser les relations entre les signes et les symboles tels que les oppositions, les contraste, les analogies, etc.
  • Interpréter les significations qui émergent de l’analyse des signes, des symboles et des discours,
  • Rechercher les enjeux idéologiques qui sous-tendent le texte, tels que les valeurs, les croyances, les idéologies,
  • Analyser la position de l’auteur par rapport au texte, notamment son point de vue, ses intentions, ses stratégies, etc. 

En suivant ces étapes, la sémiotique discursive permet de déconstruire le texte et de révéler les significations profondes qui y sont cachées. 

L’œuvre romanesque, Les Coqs ne chanteront plus comme bien d’autres, est un terrain fertile où l’auteur décrit une certaine représentativité de la femme camerounaise. Sa position se trouve enfouie aux tréfonds de ses expressions. 

Cette thématique est au cœur de nombreuses productions littéraires récentes. Les auteurs, hommes et femmes, dénoncent les abus et persécutions subis par les femmes. Ils s’intéressent à une littérature montrant comment les hommes manipulent et oppriment les femmes pour les maintenir dans une position de dépendance. L’exploitation du corpus laisse filtrer subrepticement l’idée selon laquelle, la femme serait comparativement à l’homme, un sexe faible et, par là, soumise à un rôle de second rang.   

Les savoirs de la narratrice, filtre constructeur de la description hégémonique de l’homme sur la femme

 L’hégémonie est un concept développé par le philosophe italien Gramsci pour décrire la manière dont une classe ou un groupe dominant exerce son pouvoir sur les autres classes ou groupes : « l’hégémonie est une forme de domination qui se caractérise par la capacité de la classe dominante à imposer ses idées, ses valeurs et ses intérêts comme universels et naturels » (1978 : 78). Elle est caractérisée par la domination idéologique, la manipulation des représentations, la création des consensus… et peut prendre différentes formes, notamment : l’hégémonie patriarcale, traditionnelle, culturelle, religieuse, politique, économique. Notre étude montre que le savoir décrit par la narratrice est centré sur l’hégémonie patriarcale, qui se définit comme un système social, culturel et politique où les hommes ont le pouvoir et l’autorité sur les femmes et les enfants. L’univers romanesque met en évidence l’histoire d’une jeune femme, Mata, étudiante dans un pensionnat missionnaire à Yaoundé. Son père, Ambassa, la force à se marier avec son ami Mathias pour récupérer les frais de scolarité payés et profiter de la dot traditionnelle. Il sera pris au dépourvu, car sa fille est une jeune intellectuelle émancipée qui oppose une fin de non-recevoir à sa décision, chose rare dans cet univers culturel où la parole du père est sacrée. Mata exploite les figures de comparaison pour prendre position. C’est le cas, lorsqu’elle remet en question certaines pratiques culturelles qu’elle juge inadaptées à la modernité :  

[1]. — Actuellement maman, nous avons le choix parce que les choses ont beaucoup évolué. Nos ancêtres se comportaient comme cette « bayam-sellam » (femme qui commercialise les vivres frais) partie dans un marché de brousse acheter de la marchandise ; elle met dans un sac en jute, ignames, tomates fraîches, oranges et bananes douces sans prendre le soin d’en faire le tri. Que constatera-t-elle à son arrivée ? La réponse est évidente maman n’est-ce pas ? (Mbelle Ngom, 2014 : 22).

[2]. — Maman, je te l’ai dit, je ne peux pas accepter d’être traitée comme une bête de somme. Je n’accepterai pas de subir le même sort que toi. (Mbelle Ngom, 2014 : 54).

Mata en [1] tend à prouver à sa mère que leur tradition a été instituée sous de mauvaises bases. Pour y parvenir, elle met en parallèle les ancêtres et la « bayam-sellam ». Construit dans un rapport de ressemblance, elle rapproche dans sa comparaison le comparé « ancêtres » au comparant « bayam-sellam » pour traduire les similitudes qui les caractérisent. C’est une comparaison dont le comparant « bayam-sellam » est péjorativement sémantisé si tant est qu’il indique une femme commerçante irréfléchie et inconséquente. Cela sous-entend que les ancêtres dans l’institutionnalisation de la société étaient mal avisés et les conclusions de leurs réflexions étaient irrationnelles. C’est ainsi qu’en [2], elle utilise une autre comparaison pour décrier le traitement que son père lui inflige sous prétexte du respect de la tradition. Exprimée dans une modalité négative, la comparaison que Mata convoque se refuse de la mettre à la même échelle qu’une « bête de somme ».Par ce rapprochement, elle refuse d’être réifiée, diminuée et méprisée. En s’opposant à ce qu’on la confonde à un animal, Mata indique indirectement qu’elle est un être humain et comme tel, elle devra jouir de ses droits les plus inviolables.

Pour résister à cette épreuve, elle prendra la poudre d’escampette au cours des pourparlers, qui, pourtant, avaient déjà réuni les deux familles. La principale raison de sa réticence est qu’elle est éprise de l’éducation, et veut fréquenter le plus longtemps possible. Sa mère Okodo, qui au départ ne la soutenait pas, fera volteface en lui apportant tout l’appui dont elle aura besoin pour poursuivre ses études. Les sœurs religieuses informées de cette situation prendront la décision de garder Mata désormais comme élève interne de l’internat. Bénéficiant de tous ces soutiens, Mata finira par obtenir son BEPC. Un succès qui, à la grande surprise de tout le monde, fera plaisir à son père. Après cela, elle réussira au concours des Infirmiers diplômés d’État, ceci à la grande satisfaction de ses parents. Le dénouement est très heureux, parce que le récit se solde par son mariage avec un fonctionnaire du nom d’Armand.  

Les discours sociaux préconçus autour de la femme

Les discours préconçus sont des opinions ou des croyances qui sont formées à l’avance, souvent sans fondement réel ou sans preuves suffisantes. Ils peuvent être négatifs ou positifs, mais ils sont souvent erronés ou exagérés. Ces idées et croyances stéréotypées sont associées à un groupe ou à une catégorie de personnes. Les discours préconçus sont liés à des caractéristiques telles que la tradition, la religion, l’âge ethnique, la classe sociale, le sexe, la race, etc. Selon le philosophe et sociologue français Bourdieu, les discours préconçus sont des « catégories de pensée qui sont imposées aux individus et qui déterminent leur perception du monde » (1980 : 87).  

Les stéréotypes idéologico-comportementaux

Se prononçant sur la définition des stéréotypes, Dufays affirmait : « J’appelle stéréotype toute structure verbale, thématico-narrative ou idéologique qui se signale par sa fréquenceson caractère inoriginé, son figement et le caractère problématique de sa valeur (esthétique, morale, référentielle) » (1994 : 80). On remarque que le stéréotype est caractérisé essentiellement des schèmes mentaux ou idéologiques rigides inscrits dans une logique de perpétuation usuelle. C’est en rejoignant cette pensée que Leyens affirmera que les stéréotypes idéologico-comportementaux sont des « Croyances partagées au sujet des caractéristiques personnelles, généralement des traits de personnalité, mais, aussi souvent des comportements, d’un groupe de personnes » (1994 :12). Cette assertion montre bien que le stéréotype est avant tout une question arbitraire en ce sens qu’il considère des individus ou des groupes en fonction des préconçus, ceci en leur attribuant une image collective. Nous avons dans l’univers romanesque, relevé quelques occurrences basées sur des considérations sexistes : 

[3]. — Oui ma fille. L’important pour une femme, c’est le mariage et la procréation, nous discuterons de ce problème plus tard […]. Ecoute-moi bien, dit-elle avec une voix grave, une fille obéissante marche avec la bénédiction de ses parents et a du succès dans tout ce qu’elle entreprend […]. (Mbelle Ngom, 2014 : 46-47).

[4]. — C’est vrai, ma fille, je l’ai fait, j’ai voulu respecter les volontés de ton père ; il faut comprendre qu’une femme ne peut pas s’opposer à son mari ; elle lui appartient et doit faire sa volonté. […] (Mbelle Ngom, 2014, 53-54). 

Dans la société africaine et par ailleurs traditionnelle, la principale éducatrice de la jeune fille était sa mère et la fille devait être à l’image de celle-ci. Consciente de cela, Okodo en [3] prendra toutes les dispositions pour ne pas faillir à cette responsabilité. Pour y parvenir, elle va convoquer régulièrement des idées reçues pour convaincre sa fille Mata. Pour qu’elle abandonne d’abord les études, sa mère lui dira ceci : « L’important pour une femme, c’est le mariage et la procréation ». Okodo est consciente que sa fille a jeté tout son dévolu sur ses études. Il est donc question de déconstruire cet univers de croyance qu’elle a de l’école, pour le réorienter vers celui du mariage. C’est pourquoi elle fait appel à cette idée reçue qui insinue qu’une femme qui n’est pas mariée ou qui n’a pas fait d’enfant est en proie à l’inconsidération sociale. Les items « mariage » et « procréation » agencés dans leur ordre énonciatif sont porteurs de significations importantes. En clair, cela sous-entend d’abord qu’une fille doit se marier avant de procréer et, aussi, une femme mariée sans enfant reste à la déchéance. En plaçant le mariage et la procréation à l’épicentre de la personnalité féminine, Okodo compte faire entendre raison à sa fille du caractère oiseux de l’école. Pour qu’elle ne s’en offusque pas, elle lui dit : « une fille obéissante marche avec la bénédiction de ses parents et a du succès dans tout ce qu’elle entreprend ». Cet énoncé prononcé comme une maxime cache en réalité le véritable message véhiculé. Mata devra le comprendre en le convertissant à la négative. Compris sous ce prisme, la fille qui n’obéit pas à ses parents est frappée de malédiction et tout ce qu’elle entreprendra est voué à l’échec. Ce message, apparemment tendre, cache en lui des menaces qui ne donnent pas le choix à Mata. Ainsi, en procédant à une étude analogique, refuser le mariage qu’on lui impose serait une désobéissance qui infère des imprécations ; qui présage un échec programmé. Elle va plus loin en [4] lorsqu’elle déclare à sa fille qu’« il faut comprendre qu’une femme ne peut pas s’opposer à son mari ; elle lui appartient et doit faire sa volonté ». Elle inculque à Mata les valeurs de l’hégémonie patriarcale caractérisée par la soumission et le respect de l’autorité de l’homme/époux. La locution adverbiale à valeur négative « ne…pas » utilisée dans cet énoncé par Okodo lui permet de montrer à Mata que la femme n’a aucun droit aux yeux de son époux. Elle n’a nul autre choix que de lui être soumise. Cette pensée est corroborée dans sa verbalité par le verbe « pouvoir » qui met en branle l’incapacité de la femme à se confronter à l’homme. C’est pourquoi elle lui signale que la femme est une propriété de son époux, se référant sans doute au fait qu’elle ait été dotée par lui. Par ces procédés prélogiques, Okodo cherche, de façon primitive, à persuader sa fille des vertus et des exigences du mariage.   

Les stéréotypes verbaux et narratifs 

Selon Chauvin (1993 : 31), « Les procédés qui affectent les stéréotypes verbaux sont fondateurs d’un style solidaire des tropismes essentiels d’une écriture singulière ». Ce sont à bien comprendre, des formules scripturales inscrites dans leur régularité. Toutefois, c’est à Hamon qu’on doit cette réflexion théorique selon laquelle la réaction verbale d’un personnage porte en elle, des indices qui laissent entrevoir ses positivités ou ses négativités. Pour être plus compris, il le dira en termes d’évaluation tel qu’il suit :

[…] l’évaluation […] peut être considérée comme l’intrusion ou l’affleurement, dans un texte, d’un savoir, d’une compétence normative du narrateur (ou d’un personnage évaluateur) distribuant, à cette intersection, des positivités ou des négativités, des réussites ou des ratages, des conformités ou des déviances, des excès ou des défauts, des dominantes ou des subordinations hiérarchiques, un acceptable ou un inacceptable, un convenable ou un inconvenant. (Hamon cité par Tandia 2009 : 3).

Voyons à présent comment se manifestent ces images et représentations dans les répliques des personnages et ce qu’elles révèlent au lecteur :

[5]. — Tais-toi immédiatement ! À qui veux-tu faire croire que tu n’étais pas au courant de ses desseins ? Pas à moi de toutes les façons ! Les mères sont toujours les complices de leurs filles et ça, tout le monde le sait. (Mbelle Ngom, 2014 : 69).

L’énonciation textuelle dans ces répliques, s’illustre sous une forme impersonnelle orchestrée par l’emploi des expressions neutralisant les acteurs énonciatifs que sont, le locuteur et l’interlocuteur. Les marques linguistiques de l’indéfini « les mères », et le déictique temporel « toujours complices », « tout le monde le sait », jouent ce rôle dans ces répliques de notre corpus. Ceux-ci marquent des assertions qui généralisent les propos des personnages en les faisant passer pour vrai. Les personnages s’expriment donc au sujet d’un (ILx), c’est-à-dire de la femme, objet de ces discours. 

Ambassa veut marier de force sa fille Mata en [5]. Lorsque sous pression, elle prend la décision de s’enfuir, son père formule une idée toute faite en accusant sa mère d’être complice. Après que Okodo ait clamé son innocence à répétition, voici les conclusions que lui donne son mari : « Les mères sont toujours les complices de leurs filles et ça, tout le monde le sait ». Cette déclaration est la résultante d’un raisonnement par syllogisme. Il part de ce que, toutes les femmes sont complices des agissements de leurs filles. Okodo est une femme, par conséquent, elle est complice de la fuite de sa fille. La femme est par principe ici responsable des écarts de comportement de sa fille et elle est la principale garante de son éducation. Pour s’en convaincre et réprimer sa femme, Ambassa utilise l’adverbe « toujours » qui traduit le caractère intangible de son jugement. C’est donc selon lui, un jugement qui trouve son fondement dans la suite des expériences enregistrées dans cette société et la mère de Mata ne saurait à cet effet faire l’exception. En convoquant la connaissance de tout le monde de cette situation dans le procès « tout le monde le sait », il entend signifier son impartialité et prouver l’objectivité de ses conclusions. Cette conclusion jette un discrédit sur la personne d’Okodo. C’est ainsi que Vignaux déclare à ce sujet :

une situation dialectique à laquelle nous ne pouvons échapper, du fait de la confrontation aux autres, et qui fait qu’en conséquence, nous sommes toujours en situation de débat externe ou interne ; situation qui revient à faire transiter le débat collectif au travers des multiples figures du sens commun ; (2) de là, une interaction cognitive généralisée qui, dans le rapport aux autres, nous conduit sans cesse à tenter, sinon de « démontrer », à tout le moins de légitimer nos idées, nos représentations du monde, et cela effectivement en empruntant à des prémisses qui seront de l’ordre de la croyance, de l’opinion collective ou d’une morale ordinaire (Vignaux, 995 : 442).

Ce qui nous amène à affirmer que les personnages font appel à des stéréotypes pour mieux affûter les exactions qu’ils exercent sur la femme. On identifie donc dans ces discours sur les femmes, une volonté prononcée de la maintenir sous l’autorité de l’homme. Aucun ne veut prendre le risque d’extravertir la tradition voire la culture. C’est ici que l’on perçoit la force de ces traditions dans cette société dite patriarcale, où le « non » préétabli, reste figé dans les positions discursives des uns et des autres et, a du mal à changer en « oui ». Cette génération d’hommes sexistes ne veut perdre, ni sa fierté, ni sa dignité d’homme, seul en droit de prendre la parole et les décisions sur les questions importantes et sensibles qui engagent la famille ou la société. Ils n’entendent surtout pas transgresser ce tabou social. Tous les hommes réagissent : « en fonction de la représentation qu’ils se font de ce qui est mis en cause dans la situation, des enjeux et des finalités perçues, mais également de l’état du système dans lequel ils sont impliqués et qui fait peser sur eux une pression constante à agir dans tel ou tel sens » (Kastersztein, 1974 : 30). À regarder de près, ces idées reçues sont essentiellement fondées sur des préjugés

Les préjugés 

Très proches des stéréotypes, les préjugés ont un caractère évaluatif souvent négatif à l’égard des types de personnes ou des groupes, en raison de leur appartenance sociale. Ce sont des jugements qui s’effectuent en dehors de toute expérience réelle et qui s’expriment à travers un ensemble d’attitudes et des sentiments pour caractériser des groupes, des individus ou des objets. Fischer lui donnera une définition tout à fait significative : « Le préjugé est une représentation acquise, qui s’apprend par l’intériorisation des modèles parentaux. Par la suite, l’influence des groupes, et du contexte social dans lequel nous vivons cultive nos idées préconçues. » (1996 :118). Dans le but de lever l’ambiguïté entre le stéréotype et le préjugé, Amossy et al affirmaient que « le stéréotype apparait comme une croyance, une opinion, une représentation concernant un groupe et ses membres, alors que le préjugé désigne l’attitude adoptée envers les membres du groupe en question ». (1997 : 34-35). De ce qui précède, on remarque que les stéréotypes se limitent aux formes de croyance alors que les préjugés sont des jugements arbitraires sanctionnés par des actes nocifs à l’encontre de « l’autre », qui dans le cas d’espèce est la femme. Les sociétés dans lesquelles évoluent nos personnages sont favorables à ce phénomène des préjugés : 

[6]. — C’est vrai et c’est bien, entre nous, ça sert à quoi les études d’une fille ? (Mbelle Ngom, 2014 : 50).

[7]. — Cette insolence vient de sa mère qui d’abord ne l’a pas instruite de nos coutumes, ensuite, elle a insisté pour que sa fille aille au collège après l’obtention de son CEPE […]. (Mbelle Ngom, 2014 : 52).

En [6], Mata croit fermement aux valeurs de l’école pour la jeune fille. Malheureusement, elle va se heurter à la résistance de son père qui, sous le joug des préjugés pense que l’école n’a aucune vertu. Au-delà de l’aspect perceptif de cette modalité interrogative, il faut se rendre compte que le personnage met en évidence une profusion de non-dits. Pour mieux les percevoir, il faudrait se situer ici dans une société textuelle dans laquelle, la femme est réduite au ménage. Les questions suivantes permettraient de mieux envisager ces non-dits : à quoi serviraient les études pour une fille qui est appelée à faire du champ ? Du ménage ? Des enfants ?… Il est inenvisageable de percevoir la femme dans cette société comme, ne pouvant pas travailler dans un service administratif. Nous situant dans le contexte social de notre personnage, Mata n’a aucun intérêt à faire de longues études, compte tenu de l’étiquette de ménagère qu’on lui colle extrinsèquement. C’est dans cet état d’âme que son père pose son véto qu’il veut irrévocable.  

Quand Mata décide de s’enfuir, son père ne tarde pas à dire tel que cela transparaît en [7] que « Cette insolence vient de sa mère ». C’est un préjugé que de penser à chaque fois qu’un enfant qui se comporte mal, et dans le cas d’espèce la jeune fille, n’est que la conséquence d’une mauvaise éducation maternelle. Cela signifie que la jeune fille respecte toujours les conseils que lui prodigue sa mère. Vu sous cet angle, la mère est immédiatement comptable de la moindre incartade de sa fille, quand bien même, on sait que la jeune fille ne respecte pas toujours les sages conseils que lui donne sa mère. C’est un discours bâti autour d’un préjugé élucubratoire qui ne respecte aucune logique. La mère de Mata est incriminée arbitrairement par son mari.

Ces préjugés dans leur globalité portent des jugements sur la femme et ne sont fondés sur aucune logique. Ce sont à cet effet, des instruments de déstabilisation qui n’ont pour seule vocation que de déprécier la femme dans notre corpus.   

En conclusion, l’énonciation textuelle révèle que ces discours sur la femme sont ancrés dans des stéréotypes, des idées préconçues et des clichés culturels, des préjugés qui circulent dans les sociétés du texte. Présentée « comme une image préfabriquée que la collectivité fait circuler dans les esprits et dans les textes, le stéréotype se décèle à partir d’une série d’éléments choisis, un schème connu d’avance qui permet de le conserver dans une lecture programmée du réel ou du texte. Il « cimente les croyances en fixant les modes de pensée et joue un rôle stabilisant, conservateur » (Ghosn, 2002 : 97-112). Ces pratiques sémio-discursives telles que nous le présente le corpus, sont toutes, des formes de croyance montées de toutes pièces pour contrôler et asservir la femme. Ces discours puisent dans ces idées reçues, des pratiques qui font que l’on n’apprécie pas la femme à sa juste valeur. Au contraire, on lui colle une personnalité à l’image des représentations mentales et sociales que la société se fait d’elle et qu’on veut qu’elle soit et qu’elle n’est forcément pas. La sémiotique discursive sur l’image de la femme est dans ce sens légion dans notre corpus.

L’implicite dans les interactions verbales

Notre corpus peint les sociétés traditionnelles où règne ce que nous appelons, à la suite de Camilleri (1989 : 23), la « logique patriarcale ». Dans ces sociétés, en effet, il s’exerce des rapports de pouvoir résultant d’un jeu d’être et de paraître (Sarfati, 1997 : 103) entre le statut social des sujets du circuit communicatif (JEc/TUi) et le statut langagier des sujets que construit la manifestation langagière (JEé/TUd). Les différentes sociétés qui caractérisent nos textes sont celles des espaces où les valeurs culturelles et sociales sont codées. Il s’agit des sociétés à où les interdits sont transmis par le langage. Ce sont des lieux où se tissent des mécanismes culturels ayant pour fonction, la consolidation du statut hégémonique de l’homme au détriment de la femme.

L’implicite au moyen des actes de langage

Les « procédés d’implication » sont classés par Ducrot, (1998 : 6 -7) dans deux catégories principales. Il établit un distinguo entre ceux qui se fondent sur le contenu de l’énoncé, et ceux qui mettent en cause le fait de l’énonciation. Les premiers concernent les contenus prépositionnels des énoncés et c’est ici qu’interviennent les présupposés, alors que les seconds sont fondés sur les actes de langage et les sous-entendus. Pour simplifier l’analyse, nous n’allons pas dissocier ces implicites, mais nous allons les considérer comme inclus dans l’énonciation, c’est-à-dire dans les actes de langage textuels où nous entendons les chercher, en adoptant la démarche énonciative de Charaudeau dans ce qu’il appelle l’énonciatif polémique. Tout commence par le titre du roman.

Notre corpus présente un espace romanesque dans lequel le discours est construit autour du statut de la femme. Il s’agit d’un discours prononcé sur la femme et qui laisse comprendre, les non-dits voire les préconçus impudiques dont elle est le théâtre dans la société romanesque. Il nous sera donc utile, partant d’un processus général d’interprétation sur son contenu, de découvrir l’image de la femme et le discours de la femme dans la société macro-textuelle. 

 Le titre de cette œuvre Les Coqs ne chanteront plus est assez significatif et révélateur. Plein de sous-entendus s’en dégagent. Parler de ce titre revient à analyser sa configuration linguistique comme génératrice première de l’implicite. 

Les Coqs ne chanteront plus est une phrase simple qui communique implicitement le contenu de l’œuvre. Le mot Coqs est le symbole de la masculinité et de la dominance. L’inscription de la négation dans le procès traduit sans doute la perte de l’autorité de l’homme. Un Coq qui ne chante plus est dépourvu de toute virilité, de toute autorité et de tout pouvoir. On pourrait implicitement déduire qu’il s’agirait d’une société dans laquelle des actions sont posées pour fragiliser l’autorité de l’homme et qui, à long terme, vont le déposséder de son pouvoir. Cette situation se présente comme un projet à travers l’inscription du futur catégorique dans le titre, une forme de stratégie visant à déconstruire cette logique patriarcale[1] pratiquée autrefois. 

Une discrimination sociale et discursive 

Dans le texte, la parole est règlementée de façon à être proscrite à la femme en tant que fille, mère, épouse. C’est une situation qu’on observe surtout, lorsqu’il s’agit des questions importantes sur le mariage, le respect de la parole paternelle (pour la jeune fille) ou du mari (pas la femme). Les hommes jouissent ainsi de larges pouvoirs à partir desquels ils astreignent les femmes à respecter certains interdits. Ces interdits sont rendus concrets par divers actes de langage directs, qui révèlent simultanément les positions des interlocuteurs en l’occurrence l’injonctif, le discriminatif et le sollicitatif que relève Charaudeau, (1983 : 60). 

L’injonctif

L’injonctif dit que le rapport JE-TU est « comminatoire ». Il se présente sous une forme hiérarchique « donnant au JEé un statut d’“autorité absolue”, et au TUd, un statut de “soumission” » Charaudeau, (1983 : 60). Autrement dit, le sujet énonçant se trouve donc en position de supériorité hiérarchique par rapport au sujet destinataire qui est en position d’infériorité et de soumission. Notre corpus en est une belle illustration en ce qu’il met en exergue ces rapports hiérarchiques entre les interlocuteurs. Cet injonctif dans le texte se manifeste à travers les modes grammaticaux (impératif et indicatif) représentant linguistiquement la deuxième personne et discursivement l’interlocuteur. Il se traduit aussi par diverses modalités telles que l’ordre, l’interdiction, le conseil, l’avertissement, la suggestion, etc. Ces différentes catégories mettent en avant les modalités intersubjectives qui, du point de vue implicite, établissent les types d’actes de langage réalisés au moyen de l’injonctif. Ces énoncés injonctifs sont prépondérants dans notre texte et sont révélateurs du fonctionnement socio-discursif et culturel de la société. Ici, les injonctifs s’emploient à plusieurs égards : exhortation, interdiction, ordre, accusation ou avertissement.  

Alors que Mata est encore une très jeune fille, son père a déjà les projets de la marier à un homme dont la disproportion d’âge est inquiétante. Informée de cette situation désobligeante, elle s’oppose de manière impudente à la volonté de ce dernier, dont la réaction de sa mère : « Écoute-moi bien, dit-elle avec une mine grave, une fille obéissante marche avec la bénédiction de ses parents et a du succès dans ce qu’elle entreprend. [8] » (Mbelle Ngom, 2014 : 47). Nous nous situons ici dans l’univers d’une société traditionnelle où la femme subit le choix et les désirs de l’homme. Elle est à la solde de celui-ci et doit se soumettre aux choix que l’homme opère pour elle. Mais, Mata ne compte pas céder. Elle veut déconstruire à travers son émancipation, les siècles de traditions dont elle a hérité de ses ancêtres. Elle trouve anormal que lui soit imposé, ce mariage et s’y oppose fermement. 

Sa mère entend ici agir sur son comportement rebelle afin qu’elle s’incline et respecte la tradition. Dans cette société, la fille doit considérer sa mère comme un modèle et doit par conséquent être à l’image de cette dernière. Tout écart de comportement de la jeune fille est directement imputé à la mère qui devrait lui avoir transmis les valeurs dont elle a elle-même, hérité de sa mère. De ce point de vue, le conseil et l’appel à la soumission que la mère de Mata lui donne, devraient de façon perlocutoire modifier sa position. Mais, Mata est une jeune intellectuelle émancipée qui, de façon cartésienne, cherche à faire entendre raison à ses parents des dangers auxquels ils l’exposent en l’envoyant précocement en mariage. Elle pense que son avis compte et le faire savoir à son père s’avère nécessaire. Malheureusement, elle est née dans une société où, à contrario, l’homme s’apparente à un sacrilège : 

[9]. — Quelle abomination ! Matalina, n’ose pas parler sur ce ton à ton père : c’est de l’insolence caractérisée, impensable chez nous.

— J’en ai par-dessus la tête de vos traditions. Dis-moi ce que tu penses de tout cela (Mbelle Ngom, 2014 : 47).

[10]. — Papa je ne suis pas prête…

— Tais-toi et va trouver ta mère à la cuisine, qu’elle concentre toute son énergie pour ton futur rôle d’épouse et de mère, sache que tu n’iras plus à cette école qui t’a rendue insolente ! Je ne veux plus t’entendre ! (Mbelle Ngom, 2014 : 50-51)

 Ces actes de langage directs invitent, de façon perlocutoire, l’interlocuteur à se taire et à respecter l’autorité parentale qui parle. La valeur implicite se révèle ici sous la forme de présupposés linguistiques et culturels que le lecteur devra décoder dans ces énoncés. Se manifestant ainsi sous des forces illocutoires, d’ordre, d’interdiction, de conseil ou de suggestion, l’injonctif manifeste implicitement dans notre corpus, une organisation socio discursive discriminante. La parole est interdite à la femme et confisquée par les hommes et certaines femmes, seuls socialement autorisés à prendre des décisions quand bien même elles sont au détriment de la femme. La femme est habilitée à prendre la parole en l’absence de l’homme. Le maintien de cet ordre social est savamment entretenu par quelques femmes « traditionnalistes », chargées de perpétuer ce discours ancestral de soumission de la femme et de veiller à son respect scrupuleux. Les textes dégagent ainsi une disproportion et une inégalité sociale dont l’écho se fait également sous l’énonciation discriminative, une autre composante de l’appareil énonciatif. 

Le discriminatif

C’est un procédé linguistique à travers lequel, un locuteur est doté d’un pouvoir qui lui permet d’apostropher son interlocuteur dans une situation de discours. Tout comme l’injonctif, le discriminatif met en exergue les deux protagonistes de l’acte de langage. Leur « rapport est plutôt interpellatif, donnant au JEé un statut d’autorité, c’est-à-dire le droit d’interpeler, et au TUd, un statut de sujet discriminé parmi un ensemble d’individus, désigné comme destinataire, obligatoirement impliqué et plus ou moins spécifié dans son rapport au JEé » (Charaudeau, 1983 : 61). Alors que, le destinataire dans l’injonctif est unique et individuel, celui du discriminatif peut être collectif tout en restant prioritairement dirigé vers un destinataire discriminé. Ce rapport entre ces acteurs est spécifié par des modalités diverses relevant : du degré de connaissance, de la hiérarchie sociale, de l’affectivité, de la familiarité, etc.  

Les énoncés du corpus sont assez évocateurs dans ce jeu d’appellation du destinataire, établissant la nature des rapports sociaux, entre l’appelant et l’appelé. Le discriminatif est donc manifeste à travers certaines marques linguistiques qui appartiennent à la classe des modalisateurs tels que le verbe à l’impératif, les pronoms personnels et adjectifs possessifs de la deuxième personne. L’ordre exprimé par ces éléments grammaticaux marque une distance hiérarchique entre les interlocuteurs comme c’est le cas avec la jeune fille Mata qui, rentrée des classes, est interpelée par son père qui lui présente son ami Mathias. Disons qu’il s’agit d’une présentation inhabituelle et surtout qu’ici, présenter une fille à un homme et vis-versa augure bien souvent un probable futur mariage. Mata est apostrophée par son père : 

[11] — Mataaaaa ! Mataaaaa… viens dire bonjour à mon ami. 

[…] Mathias, c’est ma fille, ma fille aînée, elle est au Collège Marie Reine du Monde.    

Elle s’appelle Mata, mais l’école-la lui perd le temps. Bon ! Ça va Mata, va à côté de ta mère, tes frères seront bientôt là (Mbelle Ngom, 2014 : 12).

Son père lui ordonne de présenter ses civilités à cet étranger qu’elle n’apprécie déjà pas. Elle s’exécute puisqu’elle accomplit un ordre du père qui, en pareille circonstance, ne se discute pas. Elle est tenue par le respect que doit la fille à son père. Après lui avoir présenté cet inconnu, son père lui demande de se retirer auprès de sa mère à qui, elle doit prêter main forte à la cuisine. 

Bien après, Okodo la mère de Mata est interpelée par son mari, qui la convoque au salon, à la suite de la fugue de Mata. Du fait d’être femme, son mari l’accuse d’être de connivence avec sa fille. Par de simples présomptions, celle-ci est condamnée par son mari qui, jouissant de son autorité de chef de famille, ne lui accorde même pas le bénéfice du doute. Aussi, cet appel au salon est symbolique du point de vue de la gestion de l’espace social dans ce milieu culturel où, le salon est exclusivement réservé au père et à ses invités, la mère devant constamment rester à la cuisine avec les enfants. Le père évite donc de se rendre à la cuisine et préfère la convoquer dans sa loge :    

[11] — Okodo, appela-t-il doucement. Okodo, cette fois brutalement, es-tu devenue       sourde ? Viens au salon, je veux te parler (Mbelle Ngom, 2014 : 68). 

Ce discriminatif ne s’établit pas seulement en fonction de ces interpellatifs. Ce procédé linguistique s’effectue aussi au moyen des pronoms personnels et des adjectifs possessifs de la deuxième personne. Les répliques suivantes en sont une belle illustration lorsqu’elles mettent en branle, le statut TUd qui est systématiquement discriminé : 

[12] — Est-ce à moi seul que ta fille a fait cet affront ? Tu as mal élevé ta fille, c’est une honte pour la famille. Comment m’expliquerais-je ? Dis-moi un peu, où est ta fille ? (Mbelle Ngom, 2014 : 70)

Cette réplique du père de Mata laisse comprendre à travers ces marques que l’éducation de la jeune fille est totalement du ressort de la mère qui doit lui enseigner certaines valeurs du ménage, de la famille et de la société toute entière. L’incartade de Mata, qui s’oppose à son mariage, laisse l’entière responsabilité à sa mère qui est supposée lui avoir enseigné des valeurs conjugales et sociales. « L’échec » de l’éducation de la jeune fille dans ce contexte est imputé seulement à la mère. C’est ce qui justifie la prépondérance dans cette réplique des adjectifs possessifs « ta » pour mieux signifier sa responsabilité défaillante. En revanche, lorsque c’est « la réussite », le père s’arroge le prestige et l’honneur d’un chef de famille dont l’exemplarité se lit dans le succès de l’enfant. Le père est ici le symbole de la réussite, du positif et il incarne la perfection. 

En plus, des outils linguistiques tels que les verbes, les pronoms personnels et possessifs, le vocatif, témoignent à suffisance le statut de la femme qui est galvaudé par une répartition déséquilibrée des tâches et des responsabilités sociales. La société traditionnelle dans ses us et coutumes a réparti les tâches selon qu’on est garçon ou fille ou encore femme ou homme. Le garçon est initié par les hommes pour sa vie d’homme à certains rites, puis, aux travaux réservés aux hommes. Tandis que la fille est éduquée à sa vie familiale de mère et d’épouse par les femmes. On lui apprend surtout comment tenir son foyer en lui transmettant de bonnes recettes culinaires, des secrets pour le bonheur de son futur époux et de ses enfants. L’accent dans l’éducation de la fille est mis 

sur la soumission et l’obéissance aveugles plutôt que sur le développement de l’initiative individuelle et de la personnalité qui s’affirme. Ainsi, la femme y acquiert des attitudes et des valeurs qui la maintiennent toujours sous la tutelle de l’homme, et s’accommode tant bien que mal, et plutôt mal que bien, à cette société qui lui assigne une place de 2e rang (Egonu, 1984 : 63). 

Plusieurs références du corpus étayent mieux ces faits :  

[13]. Je devais déjà être debout en train de faire les petits travaux avant mon départ pour l’école. N’étais-je pas une fille, une future maitresse de maison ? Mes frères, eux se réveillaient six heures trente, il leur arrivait même d’oublier de faire leur toilette si je n’y veillais pas (Mbelle Ngom, 2014 : 17).

[14]. Pendant que nous faisions la cuisine, ma mère était bizarre, vraiment bizarre ; elle parlait à peine ; ma petite sœur Coco était également de la partie, tandis que mes frères jouaient au ballon ; il y avait encore trois semaines avant la rentrée des classes, trois semaines pour jouer au football pendant que les filles vaquaient aux tâches du ménage, heureusement que maman arrêtait la vente des beignets-haricots pendant la période des vacances (Mbelle Ngom, 2014 : 53).

[15]. — Il n’y avait qu’à voir à la maison, tous les travaux sont effectués par Coco et moi pendant que vous, les garçons, jouez au ballon. Et puis, régulièrement, il est dit : « C’est des travaux de fille et non des garçons. Tu es une future épouse, tu dois pouvoir tenir un ménage et savoir élever tes enfants » (Mbelle Ngom, 2014 : 85). 

Alors que Mata est astreinte à effectuer des travaux ménagers, ses frères quant à eux peuvent jouir de leur statut très confortable de sexe masculin. Ils n’ont pas, compte tenu de l’éducation qu’ils ont reçue, besoin de se vouer aux travaux ménagers, car de façon sous-entendue, ce sont des tâches qui incombent totalement à la femme. Mata doit se réveiller matinalement quand ses petits frères se donnent les prolongations dans le sommeil. Elle est leur grande sœur, mais seulement, elle est une fille. Pendant les vacances où les travaux sont plus intenses, Mata et Coco doivent être en constance besogne quand les garçons s’adonnent à des parties de plaisir en pratiquant du football. Elles ne bénéficient en aucun moment des coups de mains de ses frères, car dit-on, ce sont des travaux de femmes et par conséquent proscrits à l’homme.

Le sollicitatif

L’énonciation sollicitative présente le rapport des partenaires discursifs comme « une « demande de dire » donnant au JEé un double statut de désir, de « savoir » (parce qu’il n’a pas ce savoir) et d’« autorité » (le droit de questionner), et au TUd un double statut de « possesseur du savoir » (supposé par JEc et de « soumission » (obligé de répondre) » (Charaudeau, 1983 : 61). La sollicitation est une interrogation qui « convie d’autorité son destinataire à répondre : c’est une forme de sommation, une sorte de mise en demeure, doublée d’une incursion dans les « réserves informationnelles » d’autrui (incursion plus ou moins forte selon que la question est plus ou moins « indiscrète ») (Kerbrat-Orecchioni, 2001 : 87). 

D’un point de vue implicite, l’injonctif et le sollicitatif peuvent être en état de corrélation avec les actes linguistiques « ordre » et « question ». John Searle les range dans la catégorie des actes directifs par lesquels nous essayons de faire faire des choses à autrui, que ces choses soient de nature verbale ou non verbale. Faisant une synthèse des points de vue linguistique et pragmatique, Benveniste parle des trois « archi-actes » (1966 : 130) que sont l’assertion, la question et l’ordre qui sont ces trois modalités qui ne font que refléter les trois comportements fondamentaux de l’homme parlant et agissant par le discours sur l’interlocuteur : il veut lui transmettre un élément de connaissance, ou obtenir de lui une information, ou lui intimer un ordre. Kerbrat-Orecchioni, (2001 : 1-17) oppose « la demande d’un dire (question) et la demande d’un faire (requête) » qu’elle range dans une même catégorie englobant, celle des « demandes »

Dans les répliques du corpus ci-dessous, la sollicitation est expressive et véhiculée par la modalité interrogative. Elle y est spécifiée par le désir qu’elle met en branle, par des modalisations qui visent à obtenir un savoir :

[16]. — Mata, as-tu la prétention de changer les coutumes léguées par nos ancêtres ? Les trouves-tu irréfléchies ou irresponsables ? (Mbelle Ngom, 2014 : 21)

[17]. — Tu veux donc dire que nos coutumes sont mauvaises ? (Mbelle Ngom, 2014 : 22)

[18]. — Matalina, tu as seize ans et tu es déjà une grande fille, l’école des Blancs, c’est bien, mais, est-elle vraiment utile à une fille ? […] (Mbelle Ngom, 2014 : 46)

[19]. — C’est vrai et c’est bien, mais entre nous, ça sert à quoi les études d’une fille ? (Mbelle Ngom, 2014 : 50)

[20]. — Est-ce à moi seul que ta fille a fait cet affront ? Tu as mal élevé ta fille, c’est une honte pour la famille. Comment m’expliquerais-je ? Dis-moi un peu, où est ta fille ? 

— Je ne…

— Tu ne…quoi ? (Mbelle Ngom, 2014 : 70)

La sollicitation dans ces répliques est effective, car les questions posées sont l’émanation d’un vif désir de savoir. D’abord en [16] et [17], Mata est interrogée par sa mère qui tient absolument à la convaincre de se marier. Cette dernière est perlocutoirement influencée en ce qu’elle est tenue d’apporter dans ses plaidoiries des éléments de réponse susceptible de justifier ses récusations. En fait, Mata pense qu’une fille ne saurait faire l’objet d’une transaction matrimoniale et par conséquent, elle remet en cause certains aspects de la tradition qu’elle hérite de ses parents. Sa mère va donc la soumettre à un interrogatoire sérieux, dans l’optique de comprendre les motivations de sa fille qui semble vouloir sortir de l’ordinaire. Mata est tenue de ce fait, de répondre aux questions de sa mère qui pourraient, on ne sait jamais, lui être d’un soutien incommensurable dans l’affront qu’elle entend mener contre le père. Dans ce désir de savoir, la mère de Mata qui, jusqu’ici n’a qu’une idée assez étriquée de l’école voudrait absolument savoir les vertus de l’école pour l’épanouissement d’une jeune fille telle que cela est illustré en [18] et [19]. C’est une première épreuve à laquelle Mata n’a pas droit à l’échec. Dans la hiérarchie familiale, après l’autorité du père, vient immédiatement celle de la mère. La mère a hérité des connaissances ancestrales qui confèrent à la femme le statut de ménagère, de femme faite pour le foyer. La jeune fille selon ses idées reçues n’a aucune place à l’école. Une fille ici doit à l’âge pubère, se voir imposer un mari qu’elle doit obligatoirement épouser quand les parents en l’occurrence le père l’a voulu. Convaincre la mère ici, s’avère être pour Mata la quête d’un soutien. Bien que l’avis de la mère compte peu ou alors ne compte presque pas, celle-ci a néanmoins besoin de son soutien pour faire entendre raison à son père de la valeur de l’école pour la jeune fille. Elle va dans cet échange autant que faire ce peu, donner des arguments qui vont faire fléchir la position de la mère par rapport à cet arrêt précoce des études pour des causes matrimoniales.  

Lorsque Mata décide de prendre la poudre d’escampette, sa mère est interrogée par son père qui la soupçonne d’être de connivence avec elle. C’est ce qui s’illustre dans la réplique du père en [20] : « Dis-moi un peu, où est ta fille ? » La question émane ici de la plus haute autorité familiale et la femme est astreinte de répondre. Au-delà de marquer un désir de savoir, l’interrogation du père est une sorte de pression qu’il entend exercer sur la mère dans l’optique d’obtenir des informations. Elle est de ce fait soumise à un devoir de réponse bien que n’ayant pas l’information attendue par le père. Le silence dans ces circonstances serait une provocation ou alors pourrait pousser le mari à se plonger dans une mer d’interprétations dont la mère serait appelée à assumer les conséquences. De façon très simple, nous nous situons ici dans un contexte social où les questions posées par le père/époux doivent forcément avoir des réponses, quand bien même on ne les a pas. La verticalité des rapports réconforte le pouvoir du père et soumet la mère à une position de dominée, et donc de soumission. Somme toute, ces interrogations sont caractérisées par le « diktat » dont parle Ducrot (1983 : 99, cité in Kerbrat-Orecchioni (2005 : 87) c’est-à-dire, « au pouvoir exorbitant que s’arroge le questionneur : faire en sorte qu’une personne, libre jusque-là de dire ou de taire ce qu’elle pense sur un certain sujet, devienne, par l’énonciation d’une autre, tenue de déclarer son opinion, ou son absence d’opinion ».   

À côté de ces questions qui marquent ouvertement un désir de savoir, il y en a qui ne se rangent pas dans cette même logique. Nous voulons parler d’une modalité interrogative inhabituelle, loin de celle qui implique que le questionneur ignore l’information demandée (qu’il veut précisément obtenir grâce à sa question) Kerbrat-Orecchioni (2001 : 86). Mais, c’est une information que le JEé apporte au TUd ou plutôt, une demande de confirmation du savoir qu’il possède déjà. Nous avons donc affaire à une question didactique [qui] implique […] que « le questionneur connaisse déjà la réponse à la question qu’il pose (Kerbrat-Orecchioni, 2001 : 87). La question didactique se rapproche ainsi de la question rhétorique qui consiste à prendre le tour interrogatif, non pas pour marquer un doute, de provoquer une réponse, mais pour indiquer au contraire, la plus grande persuasion, et défier ceux à qui l’on parle de pouvoir nier ou même répondre » (Fontanier, 1977 : 368).  

Dans les extraits du corpus ci-dessous, les sollicitatifs sont exprimés par une modalité interrogative spécifique, caractérisée par un aspect informationnel, d’identification et de confirmation :   

[21]. — Je ne comprends pas pourquoi papa et toi vous décidez de mon avenir sans mon avis. [22]. — Quoi ! N’es-tu pas notre enfant ? C’est le monde à l’envers. […] (Mbelle Ngom, 2014 : 21)

 [23]. — Es-tu satisfaite du panier de honte que ta fille et toi m’avez posé sur la tête ? (Mbelle Ngom, 2014 : 69)

Ces interrogations contenues sont chargées des valeurs implicites qu’il serait pertinent d’étudier. Indignée de se voir envoyée en mariage de force, Mata reçoit une question de sa mère [21]. Plus qu’une interrogation, cette question charrie un ensemble de non-dits auxquels Mata doit parvenir pour comprendre d’où veut en venir sa mère. Le message ici fonctionne sous forme d’un enthymème[2] dans lequel « […] le locuteur laisse inexprimée, soit l’une des prémisses (la majeure ou la mineure), soit la conclusion : à charge pour l’interlocuteur de reconstituer l’énoncé afin de rétablir la cohérence interne de celui-ci » (Sales-Wuillemin, 1993 : 347). Telle qu’elle se présente en [22], la réplique laisse inexprimée le message majeur et celui mineur pour inférer la conclusion. Le présupposé contextuel et culturel « un enfant et plus une jeune fille doit, respect et soumission à ses parents », est le majeur, le mineur « nous sommes tes parents », et la conclusion « tu nous dois respect et soumission », sont toutes les deux sous-entendues. L’énoncé fonctionne entièrement par un mécanisme inférentiel et donne à entendre plus qu’il n’exprime. En [23], Mata préfère la clé des champs que d’abandonner ses études pour le mariage. Et son père qui n’y voit pas clair demande à la mère : « Es-tu satisfaite du panier de honte que ta fille et toi m’avez posé sur la tête ? ». Cela donne à comprendre qu’il y a eu préméditation dans cette fugue de Mata. Discursivement, on perçoit le présupposé qui dispose de ce qu’il y a eu la complicité de la mère dans l’agissement de Mata. Le père le lui fait savoir. Et cela sous-entend que Mata et sa mère ont pour objectif d’humilier le père, dans une société où l’image du chef de famille est symbole d’honneur et gage de respectabilité, et par ailleurs ne saurait être écornée. En posant cette question à sa femme, le père cherche à montrer que la fuite de Mata n’est que la conséquence d’une supercherie savamment montée par sa mère pour défier son autorité. Il n’attend pas d’elle qu’elle démente cette information mais, il la confirme. 

À tout prendre, le sollicitatif se présente finalement dans ces exemples comme un véritable jeu énonciatif où le JEé (d’autorité) adresse des questions à un TUd (subalterne) dans l’optique d’atteindre des objectifs inavoués par des moyens perlocutoires. À travers ses composantes injonctive, discriminative, sollicitative et les modalisations langagières (l’ordre, l’interdiction, le jugement, le reproche, etc.) qui le constituent, l’énonciatif interrogatif révèle implicitement la condition de la femme dans ces textes via des présupposés et des sous-entendus linguistiques et culturels. L’on découvre, à travers l’organisation sociale et discursive traditionnelle telle que décrite dans notre corpus, les forces illocutoires en présence dans les discours. L’ordre, l’interdiction voire la suggestion des énoncés montrent des sociétés bien hiérarchisées où le statut social autoritaire de l’homme lui octroie le droit à la parole ; la femme dans ces conditions étant réduite au silence. Les textes de notre macro-texte se déroulent dans une société patriarcale où la domination des hommes est flagrante sur les femmes. Certaines femmes combattent ces abus de façon énergique.

Conclusion 

En somme, l’appareil sémiolinguistique a permis à travers ses différentes composantes, de questionner l’image de la femme camerounaise sous les formes variées liées à la sémiotique discursive et à l’implicite. Un sujet riche en termes de représentativité de la femme explorée dans le roman « Les Coqs ne chanteront plus », Jeanne Mbella Ngom, une écrivaine de nationalité camerounaise. Il en ressort que cet univers romanesque, met en évidence deux type de discours sur la femme dont, l’un orienté dans les discours sociaux et culturels sur le statut hégémonique des hommes sur les femmes, et l’autre relatif au discours de revendication de l’autonomie de la femme par la femme. Ces derniers, ont participé à l’organisation de la narration dans le roman à travers un mode opératoire efficace, objet de notre corpus. Ainsi, les personnes interlocutives JEé et TUd ont occupé la sphère sémio-discursive, permettant d’explorer le sujet énonçant, qui apparait comme un sujet autoritaire et le destinataire comme, un sujet soumis et marginalisé. Cette peinture caricaturale a abouti à l’étude d’une société foncièrement patriarcale, organisée de façon hiérarchique et dans laquelle, la parole est monopolisée voire confisquée par les hommes et cependant, interdite aux femmes. La sphère implicite quant à elle, tout comme la précédente a davantage renforcé cette image phallocratique de l’homme sur la femme. Cependant, force est de constater dans cet échange, des rebondissements, parfois contestataires liés aux interactions verbales, symboles de revendication de l’équilibre, de l’autonomie de la femme. On note donc deux catégories de femmes, notamment, celles qui entérinent et pérennisent l’ordre social sexiste préétabli d’une part et celles qui y sont iconoclastes, émancipées et postulent pour une réorganisation sociale fondée sur l’équité de genre. Toutefois, il nous serait salutaire à la suite de cette étude sur la sémiolinguistique de poursuivre une autre, cette fois ci, argumentative afin d’analyser les stratégies de persuasion qui sont opérationnalisées par les acteurs interlocutifs et, ainsi dénicher d’autres champs fertiles et heuristiques dans notre texte.

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[1] Concept développé par plusieurs auteurs et théoriciens féministes, notamment Simone de Beauvoir. Dans Le Deuxième sexe, elle critique le patriarcat, un système de pensée et de valeurs centré sur les hommes et leurs valeurs, souvent au détriment des femmes et de leurs valeurs.

[2] Argument qui repose sur une prémisse ou sous-entendue, plutôt que sur une prémisse explicitement énoncée. L’argument est certes incomplet, mais le destinataire est censé comprendre la prémisse manquante et compléter l’argument

La subversion des codes dans le roman francophone africain

The subversion of codes in the French-speaking African novel

Jean Marie YOMBO

jyombo@yahoo.fr

ENS de Bertoua (Cameroun)

Reçu : 10/11/2024     Accepté : 15/02/2025   Publié : 15/05/2025

Résumé  

Cet article explore les pratiques des romanciers du domaine littéraire francophone contemporain d’Afrique, en vue de montrer comment celles-ci subvertissent les canons hérités de la tradition occidentale et contestent les hiérarchies supposées, générées par la rationalité coloniale. Partant de cette contestation, qui sonne le glas du vasselage esthétique accompli par les théoriciens du centre, l’article s’intéresse notamment à la langue des romanciers francophones et aux partis pris dissidents que ces insurgés du littéraire proposent comme alternatives au canon théorique traditionnel. Ainsi verrons-nous que la violence qu’ils exercent par l’écriture participe de la volonté de faire voler en éclats l’homogénéité du texte canonique pour construire des possibles littéraires neufs, à partir de l’insertion métonymique de leur identité culturelle dans le texte écrit en français. En raison de cela, l’article montre qu’une telle pratique favorise l’hybridation des codes, qui donne à la page blanche l’envergure d’une patrie imaginaire où le procès scripturaire redessine la carte du monde sur les décombres des hiérarchies centralisatrices. Afin de mener à bien cette étude, les théories axées sur « l’intranquillité » du texte littéraire francophone, suivant les voies empruntées par Lise Gauvin (2019) et Chantal Zabus (2018), nous serons d’un apport analytique considérable, puisqu’elles serviront à montrer que les romanciers francophones postcoloniaux, en plus d’africaniser le genre romanesque, développent un canon littéraire transculturel.   

Mots-clés : canon, décentrement, francophonie, subversion, théorie

Abstract 

This article explores the practices of novelists in the contemporary French-speaking literary field of Africa, in order to show how they subvert the canons inherited from the Western tradition and challenge the supposed hierarchies generated by colonial rationality. Starting from this protest, which sounds the death knell of the aesthetic vassel accomplished by the theorists of the center, the article is particularly interested in the language of French-speaking novelists and the dissident biases that these literary insurgents propose as alternatives to the traditional theoretical canon. Thus we will see that the violence they exert through writing participates in the desire to shatter the homogeneity of the canonical text to build new literary possibilities, from the metonymic insertion of their cultural identity in the text written in French. Because of this, the article shows that such a practice favors the hybridization of codes, which gives the blank page the scale of an imaginary homeland where the scriptural process redraws the world map on the rubble of centralizing hierarchies. In order to carry out this study, the theories focused on the « restlessness » of the French-language literary text, following the paths taken by Lise Gauvin (2019) and Chantal Zabus (2018), will be of a considerable analytical contribution to us, since they will serve to show that postcolonial French-speaking novelists, in addition to Africanizing the novel genre, develop a transcultural literary canon.

Keywords: canon, code, decentering, francophonie, subversion

Introduction 

Avec la publication en 2007 du manifeste « Pour une “littérature-monde” en français », le domaine francophone africain est marqué par l’entrée en scène d’écrivains qui se proposent de donner une légitimité aux productions littéraires de la marge en faisant éclater la notion de centre par le biais de la dénationalisation de la langue française. Ce renouveau, impulsé par leur contestation de la structuration antagonique de La République mondiale des lettres (Cassanova, 1999), est couplé à une redéfinition des canons et à l’émergence de normes endogènes, reflétant le procès de décentrement en cours dans le monde. Selon George Ngal (1994), qui résume cette dynamique dans le binôme création et rupture, les auteurs contemporains africains exercent sans cesse un droit d’inventaire sur l’héritage esthétique colonial et s’insurgent contre la planétarisation des conventions locales et des hiérarchies supposées, inhérentes à une rationalité de type binaire. Adossant leurs pratiques sur « l’impératif transgressif » (Miano, 2016), ces auteurs vont ainsi rompre la charte qui condamnait les écrivains de la première génération à produire « dans la gueule du loup » (Kateb Yacine cité par Moura, 1999 : 70), c’est-à-dire à imiter servilement le canon occidental et le bon usage. En nous appuyant sur un échantillon de quelques romanciers contemporains d’Afrique, nous verrons que c’est la désuétude du dispositif canonique occidental qui crée un vide théorique autorisant la construction de possibles littéraires neufs, à partir de l’hybridation des codes, laquelle donne à la page blanche l’envergure d’une patrie imaginaire où le procès scripturaire redessine la carte du monde sur les décombres des hiérarchies centralisatrices. 

Dans cette optique, la problématique de notre étude est la suivante : comment procèdent les romanciers francophones d’Afrique pour subvertir le code linguistique qui a servi à l’assimilation des Africains ? Par quels mécanismes scripturaires ces derniers subvertissent-ils l’homogénéité du texte canonique occidental ? Quel est le but esthétique de cette pratique dissidente ? Pour apporter des réponses à ces questions, nous allons nous appuyer sur les outils théoriquesdéveloppés par Lise Gauvin et de Chantal Zabus pour caractériser et interpréter les littératures francophones. Pour la première, la catégorie de « l’intranquillité » est pertinente pour décrire l’imaginaire francophone et ses tensions créatrices . Bien plus, Gauvin (2019) montre que le roman francophone prend l’envergure d’un atelier où l’écrivain construit sa légitimité par des stratégies qui donnent au lecteur la possibilité de saisir les enjeux et le but esthétiques de sa pratique subversive. Chez Zabus (2018) en retour, la littérature africaine est décrite comme une sorte de palimpseste, puisqu’elle est marquée par les traces de l’identité culturelle d’origine des écrivains dont la pratique actualise l’idée d’un monde métissé. Suivant cette logique, notre analyse portera tour à tour sur la subversion du canon linguistique, sur l’inscription de l’ethnotexte africain dans la langue française et sur l’émergence d’un canon transculturel.

La subversion du canon linguistique 

Les romanciers francophones d’Afrique, vivant en situation de « littérature mineure » (Deleuze et Guattari 1996), sont écartelés, comme le pense Lise Gauvin (2006 : 9), entre la défense de leur identité linguistique d’origine menacée de disparition et l’illustration qui les incite à recréer le français. Dans ce sens, l’illustration les conduit au renversement des conventions discursives du centre et à la décolonisation littéraire, laquelle consiste à loger des étymons de leur langue maternelle dans le français. Un tel parasitage du français, pour l’acclimater à leur culture, est le produit d’une transgression[1] créatrice débouchant sur un moyen d’expression dont la conception in vitro « contient la promesse, pour la culture indigène, de pouvoir être transmise par la langue importée » (Zabus, 2018 : 29). Ce processus prend le nom d’indigénisation que Chantal Zabus (2018 : 28) définit dans les termes suivants : « L’indigénisation désigne la tentative de l’écrivain pour textualiser la différenciation linguistique et transmettre des concepts, des modes de pensée et des caractéristiques linguistiques africains au moyen de la langue de l’ex-colonisateur ». 

Dans les œuvres des auteurs africains, l’indigénisation est actualisée à travers les mécanismes de l’emprunt, de la relexification lexico-sémantique, de la création néologique et des détournements de sens qui font du texte littéraire francophone un lieu d’expression privilégié du divers. Celui-ci met à mal le totalitarisme du monolinguisme, révèle son caractère sectaire, son inaptitude à prendre en charge la diversité du monde. Dans ce sens, le texte littéraire francophone se présente comme le reflet spéculaire de notre contemporanéité qui est déterminée par ce que Glissant (2010 : 14) nomme « l’imaginaire des langues, c’est-à-dire la présence de toutes les langues du monde ».

 Concernant les emprunts, ceux-ci consistent à insérer dans le texte écrit en français des mots appartenant à la langue identitaire de l’écrivain qui, de cette manière, s’engage dans « un jeu de langues » (Gauvin 2006 : 5) révélateur de sa présence dans un marché linguistique qui le détermine à « écrire avec un accent » (Zabus, 2018 : 20), c’est-à-dire à laisser apparaitre les traces de son identité linguistique dans le processus créateur. Les énoncés suivants mettent en scène les mécanismes de l’emprunt utilisés par les romanciers francophones :

  1. Certains auraient voulu formuler des accusations. Relever des manquements à l’égard des ancêtres, des Maloba et de Nyambe Lui-même (Miano, 2013) ;
  2. Les autres se moquaient de moi en me traitant de kwa-Kwa : les Kwa-Kwa c’étaient les gens des villages lointains, perdus dans la forêt (Bugul, 2009 : 208) ; 
  3. « Je dis pas comme les nègres noirs africains indigènes bien cravatés : merde ! putain ! salaud ! J’emploie les mots malinkés comme farofaro ! (Farofaro ! signifie sexe de mon père ou du père ou de ton père). Comme gnamakodé ! (Gnamakodé ! signifie batard ou bâtardise.) Comme Walahé ! (Walahé ! signifie au nom d’Allah) (Kourouma, 2000 : 8) ;
  4. J’ai suivi sa suggestion : un ndolè aux crevettes. Un plat camerounais dont l’apparence me rappelait le koko de chez nous. Il m’a conseillé de l’accompagner de miondo et d’aloko (Lopes, 2016 : 193).

Il se dégage de ces occurrences que l’emprunt repose sur les techniques du doublage et de la contextualisation. La première, employée en 1 et en 2, sert à rattacher une explication en langue française à un mot africain tandis que la seconde est actualisée en 1 à travers le mot « Nyambe » (qui signifie Dieu en Langue douala) et en 4 à travers les mots « ndolè » et « miondo » « koko » et « aloko » qui sont respectivement tirés du douala et du mbéré. Comme on l’observe, les auteurs proposent un « travail de la langue » (Moura, 1999 : 109) dont l’un repose sur l’explication et l’autre sur la mise en contexte (puisqu’il permet de replacer les mots empruntés dans leur contexte sans recourir à leur traduction). Ces exemples font alors voir que les romanciers francophones sont des « passeurs de langue » (Moura 1999 : 85), vu que leurs créations littéraires mettent en scène une alternance codique par laquelle ils postulent « l’intransférabilité du logos africain » (Zabus, 2018 : 32).

En plus de ce premier niveau de négrification du français, les romanciers francophones usent de la relexification lexico-sémantique, laquelle leur permet de traduire presque littéralement la langue indigène dans la langue du colon. Elle coïncide avec le transfert de la structure et des lexies de la langue source sur la langue cible. Cette technique est abondamment pratiquée par Ahmadou Kourouma, lorsqu’il transcrit le malinké en français. Ainsi, dans l’incipit des Soleils des indépendances, il écrit : « Il y avait une semaine qu’avait fini dans la capitale Koné Ibrahima, de race malinké, ou disons-le en malinké : il n’avait pas soutenu un petit rhume […] Personne ne s’était mépris. « Ibrahima Koné a fini, c’est son ombre », s’était-on dit (Kourouma, 1968 : 1). Dans cet énoncé, l’expression « avait fini » est relexifiée à partir du mandinka que le narrateur préfère aux expressions familières comme « clamser » ou « casser sa pipe ». Cet exemple montre donc que le romancier se sert du vocabulaire français qu’il adapte à la structure syntaxique de la langue indigène afin d’amener la langue française à simuler cette dernière. Cela fait aussi voir que l’écrivain francophone, situé à « la croisée des langues » (Gauvin, 2006), est condamné à rendre le français étranger à lui-même. 

Dans la même veine, les auteurs s’approprient la langue par des créations lexicales, des déplacements et des extensions de sens, justifiant l’idée que la langue fictionnelle est une langue ludique, mais surtout un moyen de distordre les normes du bon usage. Parlant des déplacements sémantiques, qui consistent à détourner de leur sens des mots et des expressions, on peut relever les occurrences suivantes : 

  1. La première chose qui est dans mon intérieur… En français correct, on ne dit pas dans l’intérieur, mais dans ma tête (Kourouma, 2000 : 11) ;
  2. Ainsi, dans African psycho, il assimile un postérieur proéminent de femme à « une carrosserie remplie de marchandises »(Mabanckou, 2003 : 101).

Dans la première occurrence, Kourouma utilise le mot « intérieur à la place de « tête » tandis que dans la seconde, Mabanckou utilise l’expression métaphorique « Une carrosserie remplie de marchandises », pour désigner le postérieur proéminent d’une femme et le mot « labourer » à la place de faire l’amour. En procédant de la sorte, Kourouma et Mabanckou octroient aux mots français des significations qui révèlent leur volonté de s’approprier à leur guise l’outil qui a servi à les coloniser. Dans la même optique, les romanciers francophones vont recréer le langage à travers une multitude de mots et d’expressions. Kourouma crée les mots « grillottement » (Kourouma, 1970 : 95) « viandée » (Kourouma, 1970 : 39) pour désigner tour à tour le bruit émis par les grillons et un festin copieux. Henri Lopes crée les mots « vigiler » et « ambiancement » à partir de termes « vigile » et « ambiance » ; Fatou Diome, dans Le Ventre de l’Atlantique crée le mot « Télécentre » (Diome, 2003 : 34) pour désigner l’espace aménagé au village pour passer des appels téléphoniques. Ces exemples permettent d’observer, comme le pense Mabanckou (2007 : 59), qu’« on n’écrit pas une langue pour la sauver mais pour en créer une ». Ainsi, la langue des écrivains francophones participe d’une volonté manifeste de s’émanciper de la norme par l’usage des particularités montrant leur engagement à remettre en question le « jacobinisme du monde littéraire francophone centré sur Paris ». Le même exercice de redéfinition et de réaménagement des normes en usage est également appliqué à la scène générique.  

La subversion scripturaire par l’insertion de l’ethnotexte  

En plus de s’attaquer au français, les romanciers francophones exercent également une violence sur la scène générique de leurs œuvres et prennent leurs distances avec le canon scripturaire occidental, lequel est oublieux de l’imaginaire culturel africain et de sa tradition gnomique. Par l’enchâssement d’éléments discursifs tirés de l’orature, ces écrivains vont alors rompre le pacte qui les liait aux standards de la tradition littéraire française et, contestant sa vision dogmatique, ils vont renouveler les pratiques littéraires en donnant au texte écrit en français un rythme et une atmosphère indigènes traditionnels. Ainsi, par l’insertion d’un ethnotexte, ils vont inscrire en palimpseste la grammaire des valeurs que l’Occident a tentées de minorer et de gommer à travers le geste assimilationniste de la colonisation. Dans ce sens, les romanciers francophones vont affirmer leur identité culturelle au sein du roman qui va se trouver ainsi pris dans un processus d’africanisation que l’on reconnait à travers les marques de l’oralité. Celles-ci sont signalées dans le texte à travers des expressions proverbiales, des chansons et des contes tirés des univers culturels d’origine des auteurs. Concernant les expressions proverbiales, on peut citer les occurrences suivantes :

  1. La vérité comme le piment mûr rougit les yeux mais ne les crèvent pas » (Kourouma, 1970 : 76) ;
  2. Il faut toujours remercier l’arbre à karité sous lequel on a ramassé beaucoup de fruits » (Kourouma, 2000 : 17) ; 
  3. « Le bois mouillé n’empêche jamais la bonne ménagère de tisonner son feu et de servir un plat chaud » (Diome, 2006 : 80).

Ces proverbes sont des éléments discursifs qui permettent aux auteurs de restituer l’atmosphère et le langage traditionnels africains ainsi que les univers des valeurs propres aux sociétés concernées. En 1, il s’agit d’un proverbe énoncé par le marabout Abdoulaye le jour où Salimata l’a consulté pour savoir pourquoi depuis son mariage avec Fama elle n’a pas eu d’enfant. Ici, le proverbe vise à faire accepter à la consultante que son mari est stérile et que cette vérité dure à entendre lui fera du mal sans la tuer. En 2, l’expression proverbiale met en scène un univers rustique où la cuisson se fait au feu de bois. Les images qui en sont tirées révèlent l’idée selon laquelle rien n’est impossible à celui qui a une ferme volonté. Une telle restitution de l’univers culturel des auteurs se fait aussi à travers les chansons dont certains fragments parsèment le tissu textuel et le sonorisent pour lui donner un rythme africain. Tel est par exemple le cas dans les romans de Fatou Diome et précisément dans Ketala où l’on rencontre de nombreuses chansons écrites en wolof et traduites en français : 

Dans le brouillard d’Europe, ces paroles bien de chez elles imposèrent leur mélodie : « Massambaye M’berry N’dao/bèye dou race dème goudé… » C’était une chanson à propos du danger de la mort guettant toute chèvre qui, à la recherche des fruits, s’éloignerait nuitamment de sa bergerie ». Je n’ai pas peur du loup ! Je n’ai plus peur du loup ! « Que ses crocs me délivrent », ajoutait-elle (Diome, 2006 : 241). 

 On observe que cette chanson est exécutée par Mémoria pour se donner le courage d’affronter les éventuels dangers qu’elle pourrait rencontrer durant sa balade nocturne dans les rues de Paris. Le fait de chantonner cette chanson en langue wolof dans son pays d’accueil montre que la chanson a une valeur incantatoire, puisqu’elle rappelle les origines de ce personnage et fait précisément voir que l’immigration n’a pas effacé son identité d’origine. De même, la traduction en langue française de ladite chanson fait du texte romanesque francophone un lieu où les imaginaires se croisent pour la construction d’un monde pluriel. Dans la mesure où les éléments discursifs, comme les proverbes, les chansons, les jurons et les panégyriques sont souvent utilisés dans la tradition orale africaine pour épicer les contes, on peut alors observer que leur insertion dans le tissu textuel fait du texte romanesque francophone le calque du modèle structurel du conte africain et que le narrateur, pour cette raison, prend l’image d’un griot. C’est notamment le cas dans les romans de Kouroma qui, en plus des proverbes signalés plus haut, sont truffés d’insultes liées à la tradition malinké comme « Faro faro[2] ! » et « Gnamakodé[3] ! ». Dans la même optique de négrification du roman, c’est dans un style de griot que le narrateur des Soleils des indépendances fait des louanges à Fama et révèle en même temps sa déchéance, vu que ce dernier a perdu sa gloire et s’est transformé en mendiant : 

Fama Doumbouya ! Vrai Doumbouya, père Doumbouya, mère Doumbouya, dernier et légitime descendant des princes Doumbouya du Horodougou, totem panthère, était un « vautour ». Un prince Doumbouya ! Totem panthère faisait bande avec les hyènes ! Ah les soleils des indépendances ! (Kourouma, 1970 : 10).

Le style du griot est également employé par Léonora Miano dans La Saison de l’ombre où on peut lire :

Pour chasser son appréhension à l’idée de croiser des personnes hostiles, Eyabe s’est mise à réciter : Nyambe est le créateur de toute chose. C’est en scindant sa propre force, en la dispersant, qu’Il a enfanté le monde. Il est la totalité au sein de laquelle tout se rassemble, ne fait qu’un. Puisque les humains ne peuvent supporter de le voir ni même L’imaginer, Il a choisi de se montrer à eux à travers les divinités secondaires appelées maloba. Chaque loba représente une partie de l’énergie vitale […] Après un moment de silence, elle a précisé que le monde était divisé en quatre parties : Dikoma, la demeure de Nyambe. Sodibenga, où résident les maloba, et les défunts honorables. Wase, où vivent les humains. Sisi, que le soleil traverse durant la nuit avant de reparaitre à l’aube, est l’habitat des ancêtres ordinaires et des génies (Miano, 2013 : 165).

À travers ces propos, Eyabe relate la création du monde selon le point de vue de son peuple et prend l’image d’un griot, d’un dépositaire de la tradition orale des Mulongo dont elle est une descendante. Cette cosmogonie inscrit dans le roman des greffes ethnoculturels montrant que la société du texte vit partagée entre le monde physique et le monde métaphysique. Ainsi, cet élément discursif inhérent à l’esthétique du conte fait du roman africain d’expression française un surgeon de l’art oratoire africain ; il s’insère aisément dans le tissu textuel de manière à signaler un univers symbolique que l’entreprise coloniale n’apas pu reléguer aux oubliettes malgré son caractère assimilationniste. 

Par ailleurs, on observe qu’en plus des éléments discursifs qui rappellent le conte africain, les romans francophones s’apparentent à lui par leur structuration. Tel est notamment le cas avec Le Baobab fou de Ken Bugul et précisément de la première partie qui s’intitule La Préhistoire de Ken. De fait, cette partie ressemble à un conte des origines ou à une fable de création dans la mesure où elle développe un récit sur les origines du village du Ndoucoumane d’où vient Ken, sans donner des précisions sur la datation des événements. C’est de cette manière que la narratrice nous plonge dans « un univers fantastique » (Bugul, 2009 : 24) où le temps est rythmé par les saisons et où interviennent des personnages mythiques : « Il ne restait dans le village sinistré qu’une créature sans âge. Nul ne savait d’où il venait » (Bugul, 2009 : 25). Avec ce dernier exemple, on peut alors conclure qu’écrire prend l’envergure d’un acte de résistance au mimétisme et au totalitarisme occidental, car la scène romanesque se trouve marquée du sceau de la culture indigène dont le surgissement dans le médium linguistique central du récit met en œuvre le double paradigme de l’enracinement et de l’ouverture qui caractérise la littérature francophone d’Afrique.

La littérature francophone d’Afrique ou l’expression d’un canon transculturel 

Nous venons de voir que la langue utilisée par les auteurs francophones de même que leur usage des éléments discursifs de l’ethnotexte africain participent d’un geste subversif ayant pour conséquence d’inscrire en palimpseste une culture qui a longtemps été marginalisée par les théoriciens des lettres coloniales. Ici, nous montrons que l’option subversive, prise par les écrivains francophones d’Afrique à l’égard du canon occidental, inscrit leurs pratiques dans la perspective du décentrement, laquelle repose sur les deux processus de l’abrogation et de l’appropriation indiqués par les auteurs d’Empire Writhes Back (Aschroft et alii, 1989). Ces processus consistent à détourner le legs occidental pour le transformer de manière à faire dévier le texte africain de sa trajectoire centripète. Suivant cette logique opposée au « discours du mimétisme » (Bhabah, 2007 : 148), qui a favorisé le vasselage esthétique des écrivains et la planétarisation des conventions scripturaires occidentales, les auteurs d’Afrique francophone font voir que leurs pratiques littéraires destituent les schèmes de pensée éculés fondés sur une conception hiérarchisée des cultures. En raison de cela, on peut alors soutenir que l’acte littéraire de ces derniers « porte les marques d’une double tension assimilation/libération » qui ruine les oppositions centre-périphérie par l’intégration de l’intertexte occidental, par la digestion et l’acclimatement de ses normes, pour la production d’un possible littéraire transculturel. Celui-ci, situé à l’interface des imaginaires, donne l’image d’un site de négociation où les cultures s’embranchent selon ce que Glissant (1990) appelle « une poétique de la relation ».

On peut l’observer à travers la pratique de l’écriture autoréflexive, laquelle, permettant de prolonger la tradition européenne du roman, inscrit les auteurs de la littérature française hors de France dans la lignée de Cervantès, de Diderot ou de Sterne. Par cet appel du passé (Kundera 1986), les auteurs francophones montrent qu’ils sont les légataires d’un héritage qu’ils utilisent pour construire leur légitimé dans un espace mondial où celle-ci est constamment contestée par les auteurs du centre. Par exemple, dans Une Enfance de Poto-Poto, la narratrice Kimia, dialoguant avec Pélagie, lui révèle sa volonté d’écrire un roman avec un accent congolais :

Je travaillais à une éducation sentimentale écrite avec l’accent de chez nous. 

  • Tu veux dire les accents ? 
  • Cela va de soi. 
  • Encore mieux en le précisant 
  • Un roman en langue avec des mots français. Pas des mots de France (Lopes, 2016 : 23). 

Comme le révèlent ces propos, le romancier exprime, à travers son fondé de pouvoir, son option esthétique, qui est celle d’africaniser le roman en faisant usage d’un français adapté aux réalités socioculturelles de son pays, le Congo. C’est pour cette raison qu’André Belleau, cité par Lise Gauvin (2019 : 7) remarque : « Le personnage-écrivain, quels que soient son ou ses rôles sur le plan des événements, met en cause le récit comme discours littéraire : par lui, la littérature parle d’elle-même, le discours s’autoréfère ». Cela démontre en d’autres mots que l’écrivain francophone, perçu comme un excentrique et relégué dans le domaine des littératures mineures par les critiques issues du monde hexagonal, utilise l’écriture autoréflexive comme un moyen au service de la défense et de l’illustration de ses partis pris esthétiques dans LaRépublique mondiale des lettres. Ainsi, les énoncés autoréflexifs amènent le lecteur à comprendre les enjeux de sa pratique et de sa posture, « instituant de la sorte le roman comme atelier et invitant le lecteur à participer à son élaboration » (Gauvin, 2019 : 10), puisque ce dernier est sollicité pour poursuivre la réflexion commencée dans le roman. En empruntant la pratique de l’écriture métafictionnelle aux auteurs européens, les romanciers francophones l’utilisent donc pour construire leur légitimité et pour en décentrer le canon scripturaire occidental. 

Par ailleurs, le décentrement du canon occidental se manifeste à travers la réécriture et le réaménagement des œuvres de la littérature mondiale, qui sert d’hypotextes et de paradigme compositionnel aux écrivains africains. C’est d’ailleurs dans ce sens que Patrick Chamoiseau, cité par Lise Gauvin (2019 : 24) soutient que « toute littérature ne peut être qu’une littérature des littératures », laissant ainsi penser que le récit, en tant que palimpseste, révèle l’idée « qu’écrire c’est “réécrire” et “désécrire” » (Gauvin, 2019 : 24) ; c’est créer des passerelles avec les auteurs de tous les continents dont les œuvres peuvent devenir pour l’écrivain francophone des sources d’inspirations. Dans African Psycho par exemple, Mabanckou procède à la négrification d’American psycho de Brett Easton Ellis puisqu’il y présente une version congolaise du sérial Killer Patrick Bateman dont les multiples assassinats illustrent l’extrême violence des rapports sociaux et culturels états-uniens. L’indigénisation de ce récit est marquée par des changements qu’opère le romancier, puisqu’à l’inverse du modèle originel, le sérial killer congolais est un enfant de la rue qui se transforme par fatalité en expert de l’art du massacre. Dans la même veine, on note que le texte de Mabanckou élargit la perception du réel à celui des génies africains et des fantômes, contestant ainsi le rationalisme propre à une certaine vision occidentale du monde. En effet le héros de Mabanckou est doté d’une conscience des génies africains qui le pousse à invoquer et à dialoguer avec le fantôme de son idole Angoualima qu’il rencontre dans le « Cimétière-des-morts-qui-n’ont pas-de-repos ». Ce motif relève du réalisme magique popularisé par García Marquez et qu’on rencontre également dans La Saison de l’ombrede Léonora Miano

Dans ce roman en effet, Miano montre, à travers la douloureuse expérience vécue par le clan des Mulongo et notamment par les mères qui ont perdu leurs enfants, comment le monde des humains des esprits se côtoient. Ce lien est noué dans le monde onirique où les âmes des enfants disparus demandent à leurs mères éplorées et mises en quarantaine de leur donner accès au monde physique : 

Comme leur esprit navigue dans les contrées du rêve qui sont une autre dimension de la réalité, elles font une rencontre. Une présence ombreuse vient à elles, à chacune d’elles, et chacune reconnaitrait entre mille la voix qui lui parle. Dans leur rêve, elles penchent la tête, étirent le cou, cherchent à percer cette ombre. Voir ce visage. L’obscurité, cependant, est épaisse. Elles ne distinguent rien. Il n’y a que cette parole : Mère ouvre-moi, afin que je puisse renaitre. Elles reculent d’un pas. On insiste : Mère hâte-toi. Nous devons agir devant le jour. Autrement tout sera perdu. Même les yeux fermés, les femmes savent qu’il ne faut se garder des voix sans visage. Le Mal existe. Il sait se faire passer pour un autre qu’il n’est (Miano, 2013 : 14).

À partir de ce passage, on note que dans l’univers romanesque de Miano, les morts ne sont pas morts puisqu’ils continuent de vivre dans une dimension inaccessible à la vue et pourtant bien réelle. Dans la même veine, on note que le peuple de Mulongo croit à la réincarnation car comme nous le lisons, les esprits des défunts enfants demandent à leurs mères de hâter leur renaissance. Mais à la suite de cet énoncé, la narratrice révèle que loin d’être perçu comme un simple rêve, ce que vivent ces femmes éplorées dans le monde onirique est une expérience qu’elles prennent au sérieux, puisqu’elles savent qu’une entité négative peut emprunter la voix d’un être connu pour exercer une mauvaise influence sur elles. C’est pour cette raison que dormir pour elles relève d’un rituel dont elles maitrisent les différentes significations et les effets :

L’instant dévolu au rêve s’aborde avec la solennité d’un rituel. Le rêve est un voyage en soi, hors de soi dans les profondeurs des choses et au-delà. Il n’est pas seulement un temps, mais un espace. Le lieu du dévoilement. Celui de l’illusion parfois, le monde invisible étant aussi peuplé d’entités maléfiques. On ne pose pas sa tête n’importe où lorsqu’on s’apprête à faire un songe. Il faut un support adéquat. Un objet sculpté dans un bois, choisi pour l’esprit qu’il abrite, et sur lequel des paroles sacrées ont été prononcées avant qu’il ne soit taillé. Même en ayant pris toutes ces précautions, il n’est pas conseillé de se fier à une voix que l’on pense avoir identifié (Miano, 2013 : 15).

Cette dernière occurrence montre que Miano, comme d’autres auteurs francophones, a travaillé la forme romanesque de manière à y intégrer le réalisme magique qui vient par sa présence contrebalancer le matérialisme occidental en développant une vision animiste de l’existence. Avec cette adaptation du réalisme magique au contexte africain, le domaine littéraire francophone embrasse un horizon esthétique d’envergure mondiale, pour se présenter comme le lieu d’expression d’un canon transculturel. En partant de la pratique de Miano et de Mabanckou qui sont des romanciers africains de la nouvelle vague, on peut alors conclure que l’espace littéraire francophone met en scène des acteurs déterminés par la volonté de s’approprier les canons scripturaires exogènes et de les adapter au contexte culturel africain pour marquer leur être dans un monde qui s’est dilaté. Ce jeu de palimpsestes et de réécriture révèle que l’acte littéraire de la postcolonie est le lieu d’expression d’un nomadisme imaginaire actualisant une vision archipélique et complexe de l’identité littéraire, qui désormais s’inscrit dans les interstices et les traversées :

Le monde se créolise, c’est-à-dire les cultures du monde mises en contact de manière foudroyante et absolument conscientes aujourd’hui les unes avec les autres se changent en s’échangeant à travers des heurts irrémissibles, des guerres sans pitié mais aussi des avancées de consciences et d’espoir qui permettent de dire — sans qu’on soit utopiste, ou plutôt en acceptant de l’être — que les humanités d’aujourd’hui abandonnent difficilement quelque chose à quoi elles s’obstinaient depuis longtemps, à savoir que l’identité d’un être n’est valable et reconnaissable que si elle est exclusive de l’identité de tous les autres êtres possibles. Et c’est cette mutation douloureuse de la pensée humaine que je voudrais dépister avec vous (Glissant, 1995 : 15).

En appliquant ces propos d’Édouard Glissant au domaine littéraire francophone qui se situe à la croisée des cultures, on pourrait en d’autres mots dire que l’appropriation et l’élargissement du canon littéraire occidental à des possibles littéraires issus d’autres cultures permet aux écrivains de dessiner un horizon sociologique ouvert à l’altérité et renversant le schéma binaire inhérent à la rationalité impériale et fondatrice des hégémonies arbitraires et centralisatrices. En offrant ainsi des pratiques qui décentrent le canon littéraire européen, la subversion pratiquée par les écrivains postcoloniaux entre en résonnance avec ce que Jean-Marc Mourra (2023) nomme « la totalité littéraire », puisqu’elle permet de développer une poétique du divers « capable de tracer d’autres voies du vivre » (Moura, 2023 : 167) et de proposer une vision alternative marquée par l’interconnexion des imaginaires.

Conclusion

Pour conclure, il convient de retenir que la subversion est un topo de la littérature francophone d’Afrique, laquelle est caractérisée par la rupture et la redéfinition des normes. En d’autres termes, les auteurs francophones manifestent la volonté de s’approprier la langue française et de l’acclimater à leur culture d’origine et notamment à la structure de leurs langues identitaires. Dans la même veine, ces écrivains procèdent à une négrification du genre romanesque par l’insertion, dans le tissu textuel, des marques de leur ethnotexte, lequel leur permet ainsi d’inscrire le logos africain de façon métonymique dans la langue française. De cette façon, ils subvertissent l’homogénéité du texte canonique occidental et développent par ailleurs une esthétique hétérogène qui les amènent à emprunter des pratiques issues des traditions littéraires autres que celles instaurées par les théoriciens des lettres coloniales. Le but d’une telle écriture en accord avec la diversité est précisément de redessiner la carte littéraire du monde (en oblitérant la cartographie qui a toujours situé les romanciers francophones dans le ghetto imagologique des littératures mineures) et de proposer un monde où les cultures s’interpénètrent et se s’installent dans un entre-deux.

Références bibliographiques

Bhaha, H.-K. (2007). Les Lieux de la culture. Paris : Éditions Payot.

Bugul, K. (2009). Le Baobab fou. Paris : Présence Africaine. 

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Gauvin, L. (2016). L’Écrivain francophone à la croisée des langues. Paris : Karthala.

Gauvin, L. (2019). Le Roman comme atelier. La Scène de l’écriture dans les romans francophones contemporains. Paris : Karthala.

Glissant, É. (1993). Le Tout-Monde. Paris : Gallimard. 

 Glissant, É. (1990). Poétique de la relation. Paris : Gallimard.              

Glissant, É. (2010). L’Imaginaire des langues. Paris : Gallimard.

Kourouma, A. (1970). Les Soleils des indépendances. Paris : Seuil.

Kourouma, A. (2000). Allah n’est pas obligé. Paris : Seuil.

Lopes, H. (2012). Une Enfance de Poto-Poto. Paris : Gallimard.

Mabanckou, A. Black Bazar. Paris, Seuil, 2009. 

 Miano, L. (2013). L’Impératif transgressif. L’Arche, Paris : 2016.

Miano, L. (2013). La Saison de l’ombre. Paris : Éditions Grasset & Fasquelle.

Moura, J-M. (1999). Littératures francophones et théories postcoloniales. Paris : P.U.F. 

Ngal, G. (1994). Création et rupture en littérature africaine. Paris : L’Harmattan. 

Zabus, C. (2018). Le Palimpseste africain. Indigénisation de la langue dans le roman ouest africain europhone. Paris : Karthala.


[1] Léonora Miano, L’Impératif transgressif, Paris, L’Arche, 2016.

[2]  Ce terme malinké signifie bâtard ou bâtardise (Kourouma, 2000 : 8).

[3] En malinké, le terme signifie sexe de mon père ou du père de ton père (Mourouma, 2000 : 8).

Le problème de la « fin de l’Histoire » et ses enjeux contemporains : critique philosophique de l’Historicisme fukuyamien

The problem of the “end of History” and its contemporary issues: philosophical criticism of Fukuyama’s historicism

Benjamin EYOUNGA

Eyoungabenjamin@gmail.com

ENS de Bertoua (Cameroun)

Reçu : 10/11/2024     Accepté : 15/02/2025 Publié : 15/05/2025

Résumé  

Dans un contexte marqué par des enjeux politiques et géopolitiques depuis la guerre froide jusqu’à nos jours, il semble nécessaire d’étudier l’histoire comme processus en cours. Curieusement, Francis Fukuyama, politologue et économiste américain, fortement influencé par le philosophe allemand Hegel, a proclamé sa fin. Selon lui, la démocratie libérale a vaincu les autres idéologies tels que le fascisme, le communisme, la dictature à tel point que les luttes se sont arrêtées d’elles-mêmes. Fukuyama situe la fin de l’Histoire dans le triomphe du capitalisme et de la démocratie libérale, comme si la puissance de la démocratie libérale marquait l’abolition totale des aspirations, des désirs et des efforts humains dans le monde, ou comme si la démocratie libérale avait balayé la rareté fondamentale sur terre. Le problème est donc celui de la controverse immanente à la démocratie libérale. Comment présenter la démocratie libérale comme force abolitionniste de l’histoire quand on sait que la permanence de la rareté, des désirs de puissance et de domination, des frustrations nées de cette démocratie libérale contribuent à remuer les luttes, par conséquent la dynamique historique ? Dans une démarche qualitative ou analytico-critique, nous présenterons une compréhension de la conception fukuyamienne de la fin de l’histoire, puis les critiques de cette conception, enfin l’indication de la crise russo-ukrainienne comme base matérielle de décollage d’une nouvelle histoire.

Mots-clés : histoire, fin de l’histoire, démocratie libérale, idéologie, communisme.

Abstract

In a context marked by games and stakes, political, ideological and geopolitical struggles from the cold war to present days, it seem that history is in the process is being made. Curiously, Francis Fukuyama, American political scientist and economist, strongly influenced by the German philosopher Hegel, proclaimed its end.  The argument is that, according to him, the axiological plenitude reached by liberal democracy has supplanted, defeated on  the battlefield other ideologies system, such as fascism, communism and dictatorship  to such an extent that the antagonisms have being stopped by themselves. Fukuyama situates the end of history in the triumph of capitalism and liberal democracy as if they power marked the total abolition of human aspirations, desires and efforts in the world, or as if liberal democracy has swept away the foundamental scarcity on earth. The problem is therefore that of the controversy inherent in liberal democracy. How do we present liberal democracy as an abolitionist force in history when we know that permanence of scarcity, desires for power and domination as well as frustrations born of this liberal democracy contribute to stirring the struggles, and consequently the historical dynamic? In and qualitative or analytical-critical approach, we will present the Fukuyamian conception of the end of history, then the criticisms of this conception, finally the indication of the Russian-Ukrainian crisis as the material basis for the take-off of a new History. 

Key words:  history, end of history, liberal democracy, ideology, communism.

Introduction 

L’Histoire dans le sens que nous voulons philosophique, ne saurait être considérée ici comme un ressassement des faits passés, ni comme un reportage journalistique. L’Histoire, dans le sens synchronique et diachronique correspondant, est une totalisation toujours en cours, c’est-à-dire la praxis rationnelle continue des êtres conscients marquant le passé, animant le présent et se projetant dans un horizon régulateur de l’avenir. Elle totalise le passé, le présent et l’avenir en enveloppant les œuvres humaines réalisées dans un univers de nécessité et de liberté. C’est en d’autres termes, comme le disait Sartre, l’Unité de la nécessité et de la liberté[1]. Nécessité parce que l’Histoire est entreprise dans milieu matériel qui nous conditionne ; liberté parce que la praxis libre des êtres conscients agit sur cette matérialité conditionnant. Prise dans ce sens, Francis Fukuyama attribue à l’histoire une vision monopoliste et idéologique qui fait d’elle la propriété de l’Occident, parce que, pense-t-il, les œuvres historiques de l’Occident ont triomphé sur celles des autres idéologies et marquent pour ainsi dire, la fin du processus historique. Le problème flagrant est alors celui de la controverse immanente au concept de « fin de l’histoire ». L’histoire est-elle réellement close avec la puissance occidentale dominante alors que factuellement les œuvres des autres États imposent non seulement une redéfinition de l’histoire mais aussi son rebondissement ? Comment comprendre une fin de l’histoire fukuyamienne alors qu’une nouvelle ère historique voit le jour avec les puissances émergentes ? Notre travail consistera à exposer d’abord la conception subjectiviste de l’histoire fukuyamienne, pour ensuite lui opposer une conception réaliste de l’histoire assortie d’une analyse observationnelle de la marche du monde.

Le concept foukuyamien de la fin de l’Histoire  

Économiste et politologue américain néoconservateur d’origine japonaise, Francis Fukuyama s’est inspiré de la conception hégélienne de l’Histoire pour mettre en lumière une conception subjectiviste de l’histoire et de la fin de celle-ci. Qu’est-ce que l’histoire chez Fukuyama et comment est-elle close ?

L’histoire selon Fukuyama

Ce qui est marquant dans la conception de Fukuyama, ce n’est pas l’allusion à la philosophie de l’Histoire mais la réduction de sa réflexion à une analyse de « l’histoire universelle » ou de « l’histoire directionnelle » en prenant appui sur Hegel, sans en montrer son déroulement dans un monde où les acteurs historiques sont déterminés plus que jamais à œuvrer en tant que sujets et artisans de l’histoire. En effet, bien que s’inspirant de Hegel, l’auteur de La Fin de l’histoire et le dernier homme ne réduit pas l’histoire au processus divin absolu de l’Esprit ; il pense comme Hegel que l’histoire est un processus simple et cohérent des évènements prenant en compte l’expérience de tous les peuples en même temps » (Fukuyama, 1992 :12). L’histoire est pour ainsi dire un processus en marche vers la modernité incarnée par la démocratie libérale. Autrement dit, il pense que l’accomplissement de l’histoire dans sa matérialité ne peut se faire que dans l’État moderne dominé par le capitalisme ou la démocratie libérale. Sans hypostasier l’histoire, l’auteur de La Fin de l’histoire et le dernier homme donne un contenu anthropologique et matériel à l’histoire, assurant que la matérialité de l’histoire est incarnée par les institutions modernes ; ce qui signifie que le processus historique n’est rien d’autre que le progrès des institutions humaines, d’où son affirmation en 1989 : « j’utilisais le mot “Histoire” dans son acception hégeliano-marxiste : l’évolution progressive des institutions humaines, politiques et économiques »[2]. Prendre appui sur Hegel ne signifie pas que l’histoire Fukuyamienne est un Esprit qui, se faisant histoire se totalise ; autrement dit, il ne s’agit pas d’une conception hégélienne d’après laquelle l’Esprit est au commencement et à la fin de l’histoire, mais d’une histoire qui se découvre comme mouvement institutionnel ayant conduit les hommes à atteindre leur plénitude existentielle avec la démocratie libérale. Hegel fait clairement de l’histoire le processus divin absolu de l’Esprit, qui, en effectuant un mouvement sur lui-même, se catégorise en trois étapes : l’Esprit pure, la nature matérielle et l’Esprit se manifestant dans les sciences, les arts et la philosophie. L’orientation que Fukuyama donne à l’histoire permet de voir non pas l’Esprit pur agissant sur lui-même, mais les hommes agissant, car soucieux de leur liberté, de leur sécurité et de leur épanouissement matériel et spirituel. Et seule la démocratie libérale est capable de faire parvenir les hommes à ces buts. C’est pourquoi tout au long de son analyse, l’auteur s’emploie fermement à démontrer le caractère inéluctable de l’avènement de la démocratie libérale et de l’économie capitaliste de marché à l’échelle planétaire.

Au fond du concept d’histoire, il y a une charge affective à détecter, comme l’a fait Platon dans le Tymée. Il s’agit du désir de reconnaissance et de dignité. Le meilleur régime politique, estime Fukuyama, est celui qui comble au mieux les désirs ou les besoins de l’âme. Et la démocratie libérale est, face aux autres alternatives historiques, le régime ou le système qui satisferait au mieux le désir de reconnaissance et où l’homme retrouverait une dignité pleine et entière qui lui manquait auparavant.

La théorie fukuyamienne de la « fin de l’histoire ».

Francis Fukuyama est un Américain d’origine japonaise à qui on doit une théorie historiciste montrant la victoire, le triomphe de l’idéologie néolibérale capitaliste sur les idéologies rivales dont le communisme. Dans un livre intitulé : La Fin de l’histoire et le dernier homme publié en 1992, Francis Fukuyama montre avec perspicacité comment le système néolibéral capitaliste, dirigé par États-Unis a offert aux hommes, dans une société d’abondance, la possibilité de vivre le plein épanouissement, à travers la satisfaction désirs existentiels matériels et intellectuels. En conséquence il ne trouve plus d’intérêt à mener des luttes. C’est, selon lui, le règne de la démocratie de marché sur la totalité du globe. Fukuyama emprunte le terme « fin de l’histoire » au philosophe Georges W.F. Hegel, qui en fait, voulait signifier le stade le plus évolué de l’Esprit absolu, la plénitude de l’Esprit universel qui, au terme de son parcours, se matérialise par l’État, l’État étant le matériel de la réalisation de l’esprit qui finalement parvient à la conscience de soi et à la liberté. Tout comme chez Hegel, l’individu fukuyamien est marqué par un désir de reconnaissance de la part des autres individus, comme conscience de soi indépendante, libre et dominateur. Mais ce désir profond de l’homme ne sera satisfait que dans la société démocratique libérale. En établissant que seule la société démocratique libérale mettra un terme à l’histoire, Fukuyama écrit à la préface de son livre : « L’histoire de l’humanité cohérente et orientée finira par conduire la plus grande partie de l’humanité vers la démocratie libérale » (Fukuyama, 1992). Cela signifie que l’histoire a un sens ainsi que le démontrait le marxisme, mais que ce sens, selon Fukuyama n’est rien d’autre qu’une direction inéluctable impulsée par la liberté et la science dans la société démocratique libérale. En effet, Fukuyama défend cette thèse en s’appuyant et en enveloppant à son compte la théorie hégélienne de l’histoire. En effet dans « la dialectique du maitre et de l’esclave » de Hegel le désir de reconnaissance pousse chaque individu à entrer en conflit avec son semblable : Lutte à mort. Le conflit est donc le moteur de l’histoire, c’est-à-dire ce qui déclenche le mouvement historique. La guerre et la science, chez Fukuyama sont les preuves matérielles de cette dynamique. Contrairement à l’époque classique caractérisée par l’insécurité, l’émergence de la science a permis non seulement de venir à bout de l’insécurité, mais aussi a été favorisée par un contexte qui fait converger toutes les sociétés vers un modèle. Fukuyama écrit :

Si nous sommes à présent au point de pouvoir imaginer un monde substantiellement diffèrent du notre, dans lequel aucun individu ne nous montre la possibilité d’une amélioration fondamentale de notre ordre courant, alors, il nous faut prendre en considération que l’histoire elle-même puisse être à la fin (Fukuyama, 1992).

 On peut donc dire que pour Fukuyama, le progrès de l’humanité adossé sur la science a progressivement éliminé les contradictions fondamentales des sociétés humaines. Or le progrès de la science ne s’est réalisé que dans la démocratie libérale, terrain privilégié de la science, de la technique et de la liberté ; là où les activités économique, intellectuelle et politique sont fleurissantes et où l’innovation industrielle est performante sans oublier la satisfaction des besoins qui s’y accompagnent. Devant un tel système, les systèmes classiques, les systèmes communistes et totalitaires ne peuvent que s’effondrer, d’où le triomphe de libéralisme. D’un point de vue politique, le thymus ce désir de reconnaissance de l’action humaine trouve enfin dans la démocratie libérale un régime politique capable d’assurer sa satisfaction ; et l’homme vivant dans cet univers est pour Fukuyama, le dernier homme c’est-à-dire l’homme qui n’a plus besoin de mener des luttes existentielles ou des combats pour son devenir historique. On ne peut que comprendre chez Fukuyama, que la fin de l’histoire correspond avec la chute du communisme observé après la deuxième guerre mondiale. Il affirme clairement dans La Fin de l’histoire et le dernier homme que la fin de la guerre froide constitue la victoire du libéralisme sur les idéologies concurrentes, et que la démocratie libérale se présente comme l’horizon indépassable de l’humanité. (Fukuyama, 1992).

Mais peut-on encore accréditer la thèse fukuyamienne de la fin de l’histoire au regard des contradictions du mondelibéral et les conflits qu’il donne à regretter ?

« La fin de l’histoire » : L’émergence d’une historicité nouvelle sur fond de conflit 

Les conflits contemporains sont porteurs de la dynamique historique au sens où on peut convenir avec le marxisme que les antagonismes classistes sont le moteur du changement ou de la dynamique des sociétés en particulier et de l’humanité en général. La guerre russo-ukrainienne par exemple est une guerre de systèmes : le système occidental voulant se pérenniser et se reproduire, et le système anti occidental incarnant la Russie se voulant libérateur et redynamiser l’histoire. L’histoire est-elle réellement close comme l’a affirmée Francis FUKUYAMA ? Pour comprendre que la théorie de la fin fukuyamienne est trouée et tombée, il convient d’abord d’examiner la controverse autour de cette conception puis, montrer la désuétude du concept fukuyamien de la « fin de l’histoire » à travers les données empiriques.

Controverse autour du concept

Le concept fukuyamien de « fin de l’Histoire » en s’appuyant sur la conception hégélienne de fin de l’histoire est sujet à controverses. Il y a controverse d’une part dans la mesure où, selon Bernard Bourgeois, la fin de l’histoire fukuyamienne ne s’aurait s’identifier à la fin de l’histoire de Hegel. Selon Bernard Bourgeois dans Penser l’histoire du présent. Avec Hegel, la fin de l’histoire hégélienne n’est pas une chose extérieure à soi dans laquelle on pourrait être ou ne pas être, mais plutôt un rapport de la conscience au monde, ou, plus exactement, un rapport conscient de l’ordre de la libération propre à l’esprit objectif (Bourgeois, 2017), ce qui s’éloigne de l’acception que lui donne Fukuyama, à savoir que la « fin de l’histoire » s’identifie à la fin des idéologies, à la suite de la victoire de la démocratie libérale sur les idéologies rivales. Bourgeois peut donc écrire : 

En vérité, il faut le répéter, Hegel entend par fin de l’histoire l’achèvement de celle-ci en tant que prise de conscience par l’humanité des conditions objectives de sa libération, leur réalisation générale mobilisant la longue histoire empirique à venir » (Bourgeois 2017 : 8). 

D’autre part, Fukuyama situe la fin de l’Histoire dans le triomphe du capitalisme et de la démocratie libérale, comme si la puissance de la démocratie libérale marquait l’abolition totale des aspirations, des désirs et des efforts humains sur terre. Le triomphe de la démocratie libérale étant synonyme de l’effondrement du communisme, correspondrait, dans l’esprit de Fukuyama, à la plénitude existentielle de l’humanité, à un stade d’accomplissement et d’épanouissement total de l’homme sur terre. Il signifie de ce point de vue, fin de désirs, fin de la famine, fin de la rareté, fin de la lutte des classes, harmonie universelle, accord parfait de l’humanité avec elle-même, comme si la démocratie libérale incarnait un horizon indépassable de notre temps. Sur ce prisme, l’entendement humain ne peut facilement retenir en gros qu’une seule chose : le capitalisme ou la démocratie libérale a résolu tous les problèmes humains. Penser qu’on est sorti de l’histoire, mieux de la lutte historique au sens de quitter définitivement une objectivité dont nous ne dépendons plus au motif que notre horizon ne serait plus celui de la conflictualité, mais celui de la démocratie universelle, c’est faire preuve de cécité, c’est-à-dire d’une insuffisance visuelle qui consiste à ne voir dans le monde qu’un rien d’autre que. Si le mouvement historique était clos avec l’avènement de la démocratie libérale, pourquoi y a-t-il encore les guerres ? Pourquoi y a-t-il encore la rareté sur fond de quoi nous sommes constamment englués dans des praxis en vue de la libération du joug de la servitude existentielle ? Comment comprendre que quelque chose qui se nomme capitalisme, démocratie libérale présentée par Fukuyama comme source d’accomplissement de l’homme sur terre puisse être à l’origine des crises, des massacres, des crimes massifs à travers le monde et dont on réclame l’abolition pure, simple et sans façon ?

Pis, Fukuyama, dans The national interest, annonçait « l’universalisation de la démocratie libérale occidentale comme forme finale de tout gouvernement humain »[3], ce qui signifie sans ambages que la démocratie libérale, victorieuse des idéologies rivales s’est universalisée et a marqué la fin du mouvement historique. Autrement dit, la diffusion des valeurs et des modes de vie occidentaux dans la seconde moitié du XXe siècle a instillé un profond désir pour la liberté, la paix et le bien-être matériel chez tous les peuples du monde. Et le couronnement de ce progrès se matérialise dans les gouvernements des États, même les plus autoritaires, par l’adoption progressive de la propriété privée et de la liberté d’entreprise, conditions capitales de la création des richesses dans une économie capitaliste. Mais l’auteur de La Fin de l’Histoire et le dernier homme semble avoir été rattrapé par l’invasion du Koweït par les États-Unis, ou le massacre de la place Tiananmen en 1989 qu’invoquaient ses adversaires pour décrédibiliser sa thèse. En effet, si les États-Unis sont coupables des massacres et des invasions criminelles et illégales, peut-on encore donner du crédit à ce qu’il appelle « la démocratie libérale » ?

Selon Ewan Pastol, la guerre en Ukraine constitue un nouveau démenti à la thèse de Francis Fukuyama selon laquelle l’extension de la démocratie libérale et de l’économie de marché devrait mener à une « fin de l’histoire ». Si la démocratie occidentale était réellement la solution indépassable aux problèmes des hommes en général, pourquoi la Russie est-elle réfractaire à l’avancée de l’idéologie occidentale à ses frontières ? Que signifie réellement la fin de l’histoire lorsque les luttes idéologiques continuent sans arrêt ?

La désuétude du concept fukuyamien de « fin de l’histoire ».

La théorie fukuyamienne de la fin de l’histoire marquée par la victoire de l’idéologie libérale sur les autres idéologies et par l’universalisation de la démocratie libérale prend un sérieux coup avec l’émergence des idéologies nouvelles et l’incapacité de l’idéologie libérale occidentale à s’affirmer comme accoucheuse des valeurs éthiques universalisables et indépassables. Les contradictions abjectes au sein du système libéral et capitaliste « criminel », coupable des guerres et d’agressions illégales et barbares ont suscité contre le monde occidental des mécanismes de résistance à leur oppression et des systèmes émergents d’ordre géopolitique et économique qui tiennent comme des idéologies rivales redynamisant l’histoire au lieu de la fermer. Ainsi, on ne sait plus de quoi parle Fukuyama quand on sait que la démocratie libérale occidentale qu’il célèbre tant et qu’il brandit comme un trophée historique est en déclin et en perte de vitesse au profit des idéologies montantes portées par la Chine, la Russie, l’Inde, l’Afrique du Sud, le Brésil etc.

La guerre russo-ukrainienne est un théâtre privilégié où s’affrontent une idéologie capitaliste criminelle et impérialiste déclinante et une idéologie libératrice portée par la Russie. Vaincre l’Ukraine sur le théâtre de guerre signifie vaincre la machine de l’OTAN pour libérer le reste du monde de la cruauté occidentale et de sa domination. Autrement dit, la guerre en Ukraine est un théâtre d’affrontement de deux systèmes : la démocratie libérale porteuse des guerres et de la déstabilisation à travers le monde et le système « autocratique » « libérateur » portée par la Russie. À la différence de Fukuyama qui pensait que l’histoire était close, nous voulons montrer que l’histoire universelle de l’humanité est en rebondissement et que le conflit en Ukraine, donnera certainement naissance à un monde nouveau. Karl Marx avait entretenu l’utopie selon laquelle l’histoire prendra fin avec le triomphe du communisme sur terre. Sans s’en démarquer, l’utopie fukuyamienne a enveloppé la fin de l’histoire dans le capitalisme libéral, oubliant que l’histoire, non seulement ne s’arrête pas, mais qu’elle ne se stabilise non plus. C’est sous-estimer la faiblesse et l’irrationalité humaine capables de conduire à un conflit propulsant l’histoire de l’avant (Huntington, 1998) que de proclamer la fin de l’histoire. Proclamer la fin de l’histoire c’est proclamer l’abolition de la rareté et des conflits, ce qui est une absurdité étant donné que nous évoluons dans un monde où le désir constitue l’essence même de l’homme (Spinoza, 1967) et où la rareté est une « condition fondamentale de notre histoire » (Sartre, 1987). 

Fukuyama a également ignoré que de nouvelles idéologies peuvent naître pour rationaliser et contrarier l’appétit des puissances, car la disparition d’une idéologie en appelle d’autres. Plutôt qu’à l’universalisation forcée de la démocratie libérale, nous assistons plutôt, dit Huntington, à la résurgence des entités traditionnelles et des puissances montantes comme la Russie, la Chine. L’effondrement du communisme, assure Huntington, n’implique pas le triomphe de la démocratie libérale et la fin de l’idéologie comme force motrice de l’histoire. La raison en est que le retour en force d’une idéologie est toujours possible (Huntington, 1989).

L’historicisme à rebours du marxisme, de l’hegelianisme et du fukuyamisme comme « philosophie abolitionniste » de l’histoire : les enjeux contemporains 

Le contexte géopolitique mondial actuel marqué par des guerres ouvertes, des conflits idéologiques larvés ou frontaux semble produire une nouvelle marche historique de l’humanité qui va à l’envers des philosophies qui ont jadis proclamé la fin de l’histoire, notamment le marxisme historique, l’idéalisme historique de Hegel et la théorie de la fin de l’histoire de Francis Fukuyama. La guerre russo-ukrainienne que nous connaissons comme pétrie de contradictions est une guerre multifactorielle : parmi les origines causales il faut noter la volonté occidentale de pérenniser un ordre impérial déclinant et l’aspiration du monde non occidental porté par les BRICS à un nouvel ordre mondial multipolaire dans lequel la place de l’Afrique est questionnée.

L’historicisme à rebours des « philosophies abolitionnistes » de l’histoire

L’hégélianisme, le marxisme et le fukuyamisme sont des philosophies abolitionnistes de l’histoire en ce sens qu’elles proclament que l’histoire s’est arrêtée. 

En effet, pour Hegel (Georg Wilhelm Friedrich) philosophe allemand, né en 1770 et mort en 1831, dans son premier livre majeur, intitulé : Phénoménologie de l’esprit, l’esprit présente des figures successives dans son auto-déploiement vers le savoir absolu. Cet esprit ou raison universelle est à l’œuvre dans l’histoire ; c’est le processus divin absolu de l’Esprit, la forme par laquelle l’esprit absolu se déploie à travers le monde et prend conscience de soi. Hegel voudrait indiquer que l’Histoire est la marche de l’Esprit absolu à travers le monde étape par étape. En premier lieu, l’Esprit est pur ; mais prenant conscience de sa vacuité, il décide de se mettre en mouvement pour devenir autre que soi ou s’aliéner. C’est ainsi qu’il sort de sa pureté pour se consolider et se matérialiser. Ainsi, il s’aliène en devenant l’ensemble de la Nature matérielle correspondant à ce que Spinoza a appelé la Natura naturata[4] (deuxième étape). Enfin, l’Esprit va se reprendre sous la forme initiale tout en se manifestant dans les sciences, les arts, la philosophie pour assurer le développement, la grandeur du monde par les œuvres (Troisième étape). On peut dire à ce niveau que pour Hegel, l’histoire universelle qui a pour domaine l’esprit (substance de l’histoire) est la réalisation d’un esprit du monde devenu conscient de lui-même par la philosophie, les sciences, les arts et la construction de l’État, et que l’enjeu de l’histoire est le devenir des peuples[5] (Hegel, 2012). Dans le monde de l’Esprit, l’intérêt et l’activité de l’homme sont engagés. Et l’homme est d’autant « plus actif » que celui-ci est précisément « l’être en qui l’Esprit agit » (Aurégan, 1998). Mais dans la phénoménologie de l’’esprit, l’esprit sera incarné par les êtres conscients (les hommes) qui, dans la dialectique et retournement dialectique entre le maitre et l’esclave parviennent à la réconciliation. Cette réconciliation entre les consciences parvenues au stade de la reconnaissance marque ainsi la fin de l’histoire. Hegel a donc aboli l’histoire à travers la réconciliation. Dans la réconciliation, chacun reconnait sa place par rapport à l’autre. Plus objectivement, Hegel soutient que l’histoire a un « telos », autrement dit, un but, un point final qui équivaudrait à l’émergence d’un État parfaitement rationnel et juste.

S’agissant du marxisme, il pense que l’histoire est le processus, le progrès matériel des sociétés humaines obtenu à travers la lutte des classes et prescrite par la loi générale du mouvement dialectique : la lutte des classes est le moteur de l’histoire, (Marx & Engels, 1976 : 30). Au cœur du marxisme incarné par Marx et Engels, on peut saisir l’entremêlement du matérialisme historique et du matérialisme dialectique, le premier étant l’analyse des fondements matérialistes de l’Histoire humaine, le second, une conception générale selon laquelle le monde (entendu : les sociétés humaines, le monde physique et leurs mouvements) reposerait sur les lois dialectiques, c’est-à-dire les lois objectives qui déterminent tous les mouvements, tant du monde extérieur que de la pensée pure. Mais cette évolution dialectique du monde chez Marx et Engels ne prendra fin qu’avec l’accomplissement du communisme sur terre et l’abolition des inégalités. C’est dire que l’avènement du communisme marquera la fin de l’histoire. 

Voilà une thèse qui nous plonge sans ambages dans ce qu’il convient d’appeler l’utopisme de la fin de l’histoire, car à observer le contexte de notre monde marqué par les jeux et les enjeux géopolitiques, on se demande si réellement un jour l’histoire sera abolie telle que prévoit le marxisme. Du moment où plusieurs facteurs complexes sont à l’œuvre dans le monde, sommes-nous capables de prévoir avec exactitude que l’histoire prendra fin ? Un épistémologue nommé Karl Raymund Popper a critiqué l’historicisme marxiste dans son ouvrage intitulé La Société ouverte et ses ennemis. L’auteur s’oppose ainsi à la conception selon laquelle l’histoire suit une direction déterminée par les lois historiques, laquelle direction dans le sillage marxiste conduira inévitablement à la fin de l’histoire matérialisée par la victoire du communisme et la fin des inégalités. Du point de vue de Popper, la thèse marxiste prévoyant l’abolition de l’histoire dans le communisme est intenable parce que l’avenir est fondamentalement indéterminé. L’argument en est que les sociétés humaines, selon lui, sont suffisamment complexes et influencées par de nombreux facteurs pour que les prévisions historiques à long termes soient non seulement difficiles mais impossibles (Popper, 1988).

Un autre utopisme nous vient de Fufuyama dans La Fin de l’histoire et le dernier homme, livre dans lequel il a consacré une théorie abolitionniste de l’histoire en s’inspirant de Hegel et de Marx. Pour Fukuyama en effet, le progrès de l’humanité adossé sur la science a progressivement éliminé les contradictions fondamentales des sociétés humaines, et engendré la victoire du capitalisme sur les idéologies rivales. Ce progrès, selon lui, obtenu grâce à la techno-science a favorisé le développement de la démocratie libérale, terrain privilégié de la liberté, là où les activités économique, intellectuelle et politique fleurissent. 

La difficulté est que cette fin de l’histoire est controversée. La réalité du monde contredit la thèse de Fukuyama en ce sens que les réalités géopolitiques, géoéconomiques et géostratégiques du monde imposent une historicité qui supplante le plan de Fukuyama. La fin de l’histoire imaginée par Francis Fukuyama s’est révélée totalement irréaliste parce que les contradictions socio-politiques et économiques du monde ne sont pas elles-mêmes abolies. Tant que les conditions matérielles et idéologiques génératrices des luttes et des contradictions ne sont pas abolies, l’histoire de l’humanité ne sera jamais abolie. Dans le cas d’espèce, la démocratie libérale que Fukuyama célèbre pour avoir mis fin à l’histoire, est malheureusement génératrices des contradictions immanentes qu’elle ne peut abolir. Dans un monde où le capitalisme libéral crée des frustrations, des guerres, des mécontentements dans la plupart des pays du monde, on se demande comment peut-on arrêter l’histoire quand on sait que ces frustrations et mécontentements crées par les démocraties libérales inspirent les luttes de classes conçues comme moteur de l’histoire ?  Inspiré par l’excès de confiance occidentale après sa victoire sur l’URSS, fruit de l’hégémonie américaine encore loin des guerres sans fin en Afghanistan et en Irak, Fukuyama a vu bon de marquer que l’histoire s’arrête avec la victoire de l’idéologie occidentale. Or il ignore que factuellement, les frustrations occidentales à l’égard des autres peuples du monde créent non seulement des mécanismes de résistance de ces peuples à l’endroit de l’Occident, mais aussi stimulent, dans leur esprit l’idée de la formation des idéologies rivales. C’est, semble-t-il, la base matérielle d’émergence des BRICS de nos jours qui incarnent la montée en puissance d’une nouvelle historicité. 

La montée en puissance d’un nouvel ordre mondial : la philosophie de domination occidentale contrariée ?

On ne sait plus de quoi parle Fukuyama du moment où le nouveau visage que prend désormais le monde semble contrarier les idéologues et toute la philosophie de domination occidentale. Ni Zbignew Brzezinsky, ni Nicholas Spykman, célèbres idéologues américains n’avaient sans doute pas perçu venir un chamboulement de l’ordre mondial. 

En effet, D’après les théories géopolitiques des Américains et des Britanniques telles que celles de Sir Halford John Mackinder, de Nicholas Spykman ou celle de Zbigniew Brzezinski, le gouvernement américain a intérêt à maintenir son hégémonie à travers le monde, et une condition capitale est de mettre en application les idéologies de référence. Brzezinski dans : Le Grand échiquierL’Amérique et le reste du monde, avait déjà indiqué que le maintien et la pérennisation de la super puissance américaine dépendaient de la domination stratégique de l’Eurasie en faisant de l’Europe son vassal stratégique et en affaiblissant la Russie à travers l’enveloppement de l’Ukraine (Brzezinski, 1997). Nicholas Spykman quant à lui, énonçait une conception de la domination géopolitique centrée sur la théorie du Rimlandcomme instrument de domination de Washington sur le monde d’après-guerre de 39-45. On lui doit avec d’autres historiens comme Kenman, la théorie inspiratrice de la stratégie du containment anticommuniste de la guerre froide, qui fait son triomphalisme à partir de 1947. (Zajec, 2016). En s’appuyant sur ses travaux antérieurs, Olivier Zajec fait savoir que la théorie de Rimland de Spykman est, au-delà de la théorie du blocage anti hégémonique qu’on lui prête, une théorie de l’interaction et de l’équilibre des puissances. Voilà ce qu’on peut retenir de la théorie géopolitique de Nicholas Spykman : « who controls the Rinland Rules eurasia, who  Rules  Eurasia controls the destner of the world »(Spykman 1988 : p 196). En d’autres termes, qui contrôle le Rimland domine l’Eurasie, et qui domine l’Eurasie, contrôle le destin du monde.

 Dans un livre intitulé : Le Grand échiquier, écrit par un Américain d’origine polonaise Zbigniew Brzezinski, l’enjeu américain est de dominer l’Eurasie pour avoir la maîtrise du monde (Brzezinsky 1997 : 57). Par ailleurs, à l’instar de Halford John Mackinder, qui considère que la domination de l’île monde dépend du contrôle de l’Europe de l’Est considéré comme le cœur du monde (heartland) (Mackinder,1904 : 421), Spykman, disciple critique de Mackinder pense que la sécurité de la nation américaine dépend de la domination géographique des autres parties de la planète. Ainsi déclare-t-il à l’opposé de Mackinder : « qui contrôle le Rimland domine l’Eurasie » (Spykman 1988 : 196).

Dans sa stratégie globale, Brzezinski, fait savoir qu’il s’agit pour les décideurs américains, de manipuler et de contrôler les États régionaux eurasiatiques au profit de la superpuissance américaine (Brzezinsky 1997 : 67). Pour Brzezinski, il y a des États dont la détermination et la puissance les portent au rayonnement à l’extérieur de leurs frontières. Il s’agit de la France et de la Russie. Il faut donc, avant tout empêcher l’émergence de ces États situés sur le grand échiquier eurasiatique. La stratégie consiste à tuer dans l’œuf les alliances entre les États et enrôler leurs pivots géopolitiques tels que : la Turquie, l’Iran et l’Ukraine.

Cependant, des dizaines d’années plus tard, nous voyons naitre des mécanismes et des évènements qui sont aux antipodes de l’accomplissement totale du rêve de ces idéologues et contredisent la domination occidentale.  

 La guerre en Ukraine, par exemple, si elle n’est pas fondatrice d’un ordre nouveau, elle en est quand même un facteur d’accélération car l’humanité voit en cette guerre l’occasion plus que jamais de libération vis-à-vis de l’emprise économique et politique de l’occident.

Le monde occidental a brandi une arme économique pour neutraliser la Russie : les sanctions économiques parmi lesquelles les sanctions énergétiques, le gel des avoirs russes (réserves monétaires et saisie des biens des oligarques), l’exclusion de la Russie du système bancaire Swift International. En riposte contre les sanctions, la Russie a exigé le payement du gaz et du pétrole en rouble (monnaie russe) et non en dollar, ce qui fragilise non seulement le dollar mais aussi l’euro et commence à plomber l’économie européenne : l’inflation galopante et les crises sociales.

Cette dictature américaine à travers le dollar pousse les autres pays émergents tels que la Chine, l’Inde, le Brésil, l’Arabie Saoudite etc. à engager un processus de dé dollarisation de leur économie, ce qui signifie que les échanges internationaux ne se feront plus forcément en dollar. Autrement dit, la considération du dollar comme monnaie principale dans les échanges internationaux en prend sérieusement un coup, et, il s’en suit l’affaiblissement du dollar au profit de la montée en puissance des monnaies chinoise, russe et indienne etc. c’est dire que la crise ukrainienne a accéléré la dé dollarisation de l’économie mondiale. Connaissant que le dollar est un grand indicateur de la puissance américaine, le processus de dé dollarisation de l’économie mondiale implique son déclin. Autrement dit, c’est la fin de ce qui était considéré comme le monopole indiscutable des États-Unis, la fin d’un totalitarisme de l’entreprise du marché et de l’entreprise privée.

En ce qui concerne l’Europe, l’aveuglement et le suivisme à l’égard de l’OTAN et de la politique américaine entraine l’Europe vers l’implosion et son affaiblissement total. L’obstination et la rage occidentale de la russophobie inexplicable jettent la Russie, pays européen dans les bras du monde extra occidental : l’Asie.

Cette guerre russo-ukrainienne qui prend la connotation d’une opposition de systèmes civilisationnel et géopolitique montre à suffisance l’émergence d’un bloc non occidental porté par la Chine et le Russie. Ce bloc, encore appelé les BRICS, est constitué des nations démographiquement fortes (la Chine, l’Inde) et d’autres nations importantes du point de vue de la démographie et de la superficie (la Russie, l’Afrique du Sud, le Brésil).

Il faut dire que l’émergence des BRICS implique un changement de la configuration géopolitique et économique du monde et le refus du concept d’unipolarité. La montée en puissance d’un monde multipolaire rêvé par Samuel Huntington (1996) est en train de supplanter le concept d’un monde unipolaire dirigé par les États Unis et considéré jadis par Zbigniew Brzezinsky comme l’horizon indépassable.

À travers la guerre en Ukraine le suivisme moutonnier des européens à l’égard des États Unis et de l’OTAN a accéléréet approfondi la haine viscérale du monde extra occidental contre l’occident collectif, ce qui renforce l’idée de la création des regroupements économiques et idéologique alternatifs pour bloquer l’uni popularité et résister aux dictats de l’occident. On voit donc que l’occident est en train de perdre l’hégémonie qui était la sienne au paravent dans le monde. C’est la fin de l’histoire ou si l’on veut, la fin de la fin de l’histoire de Fukuyama.                   

La place de l’Afrique dans le nouvel ordre mondial à venir

 Des connaissances acquises par des constats depuis quelques années ont montré que les évènements historiques ont nourri l’émancipation africaine à tel point que l’Afrique a dépassé la simple condition de suivisme servile pour se positionner stratégiquement dans les relations internationales dans un monde où le déclin occidental est amorcé et où le nouvel ordre mondial frappe à la porte. 

Le premier indicateur immédiat de la responsabilité de l’Afrique vers le nouvel ordre mondial c’est l’émancipation, marquée par le refus de l’attitude du suivisme moutonnier. Ainsi, face à la guerre en Ukraine, la plupart des dirigeants africains ont refusé le statut d’alignement et ont marqué officiellement leur indifférence à l’égard de ce conflit. D’autres ont officiellement soutenu la Russie. En effet, la plus part des dirigeants des États africains, même s’ils ne le disent pas officiellement pour éviter la répression occidentale stupide et habituelle, expriment discrètement leur ras-le-bol contre l’impérialisme occidental observé à travers les guerres en Irak, en Afghanistan, en Lybie, en Côte d’Ivoire, ce qui nourrit le discrédit, la haine viscérale à l’égard de l’occident et le refus de s’aligner derrière le bloc occidental pour soutenir la résolution condamnant l’agression russe de l’Ukraine (même si par hypocrisie, on voit certains pays africains afficher la condamnation de l’agression russe). Par ailleurs, depuis 2014, les partenariats militaires et stratégiques existant entre l’Afrique et la Russie est au beau fixe et inspire la confiance africaine à l’endroit de la Russie qui ne traine aucun passé colonial, criminel ou douloureux vis-à-vis de l’Afrique, et cela est suffisant pour que la Russie soit soutenue ouvertement par les masses populaires africaines et officieusement par leurs dirigeants. On peut même parler d’un camouflé ou d’un désaveu diplomatique infligé par certains États africains au bloc occidental, car, en pleine guerre où l’occident souhaite un isolement international de la Russie, on a vu le Mali, le Cameroun, le Burkina-Faso, signer des accords de partenariats militaires avec la Russie. Du reste, lors d’une résolution à l’Assemblée générale de l’ONU en mars 2022 pour la condamnation de l’agression russe et de son isolement international, beaucoup de pays africains ont plaidé pour règlement diplomatique du conflit, sans condamner les actions de Moscou. Cela s’explique aussi par le fait que les États africains ont développé une vision plus cynique d’un ordre mondial dont les règles sont dictées par l’occident et interprétées pas plus ni moins comme une manifestation du néocolonialisme. Par ailleurs, le fort taux d’abstention observé a été interprété comme le résultat d’un accroissement de l’influence de Moscou et du sentiment antioccidental en Afrique. Désormais, l’enracinement et la prolifération en Afrique du sentiment antioccidental a fait basculer les rapports sympathiques en faveur de la Russie, de sorte que même ayant violé l’intégrité territoriale de son voisin, la Russie bénéficie des faveurs des masses et des politiques africaines au grand dam des chefs d’États que la France a officiellement vassalisé en Afrique. 

Le monde est en mutation, l’Afrique aussi. Mutation africaine, riche d’opportunité et de défis d’un nouvel ordre, c’est une métamorphose qui marquera la planète dans son ensemble ; car la réalité de l’Afrique du XXIe siècle qui accompagne le cinquantenaire des indépendances africaines. (Severino & Ray, 2010).

Au regard de la présence chinoise et russe en Afrique, et des partenariats stratégiques qui s’y accompagnent, on peut dire que l’Afrique, n’étant pas uniquement figée sur le partenariat avec l’occident veut s’intégrer dans un monde multipolaire aux alliances diversifiées.

Dans la reconfiguration de l’ordre mondial qui se dessine avec la guerre en Ukraine, l’Afrique aura un rôle à jouer en tant que partenaire stratégique aussi bien du bloc occidental que du bloc eurasiatique dominé par la Chine et la Russie. L’appartenance déjà de l’Afrique du Sud dans les BRICS pour constituer le bloc émergent est un signe que l’Afrique est présente dans la marche de l’histoire des institutions mondiales.                                           

 Conclusion

La question de la fin de l’histoire pose avant tout le problème de la controverse ou de sa contradiction intrinsèque. En effet, soutenir la démocratie libérale en montrant ses prouesses, tel que le fait Fukuyama est une chose intellectuellement plausible. Car, elle représente le cadre idéologique favorable à l’opérationnalisation de ce qui est chère à l’être humain : la liberté. Mais, par extension, soutenir qu’elle représente la fin de l’histoire après avoir vaincu le communisme, la dictature et autres idéologies, c’est faire preuve de cécité, c’est-à-dire l’étroitesse de l’angle de vue qui consiste à ne voir dans les réalités géopolitiques qu’un rien d’autre que. En effet, la démocratie libérale que Fukuyama célèbre pour avoir mis fin à l’histoire est, par contrecoup, génératrice des contradictions internes qu’elle ne peut abolir. Dans un monde où le capitalisme libéral crée des frustrations, des guerres, des mécontentements dans la plupart des pays du monde, on ne peut qu’assister à des mécanismes de résistance et de formation des autres idéologies combattantes ayant pour objectif de renverser la démocratie libérale. D’où la résurgence d’un bloc rival à celui de l’Occident : les BRICS. Alors que le bloc occidental se réclamant de la démocratie libérale veut maintenir son hégémonie sur terre, elle a créé malheureusement les conditions de guerre, de conflits et de frustrations diverses et variées que les résistances se font observées. L’immoralité, la criminalité dont on reproche les idéologues de la démocratie libérale à travers le monde a fini par susciter sa décadence. L’unipolarité dont elle faisait l’éloge et sa promotion est devenue elle aussi décadente avec la montée d’un bloc porteuse de la multipolarité : les BRICS. L’invasion du Koweït, de l’Iraq et de l’Afghanistan par les États-Unis, la déstructuration de la Libye et l’assassinat de son leader par le bloc occidental sont des preuves de l’immoralité enveloppant la démocratie libérale ; la guerre Russo-ukrainienne actuelle constituent un nouveau démenti à la thèse de Francis Fukuyama selon laquelle l’extension de la démocratie libérale et de l’économie de marché devrait mener à une « fin de l’histoire ». Si la démocratie occidentale était réellement la solution indépassable aux problèmes de notre temps, la Russie ne serait pas réfractaire à l’avancée de l’idéologie occidentale à ses frontières. Si la fin de l’histoire Fukuyamienne était réelle, les luttes idéologiques elles-mêmes se seraient arrêtées, et les blocs seraient inexistants. On est ainsi en droit de dire que le concept « fin de l’histoire » de Fukuyama est aboli. C’est donc la fin de « The end of History ».

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[1] Dans la conception sartrienne de l’Histoire, les hommes font l’Histoire par la liberté, et en sont conditionnés en même temps, parce qu’ils subissent les conditions matérielles dans lesquelles l’Histoire se fait. C’est donc l’unité de la dialectique et de la nécessité.

[2] F. Fukuyama, « The end of History » in Revue commentaire, vol. Numéro 47, 2018, p. 457.

[3] Fukuyama, The national interest, in Le Monde, www.le monde.fr. 

[4] On verra chez Spinoza dans l’Éthique Livre I proposition 29, la distinction faite par Spinoza de nature naturans et natura naturata. La natura naturans est ce qui est conçu par soi et existe par soi, ou encore les attributs de la substance exprimant une essence éternelle et infinie de Dieu, ce qui conduit à entendre que la natura naturans c’est Dieu lui-même en tant que substance. La natura naturata au contraire, est décrite dans la seconde partie de la proposition 29 comme l’ensemble des modes qui sont en Dieu et, de ce fait ne sont pas conçues par soi mais par Dieu lui-même en tant que cause immanente de toute chose.

[5]  Cette information issue de Hegel dans La raison dans l’Histoire, (introduction à la philosophie de l’histoire), va être reprise dans Leçons sur la philosophie de l’histoire.

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